Pharma Papers

Cadeaux des labos aux médecins : une étude confirme leur influence néfaste sur les prescriptions

par Simon Gouin

Dans le cadre de nos « Pharma Papers », nous avions révélé que les laboratoires pharmaceutiques ont versé plus de 3,5 milliards d’euros aux professionnels de santé en France entre 2012 et 2018. Une étude s’est penchée sur les conséquences concrètes de ces cadeaux aux médecins. Elle confirme qu’ils influencent potentiellement les prescriptions de ces derniers en les orientant vers des médicaments plus chers et moins utiles.

C’est une pratique répandue : la plupart des médecins reçoivent des cadeaux de la part des grands laboratoires pharmaceutiques. Offrir un petit déjeuner, un repas, ou même une invitation à un séminaire au soleil [1] permettent de vanter les mérites d’un médicament et tisser un lien avec le professionnel de santé. Le laboratoire pharmaceutique espère ainsi que l’ascenseur sera rendu, et qu’il sortira gagnant de ces « petits gestes » : ceux-ci leur ont tout de même coûté au moins 260 millions d’euros en 2016, selon la base Transparence Santé, où ils sont recensés depuis 2013, suite au scandale du Mediator.

Quel est l’impact réel de ces cadeaux sur les pratiques des médecins ? Des chercheurs français de l’université de Rennes 1, du CHU de Rennes et de l’Inserm publie ce 6 novembre une étude inédite sur ce sujet dans le journal britannique BMJ. Ils ont comparé les montants des cadeaux reçus par les médecins généralistes français (16 millions d’euros au total), en 2016, avec leurs prescriptions.

D’après l’étude, les médecins qui ne reçoivent pas de cadeau des firmes pharmaceutiques signent plus souvent des ordonnances moins coûteuses et prescrivent davantage de génériques – des médicaments moins chers avec une efficacité identique. Ils prescrivent aussi moins de médicaments dont la balance bénéfices/risques est défavorable, notamment les vasodilatateurs et les benzodiézépines pour le sommeil ou l’anxiété. De façon plus générale, plus les médecins reçoivent des cadeaux de la part des labos, plus ils ont de mauvais résultats selon les indicateurs de qualité et de quantité fixés par les chercheurs. « Lorsque le cadeau est petit, son influence peut être d’autant plus importante qu’elle est minimisée et inconsciente », écrivent les auteurs qui pointent également un effet durable dans le temps de ce marketing pharmaceutique.

Un lien de causalité ?

« Cette influence peut conduire à choisir un traitement qui n’est pas optimal, parfois au détriment de la santé du patient », soulignait un manuel de l’OMS publié en 2009. Si les résultats de cette nouvelle étude confirment les hypothèses déjà avancées par d’autres études à l’étranger, sur l’influence des cadeaux sur les prescriptions, les chercheurs ne concluent pas à un lien de causalité entre ces cadeaux et les comportements des médecins. D’autres facteurs pourraient entrer en jeu.

La réception de ces cadeaux peut traduire un « appétit pour la nouveauté, une crédibilité dans la promotion, une image favorable des firmes ou encore la croyance dans le médicament comme première solution aux problèmes de santé ». « En quelque sorte, recevoir des cadeaux n’est probablement pas uniquement la cause d’une prescription de moindre qualité », écrivent les auteurs, mais « le symptôme d’un comportement qui pousse à une prescription globale de moindre qualité ». « Les firmes pharmaceutiques dépensent énormément d’argent dans la promotion des médicaments (23 % de leur chiffre d’affaire soit plus que pour la recherche) dont les cadeaux ne sont qu’une partie, déclare le docteur Bruno Goupil, auteur de l’étude. Il semble peu probable que cet argent soit dépensé à perte. »

Simon Gouin

À (re)lire :

[1« Dons de matériels, les invitations, les frais de restauration ou la prise en charge de voyages d’agrément ou en espèce comme des commissions, des remises, des ristournes ou des remboursements de frais » - Circulaire de Mai 2017.