Ouverture à la concurrence

Barrages hydroélectriques : une privatisation à risques ?

par Nolwenn Weiler

Ouverture à la concurrence oblige, l’exploitation des barrages hydroélectriques va être privatisée. Un premier appel d’offres sur une cinquantaine de barrages sera lancée après les élections. Cahier des charges flou, tentation de spéculer sur la production d’électricité, gestion des cours d’eau privatisée, incertitudes sur le statut des salariés, questions autour de l’entretien et de la sécurité des ouvrages… Les conséquences de cette privatisation rampante pourraient être lourdes. Enquête.

Cet article a été publié initialement par Basta ! le 2 avril 2012.

« Quand un arbre déboule vers une turbine, au moment d’une crue, c’est à l’œil que l’on s’en aperçoit, détaille Fabrice Coudour. Notre métier, ce n’est pas simplement de gérer une une grosse retenue d’eau. Nous devons aussi gérer les crues et limiter les montées des eaux trop importantes. » Fabrice Coudour est technicien d’exploitation sur un groupement d’usines hydroélectriques dans les Alpes. Comme lui, en France, 6 000 personnes travaillent dans la surveillance et l’entretien des nombreux ouvrages hydrauliques que comptent le pays, dont certains sont imposants [1].

Leur quotidien : guetter l’apparition des fissures, s’assurer que les vannes et les turbines ne présentent aucun défaut, vérifier que les centaines de kilomètres de conduites qui acheminent l’eau sont en bon état… Ces barrages sont principalement exploités par EDF (à 80 %) et par deux filiales de GDF-Suez, la Compagnie nationale du Rhône et la Société hydroélectrique du Midi (Shem). L’énergie hydraulique fournit ainsi les trois quarts de l’électricité d’origine renouvelable consommée en France [2]. Mais les conditions de travail de ces 6 000 salariés pourraient bien se dégrader.

Les salariés, grands oubliés de l’appel d’offres

Une partie de ces milliers d’agents craignent les conséquences de la privatisation des barrages qui doit commencer en 2015. L’ouverture à la concurrence pour la gestion de ces ouvrages a été actée en 2008 par la majorité UMP à l’Assemblée. Le lancement des appels d’offres est attendu pour cette année, sans doute après les élections. 49 ouvrages hydroélectriques, regroupés en 10 concessions, sont concernés. Les nouveaux exploitants en hériteront pour trente à quarante ans. « On entre dans un système de recherche de profit, on risque de réduire le personnel compétent, avec un recours accru à la sous-traitance et à l’externalisation », craint Robert Gérenton, animateur du collectif hydraulique de la CGT.

Aucune consultation des partenaires sociaux n’a été réalisée avant la décision, il y a deux ans, de l’ouverture à la concurrence de cette cinquantaine d’ouvrages hydroélectriques. Ni depuis d’ailleurs… Le jour de l’annonce, en avril 2010, Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Écologie, avait simplement… omis de parler des salariés. Les quelques informations que les syndicats parviennent à glaner n’invitent pas à l’optimisme. Dans le cahier des charges qui encadre la cession des concessions, il n’y a, pour le moment, aucune clause de protection des salariés.

Risques de spéculation

« Tous les salariés qui ont construit leur vie dans la vallée, et qui ont, éventuellement, un conjoint dont l’activité n’est pas mobile sont un peu anxieux », poursuit Robert Gérenton. Ils sont d’autant plus inquiets que la cession de la concession de la Séveraisse dans les Hautes-Alpes, passée d’EDF au privé [3], s’est soldée par des créations d’emplois dont aucun n’a le statut des industries électriques et gazières (IEG), qui garantit un certain nombre de droits, notamment en matière de protection sociale.

Apparus à la fin du XIXe siècle, les ouvrages hydrauliques génèrent de l’énergie au fil de l’eau, ou bien via des retenues plus ou moins importantes. Ils sont aujourd’hui, avec une puissance installée de 25 gigawatts, la première source d’énergie renouvelable du pays, et fournissent 12 % de l’électricité produite chaque année en France. Stockable, et mobilisable en quelques minutes lorsqu’elle est associée à une retenue d’eau, l’énergie hydraulique « joue un rôle crucial dans la sécurité et l’équilibre de notre système électrique », rappelait Jean-Louis Borloo en avril 2010. Cette ressource s’avère particulièrement utile aux heures de pointe, quand la demande menace de dépasser l’offre. C’est pourquoi Robert Gérenton pointe « les risques de spéculation, en période de froid, par exemple. Il pourrait être tentant, pour les opérateurs privés, de turbiner et de produire en fonction du prix du marché et non plus en fonction de la demande ». Un risque qui existe déjà, GDF-Suez étant partiellement privé [4].

Quid de la sécurité

« À chaque fois que des services publics sont délégués au secteur privé, les prix augmentent et le service se dégrade, avertit Anne Debrégeas, du syndicat SUD Énergie. Regardez ce que cela donne pour les régies de l’eau, pour les autoroutes, ou les parkings. Cela ne fonctionne jamais bien. » Côté sécurité, quelques inquiétudes pointent. Il faut dire que l’entretien des barrages, notamment des très grandes retenues d’eau, conditionne la tranquillité de milliers d’habitants qui vivent en aval. « Ce sont des endroits où il y a aussi des sites Seveso, et des centrales nucléaires », glisse Anne Debrégeas.

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Pour le moment, les groupes étrangers qui lorgnent vers les barrages français sont tous spécialisés en production ou en gestion de l’électricité, comme l’italien Enel, le norvégien Statkraft ou l’allemand E.ON. Mais en janvier dernier, l’électricien suédois Vattenfall est entré officiellement dans la danse des candidats en annonçant la création d’un consortium baptisé Force Hydro, au sein duquel on retrouve la SNCF, le chimiste Rhodia et le sidérurgiste ArcelorMittal. Les quatre géants prévoient de remporter 2 000 des 5 300 mégawatts qui doivent être ouverts à la concurrence. « En s’associant, ces industries ont la possibilité, via la loi Nome (Nouvelle organisation des marchés de l’électricité, votée en 2010), d’avoir accès à l’énergie électrique à un prix très bas. L’abonné, qui ne peut pas le faire, risque de subir des hausses de prix. Finalement, les petits vont payer pour les gros », s’alarme Robert Gérenton.

Baignades estivales et arrosages bientôt payants ?

Au-delà de l’accès à l’électricité, se pose le problème de l’accès à l’eau. « Peu de gens le savent, mais nous gérons le débit de nombreux cours et chutes d’eau, reprend Fabrice Coudour. Pour les loisirs, notamment. En maintenant des niveaux importants sur des plans d’eau très fréquentés l’été, ou en assurant des lâchers d’eau régulier pour des activités nautiques. Tout cela est fait gratuitement. Cela sera-t-il encore le cas quand les concessions seront privées ? » Ces diverses activités sont organisées en concertation, parfois longues et fastidieuses, entre professionnels, associations diverses et élus. Mais cela fonctionne.

Le cahier des charges, actuellement rédigé par des cabinets privés – le ministère ayant (forcément) externalisé la mission –, ne semble pas très en pointe sur ces réalités quotidiennes très compliquées du « droit à l’eau ». Et pour cause : les personnes qui le rédigent ne sont pas sur place ! La ponction des réserves hydrauliques « pour l’irrigation de terres agricoles pourrait, elle aussi, devenir payante », ajoute Robert Gérenton. Précisons enfin que certains barrages de montagne sont des réserves d’eau potable. « La maîtrise publique de l’eau est finalement confisquée », résume Anne Debrégeas. Ce qui est quand même légèrement inquiétant.

Vers des enquêtes publiques

Les possibles conséquences de la privatisation des barrages ne semblent pas, pour le moment, beaucoup agiter les campagnes. « Les gens ne se rendent pas compte », pense Fabrice Coudour. « C’est un milieu de travail très éclaté », ajoute Anne Debrégeas. Souvent, les équipes sur chaque barrage sont restreintes. Ce n’est pas facile de les mobiliser. Certaines collectivités se voient parfois proposer une entrée au capital par les éventuels repreneurs. Et se retrouvent coincées pour critiquer ensuite la privatisation en marche.

Une privatisation que les Espagnols ont contré, en renouvelant in extremis les concessions à leur exploitant public. « Et que les Italiens ont contournée en confiant les concessions à leurs régions », note Robert Gérenton. En France, les députés UMP ont décidé d’aller au bout de la logique néolibérale impulsée par le changement de statut d’EDF devenue société anonyme en 2004, et de pervertir la logique de la loi Sapin (1993) qui, pour lutter contre la corruption et les financement occultes, impose des appels d’offres obligatoires pour les délégations de service public.

Dans son communiqué de presse d’avril 2010, le gouvernement promettait « des concertations avec les partie prenantes locales concernées par les différents usages de l’eau » avant l’appel d’offres. L’instruction du dossier et les enquêtes publiques qui suivront le dépôt des candidatures à une concession constitueront le moment idéal pour les opposants à la privatisation de se manifester ou d’exiger des garanties plus solides. Et en cas de victoire électorale, la gauche reviendra-t-elle sur ces privatisations annoncées ?

Nolwenn Weiler

Post-scriptum (octobre 2012) :
Les dernières déclarations gouvernementales laissent effectivement entendre que la libéralisation des ouvrages hydroélectriques pourrait être annulée ou repoussée.

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Sources photos
Une : barrage de Tignes, CC Daniel Reversat
Photo 2 : source