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Ces paysans cambodgiens qui veulent forcer Bolloré à rendre des comptes

par Olivier Petitjean

Neuf indigènes cambodgiens étaient à Paris, cette semaine, pour assister à une audience dans la procédure les opposant au groupe Bolloré et à la Socfin, qu’ils accusent de leur avoir pris leurs terres pour y implanter une plantation d’hévéas.

C’est une audience plutôt inhabituelle qui s’est tenue au tribunal de grande instance de Nanterre ce 1er octobre. Serrés dans une petite salle peu adaptée à une telle affluence, neuf indigènes bunong et leurs soutiens et interprètes sont arrivés la veille du Cambodge. Ils assistent à une joute verbale entre leur avocat, Fiodor Rilov, et les représentants du groupe Bolloré, de sa filiale la Compagnie du Cambodge et de la Socfin, dont Bolloré détient 37%. Ces Bunong accusent le groupe Bolloré et la Socfin d’avoir orchestré depuis la France, à la fin des années 2000, la spoliation de leurs terres et de forêts ancestrales pour y installer une plantation d’hévéas.

Les accusations d’accaparement des terres au Cambodge – ainsi que dans plusieurs pays africains – ciblant Bolloré et la Socfin ne sont pas nouvelles. Les associations et les journalistes qui portent ou évoquent ces accusations sont davantage habitués aux poursuites en diffamation intentées par le groupe Bolloré dès que le sujet est abordé publiquement (Bastamag a été poursuivi à deux reprises en diffamation par le groupe Bolloré qui, à chaque fois, a été débouté, avant de finalement retirer sa seconde plainte). Même l’Association de la presse judiciaire s’y est trompée, en annonçant un procès de Bolloré contre les Bunong. Mais c’est bien l’inverse dont il s’agit : une plainte a été déposée en 2015 par des indigènes Bunong, aujourd’hui au nombre de 80. Et ils pourraient bien, selon leur avocat, être bientôt rejoints par des Camerounais riverains de la Socapalm, une autre filiale de la Socfin gérant des plantations d’huile de palme.

Bataille de procédure avant, peut-être, un procès sur le fond

L’audience, comme n’a cessé de le répéter la juge, était purement procédurale. Il ne s’agit pas encore de trancher sur le fond de l’affaire. Pour ce type de litige entre une multinationales et des communautés locales à l’autre bout du monde, les enjeux procéduraux peuvent être considérables. Un tel face-à-face juridique entre une multinationale française et une communauté autochtone cambodgienne confronte deux planètes diamétralement opposées.

Les paysans bunong sont habitués à penser leur monde et délimiter leurs terres en termes de signes visuels et de récits collectifs, quand les avocats de Bolloré et de ses filiales les somment de justifier leurs identités et leurs titres de propriété, « avec traduction assermentée ». Quand ils réussissent laborieusement à obtenir une carte d’identité des autorités cambodgiennes, mais que le nom n’est pas orthographié tout à fait de la même manière, en caractères occidentaux, que dans la plainte initiale, c’est toute la procédure qui devrait, selon les représentants du groupe français, s’en trouver invalidée.

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Pour les plaignants et leur avocat, l’enjeu de l’audience était toutefois ailleurs. Ils sont rentrés en possession de documents suggérant que la plantation d’hévéas incriminée a été gérée directement depuis la tour Bolloré à Puteaux, par une société baptisée « Terres rouges consultants ». Parmi les dirigeants de cette dernière, liquidée en 2012, on trouverait plusieurs cadres du groupe Bolloré, y compris Vincent Bolloré lui-même. Ils demandent donc à la justice d’obliger les défendeurs à produire tous les documents dont ils disposent sur cette filiale et leurs employés, afin d’établir la chaîne de responsabilité éventuelle.

Les relations entre le groupe Bolloré, la Socfin et les diverses filiales emboîtées entre elles et impliquées dans la gestion des plantations en Afrique et en Asie sont complexes. Le groupe Bolloré est également mis en cause pour la gestion des palmeraies de la Socapalm au Cameroun, et a été assigné en justice par plusieurs associations et syndicats pour qu’il respecte « les engagements qu’il a souscrits en 2013 auprès des travailleurs et des riverains de la Socapalm ». Quant aux paysans buong, la décision devrait être rendue le 8 novembre et pourrait ouvrir la voie à un procès sur le fond.

Olivier Petitjean

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Photo : Nat Friedman CC via flickr