Santé au travail

Cancers professionnels : quand les salariés européens seront-ils enfin mieux protégés ?

par Nolwenn Weiler

En Europe, 100 000 travailleurs meurent chaque année des suites de leur exposition à des produits cancérigènes sur leur lieu de travail. Les politiques communautaires en matière de protection des salariés contre ces cancérogènes demeurent très timorées.

Sur les 50 principales substances cancérogènes avec lesquelles les salariés sont le plus souvent en contact, seulement quatre sont assorties de « valeur limite d’exposition professionnelle » : l’amiante, le plomb, le benzène, le chlorure de vinyle monomère et les poussières de bois durs. Ces valeurs définissent le niveau de concentration maximale auquel peut être exposé un salarié pendant une durée déterminée (de 15 minutes à huit heures).

Un texte adopté par la Commission européenne le 11 mai dernier propose d’adopter des valeurs limites pour treize substances supplémentaires, parmi lesquels les gaz d’échappement des moteurs diesel ou encore les fibres de céramique réfractaire – qui remplacent l’amiante. Les syndicats saluent une avancée importante pour la santé des travailleurs, tout en rappelant que les propositions de la Commission restent limitées. Le gouvernement des Pays-Bas, qui assure la présidence de l’Union européenne jusqu’à fin juin, réclamait l’introduction de valeurs limites pour 50 substances ! La Confédération européenne des syndicats a de son côté établi une liste de 71 substances qui devraient être ainsi encadrées.

Pire encore : les valeurs limites proposées par la Commission sont beaucoup plus élevées que celles actuellement en vigueur dans certains États membres. Exemple : la silice cristalline – présente notamment dans le ciment et que respirent abondamment les salariés du secteur du bâtiment. Elle provoque des maladies et cancers du système respiratoire. La Commission propose une valeur limite de 100 microgrammes par mètre cube d’air alors que le Danemark, la Finlande et l’Espagne n’en tolèrent que la moitié ! « La valeur limite européenne ne permettra pas d’assurer une protection suffisante des cinq millions de travailleurs qui y sont exposés dans l’Union européenne », estime l’institut syndical européen (ETUI).

Absence de protection

« Dans la directive de la Commission, rien n’est réaffirmé sur les principes règlementaires ayant trait à l’usage des produits cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction (CMR), qui représentent un risque important dans le monde du travail », regrette de son côté Annie Thébaud-Mony, de l’association Henri Pézérat [1]. Ces principes stipulent qu’il ne doit y avoir aucun contact entre les polluants et les travailleurs. Ces valeurs limites « ne disent rien non plus des combinaisons de substances, ajoute-elle. On sait que les cocktails ont une toxicité qui va au-delà de la somme de chacune des substances qui les constituent. »

En fait, les valeurs limites ne protègent pas vraiment des risques de cancers. «  Le respect des valeurs limites n’implique pas l’absence de risque », reconnaît lui-même le ministère français du Travail, dans sa présentation des valeurs limites d’exposition professionnelle. Le ministère précise que « pour certaines substances, comme la plupart des cancérogènes, il n’existe pas de seuil en deçà duquel l’exposition ne présente plus aucun risque ». D’autre part, ces valeurs limites ne prennent en compte que la pénétration de ces cancérogènes dans l’organisme par la voie respiratoire, « alors qu’en situation de travail les voies cutanée et digestive peuvent également avoir un rôle ».

Peut-on imaginer un process qui protège réellement les salariés ? Oui, mais à condition de revoir en profondeur les processus de production. « Il faut d’abord se donner les moyens d’aspirer absolument tous les polluants présents dans les ateliers, décrit Annie Thébaud-Mony. Et s’il en reste, il faut adopter des protections intégrales efficaces. Évidemment, cela change radicalement les temps de travail et les efforts physiques que l’on demande aux travailleurs. Parce qu’on ne peut pas travailleur dur et longtemps avec ces équipements. C’est trop difficile de respirer, et l’on transpire énormément. » La balle est désormais dans le camp du Parlement européen et du Conseil des ministres, qui peuvent amender la proposition de la Commission sur les valeurs limites d’exposition professionnelle.

Nolwenn Weiler