Source : De Correspondent

Lobbying

Ces think tanks « indépendants » à qui les grandes entreprises sous-traitent leur propagande en faveur du TAFTA

Le projet de traité de commerce et d’investissement Europe-États-Unis (TAFTA) fait polémique en Europe. Au coeur du débat, à Bruxelles et dans les capitales européennes, un petit groupe de « think tanks » qui se présentent comme une source d’information « objective » et « dépassionnée » sur le projet de traité et ses conséquences. Sont-ils vraiment aussi indépendants qu’ils le prétendent ? Une enquête du média néerlandais De Correspondent suggère que non.

Centre for European Policy Studies (CEPS), Centre for Economic Policy Research (CEPR) [1], European Centre for International Political Economy (ECIPE), Center for Transatlantic Relations (CTR)... Tels sont quelques uns des « think tanks » européens qui s’affichent comme des pourvoyeurs d’informations et de chiffres objectifs pour alimenter et « rationaliser » le débat sur le TAFTA. Difficile de leur échapper dès lors que l’on s’intéresse au sujet : ils publient des dizaines de rapports et de « briefings », ils organisent et participent à des dizaines de conférences, ils rencontrent fonctionnaires et responsables politiques...

Entre d’un côté, la Commission européenne et les grandes entreprises du vieux continent qui soulignent les bénéfices économiques potentiels du projet de traité de libre-échange transatlantique et, de l’autre, une grande partie des citoyens qui redoutent la remise en cause de leurs standards sociaux et environnementaux et, plus largement, une perte de souveraineté, ne faut-il pas se féliciter de la présence de ces think tanks et de leur contribution « dépassionnée » au débat ? Les journalistes de De Correspondent ont voulu y voir de plus près, et n’en ressortent pas convaincus :

Financièrement parlant, ces thinks tanks sont tous sauf indépendants. Aux côtés des gouvernements et en particulier de la Commission européenne, les entreprises sont des financeurs importants des sept think tanks que nous avons examinés et qui dominent le débat sur le TAFTA. Même s’il y a des différence de degré dans le soutien financier reçu des milieux économiques, aucun de ces think tanks ne peut se passer de cette source de revenus.

Au total, plus de 300 entreprises sponsorisent les activités de ces sept think tanks. Si l’on met le nom de ces entreprises en regard de la liste des lobbyistes liés au TAFTA compilée par l’ONG Corporate Europe Observatory, il s’avère que 115 de ces entreprises ont exercé un lobbying actif auprès de la Commission européenne en faveur de TAFTA et cherchent à influencer les négociations en présentant leur liste de doléances à inclure dans l’accord de libre-échange.

L’intégralité de l’enquête est disponible (en anglais) sur le site de De Correspondent.

La proximité entre ces think tanks et les grandes entreprises se lit également dans la composition de leurs organes de gouvernance : le conseil de l’Atlantic Council regroupe ainsi toute une série de leaders politiques à la retraite et de patrons de grandes entreprises américaines, mais aussi le PDG d’Airbus et Jean-David Levitte, conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy. Le conseil d’administration du Centre for European Policy Studies est présidé par Edmond Alphandéry, ancien ministre de l’Économie, ancien PDG d’EDF et administrateur d’Engie et du Crédit agricole. Il comprend des ex dirigeants politiques européens liés à Volvo, BP, Citigroup ou encore, à nouveau, Engie.

Pour mieux illustrer l’influence de ces connexions sur la teneur même des publications des think tanks, les journalistes de De Correspondent s’attardent sur l’exemple d’un rapport du Centre for European Policy Studies intitulé Rule Makers or Rule Takers ? (« Faiseurs de règles ou suiveurs de règles ? »), qui défend l’idée que le TAFTA est la dernière chance pour les États-Unis et l’Europe de déterminer les règles du commerce mondial avant de se faire rattraper par la Chine et les pays émergents. L’un des financeurs de ce rapport n’est autre que le groupe pétrolier espagnol Repsol. Peu étonnant dans ces conditions que le document souligne les avantages de la libéralisation des exportations de pétrole et de gaz nord-américains, et en passe totalement sous silence les implications environnementales :

Il n’existe aucun élément indiquant que Repsol aurait directement influencé le rapport. Mais il est clair qu’il n’y a rien dans le chapitre rédigé par le CEPS sur l’énergie qui soit en contradiction avec les intérêts de l’entreprise. Mentionner les bénéfices de l’ouverture du marché européen au pétrole et au gaz américain tout en négligeant de mentionner les inconvénients parce qu’ils seraient trop ’complexes’ ne donne pas l’impression d’une neutralité complète.

Olivier Petitjean