Financiarisation

Apple : une « machine à cash » qui appauvrit les sociétés et exploite les travailleurs

par Olivier Petitjean

Alors que la firme à la pomme a annoncé l’année dernière des profits record de 53,4 milliards de dollars, plusieurs rapports sont venus mettre en lumière, une nouvelle fois, les dessous peu reluisants du « modèle » Apple, entre financiarisation, évasion fiscale, délocalisation et atteintes aux droits des travailleurs... Si Apple a réussi à engranger des bénéfices colossaux, c’est avant tout en réduisant ses coûts, aux dépens des sociétés où elle opère, et en utilisant son cash pour spéculer sur les marchés financiers au lieu de le réinvestir dans l’économie réelle. Au moment où semble s’amorcer un ralentissement de ses ventes, comment la firme va-t-elle gérer ses liens étroits avec les marchés financiers ?

Apple - première entreprise mondiale en termes de capitalisation boursière – est une firme à deux visages : d’un côté, la Silicon Valley, la légende de Steve Jobs, un succès financier sans précédent, et l’utopie d’un monde sans frontières et sans frictions ; de l’autre, des accusations à répétition d’évasion fiscale et d’atteinte aux droits des travailleurs.

Selon une étude publiée l’automne dernier par l’ONG néerlandaise SOMO (Centre de recherches sur les entreprises multinationales), intitulée ‘Rich corporations, poor Societies : The financialisation of Apple’ (« Riches multinationales, pauvres sociétés : la financiarisation d’Apple ») et accessible ici en anglais, les impacts sociaux négatifs du « modèle Apple » n’ont rien d’accidentel. Ils sont consubstantiels à la manière même dont la firme a construit son développement. « Apple est emblématique de la manière dont les entreprises multinationales sont devenus progressivement capable de réaliser des profits très largement supérieurs à leur capacité de réinvestissement dans l’économie réelle, de sorte que ces grandes quantités de ‘cash’ viennent alimenter les marchés financiers. (…) Le résultat est paradoxal : jamais les multinationales n’ont été aussi riches en cash, et pourtant au-delà des dirigeants des firmes et de leurs actionnaires, presque personne ne profite de cette richesse en termes d’investissements ou de revenus fiscaux, ce qui contribue à renforcer des tendances inquiétantes comme le chômage de masse, l’accroissement des inégalités et l’austérité budgétaire. »

« Le plus important ‘hedge fund’ de la planète »

Symbole de la croissance spectaculaire de l’entreprise, les revenus avant impôt d’Apple ont augmenté de 1,8 milliards de dollars en 2005 à 54 milliards en 2014. Économiquement parlant, ces profits ont une double source : d’une part, le maintien des salaires à un niveau extrêmement bas, et plus généralement la politique de réduction des coûts, permis par la mise en place de chaînes d’approvisionnement optimisées et la délocalisation de la production dans des pays tels que la Chine ; d’autre part, l’optimisation fiscale, un autre domaine dans lequel Apple fait figure de pionnière.

Parquées dans des paradis fiscaux, ces montagnes de cash contribuent à la financiarisation de l’économie et à la spéculation : « Dans la mesure où Apple est capable d’amasser des profits record bien au-delà de sa capacité à les réinvestir dans ses capacités productives, autrement dit l’économie ‘réelle’, Apple investit de plus en plus ces réserves dans des actifs financiers. Ce faisant, l’entreprise ressemble de plus en plus à un gros investisseur financier, se comportant comme un ‘hedge fund’ ou une banque. »

Au terme du premier trimestre 2015, les réserves accumulées par Apple s’élevaient à 194 milliards de dollars – largement plus que tout autre entreprise au monde, mis à part les institutions financières. Techniquement parquée en Irlande ou dans d’autres paradis fiscaux, une grande part de cette somme est investie dans des fonds monétaires ou des obligations souveraines ou d’entreprises. « Pour donner une idée de la taille de la réserve de cash d’Apple : son directeur financier peut être considéré comme dirigeant le plus grand ‘hedge fund’ au monde. » Crucialement, cet argent ne peut pas être rapatrié aux États-Unis, ce qui impliquerait de s’acquitter d’une facture fiscale colossale. De sorte qu’en attendant une future amnistie fiscale (pour laquelle Apple et d’autres multinationales américaines ne cessent de faire pression), la firme à la pomme s’est engagée dans une politique d’emprunts massifs pour continuer à payer des dividendes à ses actionnaires. En accumulant les profits sans les redistribuer à la société, Apple contribue à alimenter une spirale de financiarisation qui paraît de plus en plus éloignée de l’économie réelle.

Les réserves de cash d’Apple comparées à d’autres pays et entreprises (source : Somo)

Chair humaine

Très loin des marchés financiers, à l’autre bout de la chaîne, les travailleurs continuent à subir dans leur chair les conséquences de ce modèle. À l’approche des fêtes de fin d’année, plusieurs ONG ont publié une nouvelle série de rapports accablants sur les conditions de travail dans les usines des fournisseurs du géant américain. Depuis plusieurs années, la situation des ouvriers et des ouvrières qui fabriquent les produits phares d’Apple fait l’objet de scandales et de controverses à répétition, et, malgré les promesses de l’entreprise à la pomme, elle ne semble toujours pas s’améliorer (lire notre article Conditions de travail en Chine : Apple régresse). L’organisation China Labor Watch a enquêté sur l’usine de la société Pegatron, un sous-traitant d’Apple chargé de la production de l’iPhone 6s, à Shanghai. L’enquêteur dépêché par l’ONG, qui s’est fait passer pour un simple travailleur, y a trouvé, une nouvelle fois, la litanie habituelle de violations des droits des ouvriers et ouvrières : horaires excessifs, travail non rémunéré et retenues injustifiées sur salaires, conditions d’hébergement déplorables et intimidation des travailleurs. Le rapport attire particulièrement l’attention sur les risques sanitaires liés à l’exposition à des substances chimiques toxiques comme l’arsenic, le chrome ou le mercure.

Déjà, quelques semaines plus tôt, la presse britannique avait signalé une épidémie mystérieuse de cancers dans une autre usine fabriquant des iPhone 6 pour Apple, celle du sous-traitant Foxconn à Shenzhen. Même constat chez Lens Technology, le principal fournisseur de verre pour les iPhone et AppleWatch, selon un rapport réalisé par une autre ONG, SACOM. Ses enquêteurs ont découvert que les usines de Lens Technoogy continuent à faire un usage du massif de benzène, un puissant cancérigène, alors qu’Apple s’était engagée - sous la pression de la société civile - à en bannir l’utilisation chez ses sous-traitants.

« Les résultats de notre enquête nous font penser que malgré son succès commercial non démenti, Apple refuse toujours de faire ce qui serait nécessaire pour s’assurer que les travailleurs qui rendent ce succès possible sont traités équitablement et travaillent dans des environnements sûrs et sains, a déclaré Kevin Slaten, coordinateur de Chima Labor Watch. Nous ne pouvons que conclure qu’Apple ne cherche qu’à maximiser ses profits pour soi-même et pour ses actionnaires, sans se soucier de la vie de ceux qui fabriquent les produits Apple. »

Au moment où les profits d’Apple semblent amorcer un ralentissement, la firme pourrait se retrouver plus que jamais à la merci des marchés financiers et de leurs exigences. Au risque de ne pas remettre en cause, voire d’aggraver, les conséquences sociales de son modèle de développement.

Olivier Petitjean

Ci-dessous, une vidéo réalisée par la Confédération syndicale internationale (CSI) sur la « tragédie humaine » des ouvriers d’Apple :

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Photo : Niall Kennedy CC