Source : Amazônia Real

Inondations

Barrage de Jirau : la justice brésilienne ordonne à GDF Suez de refaire toutes les études d’impact et d’indemniser les riverains

La justice brésilienne vient d’ordonner à GDF Suez de revoir entièrement les études d’impact environnemental du mégabarrage de Jirau, considérées par beaucoup d’observateurs comme délibérément incomplètes. Cette décision intervient alors que le rio Madeira, principal affluent de l’Amazone sur lequel le barrage est construit, connaît des inondations historiques. Le barrage de Jirau et celui de Santo Antonio, construit en même temps en aval, sont accusés d’avoir contribué à ces inondations et d’avoir aggravé leur impact.

Comme le rapporte Amazônia Real, la justice fédérale de l’État de Rondônia a ordonné aux deux consortiums de Jirau et de Santo Antonio - emmenés respectivement par GDF Suez et la firme brésilienne de BTP Odebrecht - de refaire immédiatement toutes les études d’impact environnemental, sous peine de voir leur license d’exploitation annulée [1].

L’Observatoire des multinationales avait consacré en octobre 2013 une longue enquête à l’histoire du barrage de Jirau, construit par GDF Suez en Amazonie, à proximité de la frontière bolivienne.

Certains pourraient voir dans cette décision un juste retour des choses dans la mesure où l’agence brésilienne de l’environnement avait, sur la base de l’étude d’impact environnemental, initialement refusé l’octroi d’une licence d’exploitation à GDF Suez. Décision qui lui avait attiré les foudres du président Lula : l’agence fut immédiatement restructurée et scindée en deux entités, et la licence fut approuvé dans la foulée.

De nombreuses voix s’étaient alors élevées pour dénoncer les limites artificiellement imposées à l’étude d’impact environnemental, notamment la sous-estimation des conséquences potentielles des deux barrages sur l’hydrologie de la rivière en amont et en aval. Cependant, par la suite, GDF Suez a tout de même pu modifier l’emplacement du barrage et faire ajouter six turbines sans avoir à réviser cette étude d’impact ! (Sur ces questions, lire la troisième partie de notre enquête.)

Le juge a été saisi par le ministère public fédéral de l’État de Rondônia, et le ministère public d’État de Rondônia, l’Union des défenseurs civils et l’ordre des avocats de Rondônia. « C’est une décision historique. Cela fait longtemps que nous dénoncions les licenses accordées et maintenant ils vont être obligés de tout refaire, en plus de protéger les familles victimes des inondations, l’environnement, les routes, le patrimoine », a déclaré le procureur Raphael Bevilaquia, l’un des initiateurs de la procédure.

On notera cependant que cette décision risque fort d’être cassée (comme le sont systématiquement toutes les décisions de justice défavorables aux grands barrages) par le Ministère de la Justice, au moyen d’une disposition légale d’exception datant de la dictature, la suspenção de segurança. Celle-ci l’autorise à suspendre toute décision de justice qui nuirait à « l’intérêt supérieur » du pays.

Inondations historiques

La décision du juge fédéral de Rondônia (l’État brésilien où sont situés les deux barrages) est explicitement motivée par les inondations meurtrières qu’est en train de connaître la région. Depuis plusieurs semaines, la controverse fait rage sur le rôle des deux barrages de Jirau et Santo Antonio - progressivement mis en opération depuis quelques mois - dans l’ampleur de ces inondations.

Le juge a également ordonné à GDF Suez et Odebrecht de pourvoir immédiatement aux besoins fondamentaux des familles victimes des inondations, sous peine d’une amende de 100 000 réais (30 800 euros) par jour. Il statuera prochainement sur le versement par les entreprises, en sus de ces mesures d’urgence, de compensations monétaires (les plaignants demandent le versement de 100 millions de réais, ou 30,8 millions d’euros, pour dommage moral collectif).

Les inondations touchent principalement la ville de Porto Velho, où la cote d’alerte a été dépassée de 4 mètres. Seize quartiers sont sous les eaux, et plus de deux milliers de familles déplacées. Des autoroutes ont été coupées. Il s’agit des niveaux d’eau les plus importants enregistrés depuis 47 ans. La Bolivie, elle aussi fortement touchée par les inondations en amont, aurait demandé des explications officielles au Brésil sur le rôle des deux mégabarrages.

Ni GDF Suez ni Odebrecht n’ont encore commenté la décision. Les consortiums ont toujours nié que Jirau et Santo Antonio aient contribué aux inondations de cette année. Les deux consortiums n’en ont pas moins échangé des accusations réciproques. GDF Suez a « dénoncé » son rival Odebrecht en l’accusant d’avoir laissé son réservoir atteindre - illégalement - un niveau trop élevé, pour produire davantage d’électricité, ce qui aurait aggravé l’impact des crues. (Sur la rivalité entre GDF Suez et Odebrecht, lire la quatrième partie de notre enquête.)

Les deux mégabarrages de Jirau et Porto Velho sont présentés comme des barrages « au fil de l’eau » (sans retenue significative en amont) - une expression trompeuse qui vise à minimiser leur impact sur l’hydrologie du rio Madeira. Selon la Défense civile de Porto Velho, les deux barrages ont aggravé les conséquences de la montée du niveaux des eaux, du fait notamment de l’érosion des berges provoquée par la modification incessante du débit de la rivière avec l’ouverture et la fermeture des vannes.

Gouffre financier

Outre les débats politiques sur l’impact social et environnemental du barrage, GDF Suez avait connu de multiples avanies avec le projet de Jirau, y compris une série d’émeutes ouvrières sur le chantier, et des nominations aux « prix de la honte » de la société civile européenne, les Public Eye Awards et, en France, les prix Pinocchio. Au final, le barrage aura coûté le double du budget estimé initialement (17,4 milliards de réais contre 9 initialement prévus [2]) : un gouffre financier pour GDF Suez.

La firme franco-belge semblait avoir réussi à faire oublier ce passé peu reluisant, et s’efforçait de présenter Jirau comme un modèle de « développement durable », accumulant les certifications et les crédits carbone (lire la dernière partie de notre enquête). La première turbine de Jirau avait été mise en service en septembre dernier, et GDF Suez promettait encore, il y a quelques semaines, d’en avoir 18 en opération (sur 50 prévues) d’ici la fin 2014.

Olivier Petitjean

Note : Cet article a été mis à jour le 12 mars à 16h20 pour ajouter les précisions sur la "suspençaõ de segurança".

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Photo : Barrage de Santo Antonio. Cley Medeiros via Amazônia Real