Pétrole

Amnesty international pointe l’irresponsabilité de Shell et Eni dans la pollution du delta du Niger

par Barnabé Binctin

Grâce au travail de dizaines de militants bénévoles, Amnesty a collecté et analysé les données publiques relatives aux déversements d’hydrocarbures dans le delta du Niger, l’une des régions les plus polluées de la planète. Une démarche qui permet de mettre en lumière les carences, voire les tromperies délibérées, des multinationales pétrolières comme Shell et Eni.

C’est un énième pavé dans la marée noire du delta du Niger, première région productrice de pétrole en Afrique. Depuis que l’industrie pétrolière a colonisé cette région au sud du Nigeria, celle-ci est tristement connue pour être l’une des zones les plus polluées au monde, ravagées par des fuites de pétrole à répétition. Ainsi, la compagnie anglo-néerlandaise Shell a recensé 1010 fuites sur ses infrastructures pétrolières de janvier 2011 à décembre 2017 – soit une fuite tous les 2,5 jours en moyenne – pour un volume total équivalent à 110 000 barils et 17,5 millions de litres de brut déversées dans l’embouchure de l’océan atlantique ! De son côté, l’entreprise italienne Eni déclare 820 fuites depuis janvier 2014, représentant plus de 26 000 barils et 4,1 millions de litre.

Ces deux multinationales pétrolières sont dans le viseur d’un rapport d’Amnesty International, publié vendredi 16 mars. L’organisation de défense des droits humains dénoncent de « graves négligences » et évoquent une « ignorance » volontaire des géants de l’or noir en cas de certains déversements. Alors que la réglementation nigériane oblige les producteurs à dépêcher du personnel sur le lieu de la fuite dans les 24 heures suivant le signalement, Amnesty révèle ainsi que Shell ne respecte cette condition que dans un quart des cas. « la réaction de Shell se fait de plus en plus tardive, bien que le nombre de déversements signalés diminue. Une fois, l’entreprise a mis 252 jours pour envoyer une équipe sur place », avance l’organisation. Un comportement qui alourdit de fait la facture environnementale : « Plus les entreprises tardent à réagir en cas de fuite, plus les hydrocarbures risquent de se répandre dans les aliments et l’eau », rappelle Mark Dummett, spécialiste de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International.

Corrosion des oléoducs et mauvaise maintenance

Pis, l’organisation britannique évoque des « informations erronées » délivrées par les compagnies pétrolières. Ont ainsi été « répertorié au moins 89 déversements (46 pour Shell et 43 pour Eni) à propos desquels il existait un doute raisonnable quant à la cause avancée par les compagnies pétrolières ». En clair, là où Shell et Eni invoquent des actes de vandalisme – vol ou sabotage – pour justifier ces fuites, il apparaît le plus souvent que celles-ci sont le résultat de la corrosion des oléoducs et de la mauvaise maintenance des infrastructures. L’enjeu est évident : en falsifiant ainsi les origines des fuites d’hydrocarbures, les pétroliers s’exonèrent du versement de dommages et intérêts aux communautés locales, déjà largement impactées par les activités pétrolières. Dans ce bassin où vivent 30 millions d’habitants, l’espérance de vie ne dépasse pas 43 ans

« Nous considérons que Shell et Eni font preuve d’une imprudence délibérée et s’obstinent ainsi à agir avec négligence, en toute connaissance de cause, au Nigeria. Leur non-respect de la loi nigériane et des normes en matière de pratiques optimales a un effet dévastateur sur les droits humains de la population du delta du Niger », conclut Amnesty International, qui demande à l’État du Nigeria de rouvrir ainsi les enquêtes au sujet de ces 89 déversements truqués.

Ces conclusions ont été atteintes grâce au travail bénévole de dizaines de militants et de citoyens qui ont collecté les données existantes sur les fuites d’hydrocarbures au Nigeria, par le biais d’une plateforme participative. Ces données sont publiquement accessibles, mais éparses et illisibles. Il aura fallu le travail collaboratif de ces militants pour qu’elles soient enfin analysées, puis confrontées aux discours officiels de Shell et Eni.

Barnabé Binctin

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Photo : CC Martin Kenny

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