Source : Equal Times

Traités de libre échange

Ces prédictions économiques « à la louche » qui justifient les politiques de libéralisation commerciale

par Yorgos Altintzís

Les politiques de libéralisation commerciale, dont le projet de traité de libre échange Europe-États-Unis ne constitue qu’un exemple parmi d’autres, sont activement promues par nos dirigeants politiques et les secteurs économiques au nom de leur contribution à la « croissance ». Mais, comme l’explique Yorgos Altintzís, de la Confédération syndicale internationale, ces affirmations reposent bien souvent sur des prédictions économiques partielles et sans fondement solide. Pire encore, ce type d’études ne pose pas la question de comment seront partagés, s’ils se matérialisent, les bénéfices économiques des traités de commerce. Il a ainsi été annoncé qu’un futur traité commercial UE-USA pourrait créer 545 euros de richesse supplémentaire pour chaque ménage européen... sans préciser que ce « gain » n’est qu’une moyenne, étalée sur dix ans, conditionné par une suppression totale de toute barrière commerciale. Expertise ou mystification ?

Cet article a été publié initialement par Equal Times. Reproduit avec permission.

Voilà désormais cinq mois que l’Australie préside le G20 et, dès le début, elle a donné la priorité au commerce.

D’après les dirigeants des pays les plus riches du monde, les accords commerciaux, qu’ils soient négociés au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou dans le cadre d’accords commerciaux régionaux et bilatéraux, permettent au secteur privé de créer les emplois et la croissance dont le monde a tant besoin.

L’ouverture des marchés entraînerait une restructuration économique qui amènerait à son tour à une redistribution plus efficace des ressources. C’est en partant de ce postulat que les économistes ont expliqué jusqu’à maintenant que les personnes qui perdent leur emploi dans des secteurs non compétitifs retrouveront du travail dans l’exportation, qui va prospérer grâce à l’accès à de nouveaux marchés.

La présidence australienne n’est pas la seule à défendre cette argumentation. C’est également la position qu’ont adoptée les précédentes présidences du G20, ainsi que les parties à la négociation de l’Accord de partenariat transpacifique et du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement [connu sous divers acronymes : TTIP, TAFTA, etc. NdE].

D’ailleurs, en décembre 2013, la presse mondiale et les gouvernements saluaient avec enthousiasme l’Accord sur la facilitation des échanges conclu lors de la 9e Conférence ministérielle de l’OMC, censé accroître notre richesse collective de 1000 milliards USD.

Aucun lien automatique entre libéralisation commerciale et emploi

Toutefois, le principe selon lequel l’ouverture d’un marché entraîne automatiquement des créations d’emplois à long terme ne peut plus être considéré comme acquis.

Un rapport récent, basé sur les recherches de l’Initiative de collaboration internationale sur le commerce et l’emploi (ICICE) et sur une publication réalisée conjointement par l’Union européenne (UE) et l’Organisation internationale du travail (OIT) sous le titre accrocheur Trade and Employment : From Myths to Facts (« Commerce et emploi : du mythe à la réalité »), révèle que les réalités du lien entre commerce et croissance sont beaucoup plus nuancées.

En fait, « une des raisons pour lesquelles les entreprises des secteurs en expansion n’augmentent pas leur main-d’œuvre est probablement la hausse de la productivité moyenne de ces secteurs », indique la publication de l’UE/OIT.

Celle-ci souligne également le fait que, dans certains cas, les réformes politiques issues des accords commerciaux risquent de provoquer l’effondrement des entreprises non-compétitives et de n’apporter qu’un développement peu significatif aux autres entreprises.

En effet, la création d’emplois due aux échanges commerciaux dépend du degré de diversification de l’économie, du développement institutionnel du pays et de nombreux autres facteurs qui entrent en ligne de compte aux niveaux national et régional.

Par exemple, une étude réalisée par John Haltiwanger dans la publication de l’OMC/OIT Making Globalization Socially Sustainable (« Pour une mondialisation socialement durable ») révèle que le niveau de développement des infrastructures des finances, des transports et de la communication, ainsi que les problèmes de corruption et l’efficacité de la politique de la concurrence jouent tous un rôle dans le fait que le commerce crée ou non des emplois. La liste des facteurs n’est en aucun cas exhaustive.

Plus important encore, la publication de l’UE/OIT constate également des failles dans la méthodologie actuelle des modèles économiques dont s’inspirent les économistes pour prédire l’influence d’un accord commercial sur l’emploi.

Des évaluations approximatives et peu scientifiques

Il apparaît que les évaluations de l’impact relatives à l’économie et à la durabilité, entre autres, surestiment les avantages de l’ouverture d’un nouveau marché, dans la mesure où elles ne prennent pas en considération l’activité économique informelle et où elles basent leurs résultats sur de « fortes hypothèses simplificatrices » quant au fonctionnement des marchés du travail, en partant par exemple du principe que la majeure partie, voire la totalité, de la main-d’œuvre est employée ou que les capitaux productifs d’intérêts sont très diversifiés.

Pour résumer, les évaluations de l’impact du commerce ne sont pas fiables et reposent sur des estimations approximatives et peu scientifiques.

Ainsi, sans grande surprise, malgré les 1000 milliards USD que devait créer l’Accord sur la facilitation des échanges de l’OMC, The Economist cite une autre évaluation qui estime que les bénéfices devraient s’élever au chiffre nettement inférieur de 68 milliards USD.

Cependant, au lieu d’investir du temps et des ressources pour améliorer leur modélisation économique, la présidence du G20, le secrétariat de l’OMC, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ainsi que plusieurs gouvernements ont fait des déclarations publiques dénuées de fondement pour annoncer que les accords commerciaux allaient toujours dans l’intérêt de tous leurs citoyens.

Ce qui n’est certes pas complètement faux. Dans certains cas, il est vrai que le libre-échange joue un rôle significatif dans le développement.

Un exemple de mystification : le traité de libre-échange transatlantique apportera-t-il réellement 545 euros à chaque ménage européen ?

Les responsables de l’Union européenne et des États-Unis, s’appuyant sur une évaluation de l’impact réalisée par le Centre for Economic Policy Research (CEPR), affirment que le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement créera en moyenne 545 euros (755 USD) de richesse supplémentaire pour chaque famille européenne.

Or, de manière rhétorique, ils dissimulent délibérément certains aspects de cette étude comme, par exemple, le fait que cette nouvelle « richesse » serait créée sur dix années après la mise en place du traité, et seulement si celui-ci supprime tout droit de douane et entraîne une réduction colossale des barrières non tarifaires.

Par ailleurs, ce chiffre est basé sur une autre simplification évidente, à savoir que les bénéfices seront répartis de manière égale entre les individus.

Lorsque les organisations internationales ne tirent pas les leçons de leur propre recherche

Une grande partie de ces nouvelles études aussi lumineuses que révélatrices sur l’impact économique de la libéralisation commerciale proviennent de l’ICICE ou de collaborations entre de grandes organisations internationales telles que l’OIT et l’OMC.

Toutefois, comme c’est trop souvent le cas dans les organisations internationales, il n’y a aucune coordination entre les services de recherche, les responsables politiques et les personnels techniques de terrain.

De nombreux responsables politiques négligent de tenir compte des résultats des nouvelles recherches effectuées par leurs propres organisations. C’est pourquoi leurs recommandations politiques restent inchangées.

Une réévaluation courageuse et honnête du rôle du commerce dans le développement, à la lumière de ces études, permettrait aux négociateurs de l’OMC des pays développés et en développement de mieux comprendre leurs positions respectives et éventuellement d’aboutir à un accord propice au développement, qui achèverait le Cycle de Doha et mettrait en œuvre le mandat de Doha : le Programme de Doha pour le développement.

Intégrer ces recherches à la politique commerciale contribuerait à conclure de meilleurs accords commerciaux, qui bénéficieraient réellement à tout le monde. Dans le même temps, cela permettrait aux gouvernements d’élaborer des politiques d’accompagnement pour faire face au coût de l’ajustement économique.

Et surtout, le discours sur le commerce paraîtrait moins idéologique, moins rigoureux et moins naïf.

Les institutions mondiales de gouvernance du commerce doivent impérativement s’engager davantage dans la recherche et s’entendre sur un nouvelle modélisation crédible et fiable de l’influence du commerce sur l’emploi.

Il est tout aussi important qu’elles diffusent ces nouvelles connaissances parmi leurs personnels et à leurs représentants, afin que nous puissions profiter d’un vrai changement politique sur le terrain à Genève, à Bruxelles, à Washington et partout où des accords commerciaux sont négociés.

Yorgos Altintzís