Le vrai bilan du CAC40

À qui profite la libéralisation ?

Télécommunications, énergie, aujourd’hui transport ferroviaire... Les services publics ont tous été soumis à une politique de « libéralisation » vendue comme bénéfique pour les consommateurs. Entre hausses de prix, jungle tarifaire, suppressions d’emploi et dégradation du service, le bilan est tout sauf reluisant. Extrait de notre publication CAC40 : le véritable bilan annuel.

Énergie (1) : une hausse de tarifs pour subventionner la concurrence

La libéralisation du secteur de l’énergie avait été « vendue » en 2007 avec les arguments habituels : la concurrence allait entraîner une baisse des prix bénéfique pour les usagers. Plus de dix ans après, l’évidence du contraire est de plus en plus difficile à dénier. Les prix de l’électricité ont augmenté en moyenne de près de 50%. Les anciens services publics EDF et Engie (ex GDF) conservent une place prépondérante sur leur marché respectif, même si 2018 a vu une intensification de la concurrence avec l’arrivée sur ce créneau d’un troisième poids lourd, Total, qui a racheté les deux fournisseurs Lampiris et Direct Energie.

Début 2019, malgré les critiques des associations de consommateurs, du médiateur de l’Énergie et même de l’Autorité de la concurrence, une hausse de 5,9% des tarifs réglementés de l’électricité est décidée par la Commission de régulation de l’énergie (CRE), l’agence indépendante chargée de réguler le secteur depuis sa libéralisation. Raison invoquée ? Améliorer la viabilité économique des opérateurs concurrents d’EDF, alors qu’ils se contentent souvent de racheter l’électricité produite dans les centrales nucléaires du groupe public à un prix fixe, pour la revendre ensuite à leurs clients, sans prendre le risque de développer leurs propres capacités. Bref, une « concurrence subventionnée » par les usagers.

Cette hausse de tarifs fait d’ailleurs aussi les affaires d’EDF, confrontée à des besoins financiers massifs pour assurer la maintenance de ses centrales nucléaires vieillissantes. Tandis qu’EDF et ses concurrents se partageront le gâteau, le coût – autour de 2 milliards d’euros – sera essentiellement supporté par les particuliers et les petites entreprises.

Énergie (2) : les usagers dans la jungle de la libéralisation

Une autre conséquence classique de la libéralisation, quel que soit le secteur, qui tranche avec les habitudes des « vieux » services publics, c’est la multiplication d’offres tarifaires de plus en plus complexes. Comme si l’objectif était que les usagers se perdent dans cette jungle. Le secteur énergétique ne fait pas exception. Il est aussi caractérisé par des pratiques commerciales particulièrement agressives, souvent proches de l’escroquerie, pour démarcher de nouveaux clients – soit directement de la part des fournisseurs, soit via les entreprises sous-traitantes qui font du démarchage téléphonique ou du porte à porte, en ciblant notamment les personnes âgées et en n’hésitant pas à recourir au mensonge.

Dans son rapport pour l’année 2018, le médiateur de l’Énergie dénonce la recrudescence de « méthodes commerciales douteuses, multiplication de “trophées clients”, offres vertes pas si vertes ou promotions faussement alléchantes ». Les litiges ont d’ailleurs augmenté de 30% en deux ans. Le pire fournisseur de ce point de vue est Eni, suivi par Total et Engie. En mars 2019, Engie a d’ailleurs été condamnée à verser 1 million d’euros de dommages et intérêts à EDF pour concurrence déloyale.

Télécommunications : les coûts croissants de la concurrence

Dans un secteur longtemps présenté comme l’exemple des bienfaits de la mise en concurrence, les coûts du poids excessif des opérateurs privés commencent à se faire sentir. Coûts d’abord sociaux, puisqu’à la politique agressive de réduction d’effectifs menée au sein de France Telecom (Orange) depuis des années se sont ajoutées des coupes sombres dans les effectifs de SFR-Altice. Dans le même temps, les opérateurs peinent toujours à assurer la couverture de l’ensemble du territoire, y compris pour de simples appels mobiles.

L’octroi des licences 5G a suscité de nouvelles controverses, puisque l’État a renoncé à des enchères sur l’utilisation de ces fréquences – un revenu potentiel pourtant estimé à près de 3 milliards d’euros – en échange d’un engagement des opérateurs à mettre fin aux « zones blanches » de la 4G (lire notre article). Et le déploiement de la 5G pose lui-même question, puisqu’il obligera les opérateurs à déployer chacun de leur côté un nombre considérable de nouvelles antennes beaucoup plus puissantes, sources de multiples nuisances.

Transport ferroviaire : un avenir qui inquiète

Cela aura été l’un des premiers gros dossiers de la présidence d’Emmanuel Macron : la réforme de la SNCF et la préparation de la mise en concurrence du transport ferroviaire, qui a occasionné une importante série de grèves en 2018. Au programme, l’ouverture à la concurrence des lignes régionales puis des grandes lignes, et une nouvelle réorganisation de la SNCF. De fait, le groupe ferroviaire public s’est préparé depuis des années à cette libéralisation en créant une multitude de filiales de droit privé et en s’aventurant sur les marchés privatisés à l’étranger, comme au Royaume-Uni. Parfois, la SNCF a mis ces filiales en concurrence avec la société mère, en encourageant le recours à la sous-traitance et la recherche d’économies (lire notre enquête).

Du côté des salariés, on dénonce les conséquences sociales de la réforme ferroviaire et de la restructuration à marche forcée de l’entreprise : le risque de disparition du statut de cheminot, mais aussi les fermetures de guichets et de petites lignes. Le syndicat Sud-Rail évoquait en juin 2019 une vingtaine de suicides d’agents SNCF en lien avec la réforme depuis le début de l’année, menaçant de faire de l’entreprise un « nouveau France Telecom ». La présence future de multiples opérateurs privés sur un réseau où se multiplient les incidents suscite également des inquiétudes.

Où va La Poste ?

Autre entreprise encore nominalement publique mais soumise à une cure intensive de restructurations successives et de libéralisation « de l’intérieur » : La Poste. Confrontée à la baisse du volume des courriers, le groupe cherche à se recentrer sur les colis et le développement de nouveaux services, aux dépens de son ancrage territorial et de la proximité avec les usagers.

Comme la SNCF, l’entreprise a créé de nombreuses filiales pour ses activités de plus en plus diverses, dont les employés ne bénéficient pas des mêmes avantages que les salariés « historiques ». Le recours à des sous-traitants, moins bien lotis que les facteurs classiques, se généralise, occasionnant parfois des drames comme la noyade d’un livreur en 2012 à Boulogne-Billancourt. Le tribunal de Nanterre a condamné en juillet 2019 La Poste, suite à cet accident, pour abus de sous-traitance.

Parallèlement, la direction de La Poste cherche à « monétiser » le métier de facteur en proposant de nouveaux services payants comme « Veiller sur mes parents ». Les grèves se multiplient ces derniers mois contre la fermeture d’agences et les réorganisations, témoignant d’un climat social très dégradé.

- À lire : CAC40 : le véritable bilan annuel, édition 2019 (pdf, 100 pages)

Olivier Petitjean

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Photo : Franck Barré CC via flickr