Source : Mediapart

Migrations

Biométrie et fichage à grande échelle : le juteux marché des « frontières invisibles » de l’Europe

Sous prétexte de renforcer le contrôle de ses frontières, l’Europe envisage de mettre en place un gigantesque fichier d’identification de tous les citoyens de pays non membres de l’Union. De l’autre côté de la Méditerranée, en Afrique, les mêmes gouvernements européens financent généreusement la création de fichiers biométriques, qui pourraient être un jour raccordés au fichier européen. Parmi les industriels qui surfent sur ces nouveaux marchés, les français Idemia et Gemalto.

Mediapart publie une enquête européenne en trois volets sur les « frontières invisibles » de l’Europe :

Sur le continent africain, les États font de plus en plus souvent appel aux services d’entreprises étrangères spécialisées dans le domaine de l’état civil et leur confient la fabrication de cartes d’identité biométriques, qui sont aussi souvent utilisées comme cartes électorales. C’est par exemple le cas, au Mali, du groupe français Idemia [nouveau nom, depuis 2017, de OT-Morpho, né de la fusion des sociétés Oberthur Technologies (OT) et Morpho], du franco-néerlandais Gemalto au Niger, et de la société malaisienne Iris au Sénégal.

Ce processus est appuyé par la Commission européenne, par le biais de son Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique. Un partenariat dans lequel chacun trouve son intérêt : les chefs d’État ouest-africains entrevoient la tenue d’élections indiscutables, tandis que la diplomatie européenne touche du doigt le Graal du contrôle de l’immigration irrégulière en permettant l’accès direct à une base de données centralisée des citoyens subsahariens. Celle-ci permettrait aux États membres de l’Union européenne (UE) d’identifier et de renvoyer plus facilement les migrants irréguliers dans leur pays d’origine. (...)

« Il y a une demande d’appui des autorités maliennes auprès de l’UE, qui considère qu’il y a un besoin. C’est une sorte d’interactivité : un état civil qui fonctionne bien va permettre à la population de bénéficier des services auxquels elle a droit. L’aspect contrôle des populations n’est que secondaire », assure Omar Merabet, conseiller du PDG de Civipol, agence française qui travaille, au Mali et au Sénégal, sur deux importants programmes d’état civil qui servent de base de données pour la biométrie électorale. Il résume : « La relation entre identité et sécurité est là : si on a un fichier sécurisé, on a une possibilité de traçabiliser la population – un idéal de politique. »

Lire le premier volet de l’enquête, sur le projet de création d’un fichier européen géant unifiant six registres existants ou à créer de données d’identification (biométrique et alphanumérique) de citoyens extra-communataires. Projet qui comporte des risques à la fois en termes de libertés civiles et de vulnérabilité aux cyberattaques. Mais, parce qu’il implique d’énormes investissements pour sa mise en place et en équipements de reconnaissance faciale et de prise d’empreintes digitales aux frontières, il a été fortement encouragé par les industriels et certaines agences publiques, regroupés au sein de l’Association européenne de biométrie (AEB).

Le second volet évoque l’utilisation de ces fichiers biométriques sur le terrain, au Niger. Le troisième volet (dont est extrait le passage ci-dessus) traite de la biométrie en Afrique et des pressions des pays comme la France et l’Allemagne pour développer ce « marché de l’identité », et en faire profiter leurs industriels.

OP

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Photo : NigerTzai CC via Wikimedia Commons