COP20 de Lima

Climat : le rôle néfaste des multinationales européennes en Amérique latine

par Sophie Chapelle

Alors que les négociations internationales sur le climat se déroulent à Lima, au Pérou, depuis le 1er décembre, deux rapports publiés par des ONG internationales viennent rappeler le poids des multinationales européennes en Amérique latine dans les secteurs les plus polluants, notamment ceux des mines et de l’énergie. Le poids et lobbying de ces entreprises multinationales est rendu largement responsable de l’incapacité des gouvernements à sortir d’un modèle de développement destructeur pour la planète.

La vingtième Conférence des parties sur le climat de l’ONU (COP20) s’est ouverte à Lima le 1er décembre dernier. C’est la dernière avant celle qui doit se tenir l’année prochaine à Paris, censée sceller un nouvel accord international sur le climat. Mais les espoirs d’un accord ambitieux et véritablement contraignant s’amenuisent. Principales responsables de cet état de choses, selon les organisations non gouvernementales : les entreprises multinationales, notamment celles du secteur extractiviste (mines, pétrole, gaz), qui font tout pour éviter une remise en cause de leur modèle de développement.

Il a déjà été beaucoup question, lors de précédentes conférences climatiques (voir notre enquête sur celle tenue en Pologne l’année dernière), de l’omniprésence et du lobbying intensif des multinationales les plus polluantes. Il en va de même aujourd’hui à Lima. Et si le gouvernement péruvien a adopté une attitude résolument hostile aux militants indigènes et écologistes et à tous ceux qui s’opposent au modèle extractiviste dans le pays (lire cet article de Basta !), c’est aussi du fait de sa dépendance envers ces corporate conquistadors. Et, comme viennent le rappeler deux nouveaux rapports du Corporate Europe Observatory, du Transnational Institute et d’autres ONG internationales [1], il s’agit bien souvent de multinationales européennes, assistées par leurs gouvernements et par l’Union elle-même [2]. Le constat des ONG est sans appel : « Jusqu’à présent, l’incidence des grandes entreprises sur la prise de décisions a toujours réussi à empêcher que l’on s’attaque aux causes profondes du changement climatique ».

Des pratiques désastreuses au service d’un modèle polluant

Lobbying agressif, pressions pour faire supprimer les réglementations contraignantes, financement direct de partis politiques, chassés croisés de personnel entre administration publique et secteur privé, forte présence dans les négociations... Quatre multinationales européennes opérant en Amérique du Sud sont visées : le groupe minier britannique Anglo American, le pétrolier espagnol Repsol, le négociant anglo-suisse de matières premières Glencore Xstrata et l’énergéticien italo-espagnol Enel Endesa. D’autres auraient pu être ajoutées à cette liste, comme l’entreprise franco-britannique Perenco. Selon les auteurs des rapports, « les pourparlers sur le climat, de Lima à Paris, risquent d’échouer une fois de plus, parce que la Convention cadre des Nations-Unies sur le changement climatique et les gouvernements sont les esclaves des sociétés transnationales ».

Les ONG dénoncent les agissements d’Anglo American qui «  continue d’étendre son modèle économique polluant et nuisible au climat, tout en utilisant les fonds verts, les mécanismes de compensation et des solutions technologiques discutables pour s’offrir une image "verte" ». Anglo American possède notamment un tiers des parts d’El Cerrejón, une des mines de charbon à ciel ouvert les plus grandes du monde, située à La Guajira, en Colombie. « Les activités minières à El Cerrejón ont entraîné l’accaparement de terres, la dépossession et une pénurie de l’eau à la Guajira en Colombie », accuse Lyda Forero du Transnational Institute.

Suivant le même modèle, la société pétrolière espagnole Repsol poursuit l’extraction des réserves de pétrolières et de gazières au Pérou. L’entreprise n’hésite pas à forer dans les endroits les plus vulnérables de la planète tels que la forêt amazonienne. Il n’est donc pas surprenant que le pétrolier espagnol fasse partie des 90 entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre au monde. En dépit d’une forte opposition, Repsol a importé massivement en juin dernier des sables bitumineux en provenance du Canada dans l’une de ses raffineries à Bilbao [3].

La multinationale suisse Glencore Xstrata est également épinglée par les ONG. Bien que cette multinationale soit accusée de priver les populations péruviennes de moyens de subsistance et de persécution des opposants (voir cet article de Basta !), le gouvernement continue de lui accorder allègrement des concessions minières sur lesquelles vivent des communautés traditionnelles.

Entre lobbying et greenwashing

« Anglo American a mené un lobbying agressif contre les subventions pour les énergies renouvelables car l’entreprise favorise l’utilisation des énergies polluantes telles que le charbon et le gaz de schiste », dénonce Pascoe Sabido du Corporate Europe Observatory (CEO). Le rapport illustre également les moyens déployés par les multinationales pour influencer les décisions, en rappelant que Repsol a déboursé en 2013, près d’un demi-million d’euros en lobbying direct à Bruxelles et Washington.

Et ce n’est pas tout. Les organisations dénoncent aussi les tentatives de greenwashing qui entourent la construction de méga-barrages. A l’instar du consortium italien Enel-Endesa qui construit un barrage hydroélectrique de 151 mètres de haut dans le département de Huila au sud de la Colombie. Ce barrage entrainera la submersion de 9000 hectares, soit l’équivalent de la ville de Paris sous les eaux. Plus de 2000 personnes sont affectées par ce projet. Le consortium présente pourtant ce barrage comme un « projet d’énergie propre » et « neutre en carbone » (lire le dossier de l’Observatoire des multinationales : à qui profitent les grands barrages ?).

Libérer l’Onu de l’emprise des multinationales

« Anglo American et ses groupes de pression bénéficient d’un accès privilégié aux décideurs, il n’est donc pas étonnant que l’Onu soit à des années-lumière d’un traité juste et ambitieux sur le climat », souligne Pascoe Sabido. En 2013, la société civile a décidé de quitter la conférence climat des Nations Unies, afin de dénoncer ces collusions (lire cette tribune). Et cela pourrait se reproduire à Lima cette semaine. « Dénoncer les connexions entre les multinationales et les politiques, et délégitimer le fait qu’elles siègent à la table des négociations est crucial si nous voulons tracer une voie différente », précisent les ONG.

Elles appellent l’Onu à réexaminer les processus de décisions afin de limiter l’influence des industries, à dissoudre les groupes d’industriels ayant un « statut privilégié » au sein des négociations officielles, et à adopter un code de conduite pour ses fonctionnaires. « Au lieu d’écouter les pollueurs industriels, les décideurs devraient plutôt prêter une oreille attentive aux peuples », résume Lucia Ortiz, des Amis de la Terre International.

Sophie Chapelle

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Photo CC : Agustín Ruiz