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Anya Schiffrin : « Le lien entre campagnes militantes et journalisme d’investigation est plus ancien qu’on ne le croit généralement »

Plusieurs scandales internationaux en matière d’évasion fiscale sont venus ces dernières années mettre en lumière le rôle des journalistes d’investigation pour dénoncer les abus des gouvernements et des multinationales. Malgré ce qu’on pourrait croire, ce rôle joué par le journalisme d’investigation n’a rien de nouveau, comme l’explique Anya Schiffrin, journaliste et enseignante américaine, auteure d’un recueil d’articles d’investigation issus du monde entier [1].

Cet entretien a été réalisé pour le recueil d’articles Multinationales : les batailles de l’information.

Qu’est-ce qui vous a poussée à travailler sur ce recueil d’articles de journalisme d’investigation provenant du monde entier, et vieux d’un siècle pour certains ?

En lisant le livre King Leopold’s Ghost, j’ai été fascinée par ce qu’écrit Adam Hochschild sur le rôle de E.D. Morel et son témoignage sur la situation au Congo belge [2]. Ce rôle était vraiment celui d’un journaliste d’investigation doublé d’un militant. Comme tous les journalistes américains, j’avais entendu parler des muckrakers du début du XXe siècle aux États-Unis [3], mais je ne savais pas qu’à la même époque, d’autres écrivaient sur des drames qui se produisaient à l’étranger. Le but de mon recueil était de mettre en lumière le travail d’investigation réalisé dans les pays en développement sur des enjeux cruciaux depuis 150 ans. Les recueils d’articles de journalistes d’investigation sur les États-Unis sont légion, mais je n’en connais aucun qui compile des reportages internationaux concernant l’Afrique, l’Asie... Je souhaitais également montré de quelle manière des journalistes militants issus de continents différents ont pu couvrir les mêmes problématiques : le travail, la violence policière et militaire, la condition de la femme, la vie dans les campagnes...

Comment définiriez-vous le journalisme d’investigation, et en quoi est-il différent du journalisme « normal » ? À vous entendre, « journalisme militant » pourrait être synonyme de « journalisme d’investigation ».

L’une des différences réside dans le fait que le journalisme d’investigation aborde des sujets qui ont une importance pour la société. Il est tout à fait possible d’enquêter en profondeur sur des stars du cinéma ou d’autres sujets de cette trempe, mais est-ce vraiment important ? C’est sans doute la plus grosse différence : le journalisme d’investigation doit avoir de l’importance pour la société. Mais ce n’est pas du militantisme. Je parle de « journalisme militant » car je veux qu’il n’y ait aucune ambigüité sur le contenu de mon recueil. Certains des articles qui y sont rassemblés ne relèvent pas du journalisme d’investigation au sens moderne du terme. Je ne suis pas certaine que quelqu’un comme E.D. Morel pourrait voir ses articles publiés dans le New York Times aujourd’hui, car c’était un militant. Il avait une opinion. Il voulait que le roi Léopold s’en aille du Congo. Une bonne partie des journalistes mentionnés dans l’ouvrage ne travaillaient pas pour de grands organes de presse traditionnels. Ils n’étaient parfois même pas des journalistes : ils ont simplement été témoins de drames, et se sont mis à écrire sur le sujet. Certains ont écrit sur ces atrocités pendant quelques années, puis ont complètement changé de métier.

Ce qui est intéressant quand on se penche sur ces 200 années de journalisme d’investigation, c’est que l’on constate que les goûts et la façon dont les gens communiquent changent au fil du temps. On entend dire qu’Internet est en train de tout chambouler, mais en réalité il y a toujours eu des bouleversements. Prenez un journal de 1890 et vous verrez qu’il n’a rien à voir avec ce qu’on lirait aujourd’hui. Il est normal que cette évolution se poursuive de nos jours. Inutile d’être nostalgiques de la situation d’il y a 20 ans.

Quelles sont les grandes problématiques couvertes par les journalistes d’investigation pendant ces 200 ans ?

Certains thèmes récurrents traversent les époques et ignorent les frontières géographiques, comme les abus de pouvoir des gouvernements et des entreprises, les conditions de travail ou la corruption. Je citerais également les enquêtes à destination des consommateurs, notamment dans les pays où les médias ne sont pas libres, car il reste possible d’écrire sur un magasin qui berne les gens, ou quelque chose dans ce style. Citons aussi les enjeux environnementaux. Et de nos jours il y a également beaucoup d’enquêtes sur des sujets tels que la finance offshore et l’évasion fiscale, comme le montrent les Panama Papers et d’autres travaux de ce genre.

Pensez-vous que certaines époques sont plus propices au journalisme d’investigation que d’autres ? Et ne sommes-nous pas précisément en train de vivre une telle époque ?

Les époques de bouleversements et de transition politique sont souvent propices à un environnement médiatique plus libre. C’était le cas en France après la Seconde Guerre mondiale, en Espagne après Franco ou en Indonésie après Suharto, pendant les printemps arabes... Les organes de presse fleurissent, même si la plupart disparaissent souvent à long terme.

L’impact du journalisme d’investigation est encore supérieur lorsque d’autres pans de la société sont prêts pour le changement. Étant donné qu’il y a déjà des militants, les journalistes n’écrivent pas pour eux-mêmes, pour rien. Par exemple, les articles d’Albert Londres dans les années 1920 sur les conditions dans les prisons françaises de Guyane et d’Afrique du Nord ont été écrits à une époque où certains groupes étaient déjà préoccupés par ce problème. Le gouvernement français s’est senti obligé d’adopter des réformes grâce à son travail. C’est l’exemple même du journaliste qui provoque le changement, mais uniquement parce qu’il y a des gens disposés à l’écouter. C’est exactement la même chose actuellement avec les « Panama Papers ». De nombreux groupes travaillent sur la finance offshore et l’évasion fiscale, les organisations internationales travaillent beaucoup sur ce sujet, la presse en parle beaucoup. Les Panama Papers sont arrivés à un moment où les gens étaient déjà outrés et cherchaient à remédier au problème.

Il y a deux ans, j’ai écrit un article dans lequel j’expliquais pourquoi, selon moi, nous vivons un « âge d’or » du journalisme d’investigation [4]. Plusieurs raisons à cela : nous vivons une époque de bouleversement politique, les technologies numériques sont en plein essor, des philanthropes et des fondations sont disposés à financer de nombreux articles d’investigation … et peut-être aussi que les journalistes plus expérimentés qui perdent leur emploi au sein des grands médias en déclin sont d’autant plus à même de former les jeunes générations et de lancer de nouveaux organes de presse. Nous traversons une époque folle et formidable pour le journalisme d’investigation. Les coopérations transfrontalières que l’on doit à l’International Consortium of Investigative Journalists (ICCJ) ou l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) sont totalement inédites. C’est une vraie nouveauté qui pourrait tout changer.

Pensez-vous que le journalisme d’investigation gagne aussi en importance lorsque les médias ou institutions démocratiques traditionnels semblent moins disposés à s’atteler à des questions fondamentales, telles que la crise financière et ses répercussions ces derniers temps ?

Au lendemain de la crise financière, les journalistes américains se sont beaucoup remis en question et se sont demandé pourquoi ils ne l’avaient pas vue venir. Même chose après la guerre en Irak. Ce sont effectivement des moments où le journalisme d’investigation suscite davantage d’intérêt.

Malheureusement, le journalisme d’investigation n’est souvent pas là où on a le plus besoin de lui. Prenez par exemple les pays africains qui ont affaire à de puissantes entreprises minières ou pétrolières. Ils ont cruellement besoin de journalistes d’investigation, or c’est souvent là qu’ils ont le plus de mal à exercer, et que les organes de presse n’ont pas les ressources, l’expertise et la liberté nécessaires. Et quand ils y parviennent, leur impact est souvent plus faible que prévu. J’ai récemment entendu parler d’un journaliste au Nigeria qui écrit depuis neuf ans sur une affaire de corruption dans le secteur pétrolier et gazier, mais ceux qui ont volé l’argent ne sont toujours pas derrière les barreaux.

Le journalisme d’investigation a souvent besoin des fondations et des philanthropes pour exister, à un moment où les grands médias sont en déclin et suppriment des emplois. Pensez-vous que ce modèle de financement soit durable ?

Le journalisme d’investigation n’a jamais été rentable. Il faut toujours que quelqu’un le finance, qu’il s’agisse d’un organe de presse grand public parce que c’est important et source de récompenses et de prestige, ou qu’il s’agisse de fondations. Le travail de E.D. Morel au Congo a été en grande partie financé par les Quakers. Actuellement, des fondations financent beaucoup de journalistes d’investigation. Vont-elles continuer ? Je ne sais pas. Certains sont très enthousiasmés par les perspectives qu’offre le financement participatif du journalisme d’investigation. L’an dernier, avec mes étudiants, nous avons établi le profil d’organes de presse de pays en développement et constaté qu’ils avaient pour la plupart des recettes annuelles très faibles. Ce qui est formidable dans le monde d’aujourd’hui, c’est que les obstacles à l’entrée sont très bas et qu’il est bien plus simple de créer de nouveaux organes de presse, bien que ces derniers soient souvent moins stables. Je connais beaucoup de journalistes d’investigation du monde entier qui doivent travailler pour différents organes de presse.

Les journalistes d’investigation ont presque toujours été des individus qui travaillaient en solitaire. Croyez-vous qu’il va y avoir de plus en plus de travaux collaboratifs réalisés par des équipes internationales, à l’instar de l’ICIJ et d’autres initiatives de ce type ?

Ce travail d’équipe est une nouveauté formidable. Mike Hudson, l’un des éditeurs des Panama Papers, estime que les journalistes se sont toujours vus comme des concurrents mais qu’ils commencent à s’apercevoir qu’ils peuvent aussi collaborer. Comme le dit Paul Radu de l’OCCRP, la criminalité fait fi des frontières nationales, alors pourquoi pas les journalistes ? Le journalisme devient de plus en plus collaboratif, ce qui n’est d’ailleurs guère étonnant. Il est naturel de chercher à unir ses forces quand on a des difficultés financières.

Tout à l’heure, nous avons parlé de journalisme d’investigation, de journalisme militant et de leurs différences. De quel côté se situent les travaux de l’ICIJ sur l’évasion fiscale par exemple ?

Ce qui est intéressant avec l’ICIJ, c’est qu’ils ont refusé de s’impliquer dans des campagnes. Si vous discutez avec eux, vous verrez qu’ils ne savent pas grand-chose des campagnes contre l’évasion fiscale menées actuellement par certaines ONG. Prendre part à ces campagnes ne les intéresse pas vraiment. Ce n’est tout simplement pas leur mode d’action. Global Witness ressemble plus à un vrai hybride qui combine journalisme et plaidoyer. La logique de l’ICIJ et de ProPublica reste très ancrée dans la tradition états-unienne du journalisme d’intérêt public, qui n’est pas du militantisme.

À l’inverse, de plus en plus d’ONG comme Greenpeace font du journalisme d’investigation un outil de leurs campagnes.

C’est tout à fait remarquable. Cependant, une des choses qui m’ont surprise quand j’ai fait mes recherches pour Global Muckraking, c’est que cela fait longtemps que des groupes militats s’impliquent dans le journalisme d’investigation. Par exemple, au XIXe siècle, le mouvement abolitionniste aux États-Unis a beaucoup eu recours au journalisme. Ce lien entre campagne militante et journalisme d’investigation est plus ancien qu’on ne le croit généralement. S’est-il vraiment resserré ces dernières années, je ne sais pas, mais tout le monde en a l’impression.

Pensez-vous que ce lien entre le journalisme et le militantisme représente un risque pour les journalistes d’investigation ? Pourraient-ils y perdre leur spécificité, voire leur crédibilité ?

Actuellement, beaucoup se demandent si les journalistes qui acceptent de l’argent des fondations devraient avoir un code de conduite. Il est vrai que cela mérite réflexion. Je me suis penchée sur les diverses pratiques, et il y a de grandes variations. Plusieurs problématiques sont liées : le comportement des journalistes acceptant l’argent, le comportement de ceux qui les financent, et la question du statut des ONG militantes qui publient des rapports.

Propos recueillis par Olivier Petitjean

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Photo : Parlement européen, groupe GUE/NGL CC