Privatisation de l’eau

Chine : Veolia mise en cause après la contamination des eaux de Lanzhou

par Olivier Petitjean

Veolia se retrouve sous le feu des critiques en Chine après la pollution au benzène des eaux de la métropole de Lanzhou, dans le Nord-ouest du pays. La firme est notamment accusée d’avoir tardé à informer la population. À l’indignation des habitants s’ajoutent les critiques de la presse officielle, trop heureuse de rediriger la colère publique contre une entreprise étrangère. Une affaire qui vient jeter une lumière crue sur la réalité de la privatisation de l’eau en Chine.

Des taux de benzène plus de 20 fois supérieurs à la norme nationale chinoise [1] ont été retrouvés dans l’eau du robinet de la ville de Lanzhou (3,6 millions d’habitants), dans le Nord-ouest de la Chine.

Veolia, qui assure le service de l’eau de la ville depuis 2006 dans le cadre d’une joint-venture avec les autorités municipales, est au centre du scandale. La firme française est notamment critiquée pour la lenteur de sa réaction. Elle aurait constaté la contamination au benzène le jeudi 10 avril à 17 heures, mais n’aurait informé la population et coupé l’alimentation du réseau que 18 heures plus tard, le vendredi à 11 heures du matin. Le benzène est une substance cancérigène qui affecte notamment le système sanguin. Le gouvernement chinois a lancé une commission d’enquête. Les autorités ont annoncé leurs conclusions préliminaires dans la précipitation, dénonçant des « problèmes de supervision au sein de l’entreprise Veolia Water en relation avec la qualité et la sûreté ».

Indignation des citoyens

La pollution de l’air et de l’eau est devenu un sujet politiquement explosif en Chine après une série d’incidents et de scandales dans plusieurs villes du pays. Les citoyens chinois ne font plus confiance aux responsables politiques et économiques en matière d’information environnementale et de transparence sur les risques sanitaires éventuels. Suite aux événements de Lanzhou, la presse internationale a fait ses gros titres sur la ruée des habitants paniqués vers les rayons d’eau en bouteille des supermarchés de la ville. Il est probable qu’une grande partie d’entre eux continuera à privilégier désormais cette source d’approvisionnement.

Les résidents rappellent en effet qu’une première alerte sur la qualité de l’eau du robinet avait eu lieu début mars. Des centaines d’habitants s’étaient plaints qu’elle dégageait une forte odeur. Des tests ont révélé la présence d’ammoniac et de nitrates, mais en-deçà des standards de qualité de l’eau. Quelques jours plus tard, le 11 mars, la presse officielle certifiait que l’eau de Lanzhou était « conforme aux normes sanitaires », et les autorités dénonçaient les « propagateurs de rumeurs ».

Si les habitants de Lanzhou critiquent les autorités, ils ne se privent pas non plus de s’en prendre à Veolia. Certains commentaires sur les réseaux chinois cités par les journalistes de France24 affichent la couleur : « Veolia, des excuses et va-t’en ! Rappelons-nous que ce n’est pas la première fois que notre eau est polluée. À chaque fois on nous prévient après les faits sans donner d’explications ou de responsables, on ne cesse de nous mentir sans qu’on ne puisse rien y faire ! (...) À l’étranger, une compagnie comme celle-ci aurait déjà dû faire faillite rien qu’avec les amendes ! ». Ou encore : « Les demandes que devraient avoir tous les habitants de Lanzhou : 1. Veolia hors du marché de l’eau à Lanzhou. 2. Punir les responsables de la contamination. 3. Limoger les officiels en charge de l’environnement et de l’eau 4. Offrir une compensation aux habitants de Lanzhou ».

Haro sur la privatisation de l’eau

Certains résidents de la ville ont même essayé de lancer une procédure judiciaire contre Veolia, mais, selon le South China Morning Post, leur demande a déjà été rejetée, sous prétexte qu’ils n’étaient pas qualifiés pour initier une telle procédure.

Si, lors de la première alerte du mois de mars, les autorités chinoises avaient rapidement mobilisé leur « police des rumeurs » pour contraindre les critiques au silence [2], il semble qu’elles aient décidé d’adopter un ton différent cette fois. Certains titres de la presse officielle n’ont pas hésité à critiquer la gestion de la crise et à excuser la méfiance des citoyens dans un contexte où « le service public de l’eau est devenu extrêmement marchandisé dans de nombreuses villes de Chine ».

On retrouve dans cette affaire les accusations familières aux critiques de la privatisation de l’eau : absence d’investissements, choix systématique des solutions de traitement à moindre coût, opacité de la gestion... L’incident de Lanzhou devient une occasion de dénoncer publiquement (non sans mauvaise foi dans le cas des autorités politiques chinoises) le rôle croissant du secteur privé dans le secteur de l’eau en Chine et le risque de voir encore diminuer la faible capacité de contrôle public sur cette ressource vitale.

Pollution aux hydrocarbures

Selon l’enquête préliminaire des autorités, la contamination au benzène serait due à une pollution des sols liée à des explosions survenues en 1987 et 2002 dans une usine chimique détenue par une filiale du géant pétrolier China National Petroleum Corp (CNPC). Au moins 34 tonnes de substances toxiques accumulées dans le sol auraient lentement érodé les conduites d’eau, pour finir par provoquer cette pollution aujourd’hui.

Depuis les années 1950, la région de Lanzhou, en amont du Fleuve Jaune, est une zone d’extraction pétrolière et minière intensive. Elle abrite plusieurs raffineries ainsi qu’une importante usine d’enrichissement d’uranium. La ville a eu l’honneur douteux d’être classée comme la pire de toute la Chine en matière de pollution de l’air... Les substances toxiques rejetées par les usines pétrochimiques sont transportées dans une multitude de conduits souterrains. Un expert interrogé par l’agence officielle chinoise déclare à ce propos : « Si des canalisations pétrochimiques et des canalisations d’eau sont situées à proximité les unes des autres, tôt ou tard il va y avoir des problèmes. »

Le service de l’eau a été entièrement rétabli en début de semaine, alors que le taux de benzène était revenu dans les normes chinoises. 800 tonnes d’eau polluée ont été pompées par les autorités. Les échantillons originaux auraient été prélevés le 2 avril, et testés le 10.

Bouc-émissaire ?

Si le siège parisien de Veolia refuse de commenter l’affaire, les représentants locaux de l’entreprise déclarent que l’enquête officielle prouvera que la firme n’a rien à se reprocher et a suivi les procédures en vigueur. Ils invoquent la complexité des tests et renvoient à la responsabilité des autorités locales. La firme française est évidemment un bouc-émissaire tout désigné pour les autorités chinoises confrontées au mécontentement de la population. Mais quand bien même elle ne possède que 45% des parts du service de l’eau de Lanzhou, c’est bien Veolia qui en assure le contrôle de fait et la responsabilité opérationnelle au quotidien. Et elle a délibérément choisi de s’engager dans un contrat dont elle ne pouvait ignorer le contexte environnemental et politique.

L’affaire tombe d’autant plus mal pour Veolia que la Chine constitue l’un de ses rares marchés prometteurs dans le secteur de l’eau et que la région de Lanzhou doit abriter une nouvelle « zone nationale de développement » mise en place par le gouvernement chinois pour désenclaver économiquement les provinces du Nord-ouest [3]. Veolia s’est vu proposer la gestion du service de l’eau de la nouvelle zone franche en construction.

Plus ironiquement encore, cette contamination d’origine pétrolière intervient au moment même où Veolia mène une ardente campagne de marketing pour promouvoir dans la presse ses compétences en matière de traitement des eaux usées d’origine industrielle ou minière. La firme française souhaite notamment conquérir des marchés dans des secteurs controversés comme celui des sables bitumineux canadiens ou du gaz de schiste, en assurant qu’elle était capable de les rendre « propres ». L’expérience de Lanzhou n’est pas rassurante de ce point de vue.

Olivier Petitjean

Cet article a été mis à jour le 17 avril à 11 heures pour intégrer les résultats préliminaires de la commission d’enquête officielle.

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Photos : Sand and Tsunamis CC / France 24

[1Elle est de 10 microgrammes par litre en Chine. En France, elle est de 1 microgramme par litre.

[2De nouvelles lois punissent de prison les propagateurs de « fausses informations » sur les réseaux sociaux si leurs messages ont été lus plus de 5000 fois ou rediffusés plus de 500 fois.

[3C’est la première zone franche créée dans cette partie de la Chine, où les salaires demeurent très bas par rapport au reste du pays. Les zones de développement économiques de Pudong (Shanghai) et Shenzhen (Hong Kong) ont joué un rôle catalyseur dans le développement économique du littoral chinois. Le statut permettra à Lanzhou de bénéficier d’aides directes de l’État chinois et de proposer des avantages fiscaux aux investisseurs étrangers. Lire ce (tout récent) reportage d’Enjeux Les Échos.