Campagne citoyenne

Climat : les banques françaises sommées d’« en finir avec le charbon »

par Olivier Petitjean

À quelques mois de la Conférence climat de Paris, les assemblées générales annuelles de BNP Paribas et des autres banques françaises seront probablement l’occasion de nouvelles annonces et de nouveaux engagements en matière de protection du climat et de l’environnement. Mais les banques pourraient bien être rattrappées par les pressions de plus en plus vigoureuses de la société civile et des écologistes, qui ne demandent pas moins qu’un retrait pur et simple du financement des énergies fossiles, à commencer par le charbon.

La 21e Conférence mondiale sur le climat, qui aura lieu à Paris en décembre, est censée déboucher sur un nouvel accord international destiné à prendre la place du Protocole de Kyoto. À l’approche de l’événement, tous les regards vont se tourner vers les négociations intergouvernementales et les engagements qui seront pris par chaque pays. Mais la lutte contre le changement climatique ne se décidera pas seulement dans les salons feutrés de la diplomatie. Elle se décide aussi au jour le jour, dans les décisions opérationnelles prises par les acteurs économiques. Et particulièrement par ceux qui ont pour mission d’assurer le financement de l’économie et de valider – ou non - les grands projets miniers et énergétiques susceptibles d’entraîner le dérèglement climatique sur une pente encore plus incontrôlable : les banques.

Il y a quelques semaines, les militants écologistes et altermondialistes français ont obtenu l’engagement des trois principales banques tricolores – BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole – qu’elles ne financeraient pas les projets de développement à grande échelle du charbon du Bassin de Galilée, en Australie (lire notre article). Les neuf mines projetées dans cette zone pourraient entraîner, selon les calculs des écologistes, des émissions de gaz à effet de serre équivalentes à celles de l’Allemagne. Un rappel utile alors que les organisateurs français de la Conférence climat s’apprêtent (pour des raisons compréhensibles) à mettre l’accent sur les « solutions » : il est encore possible d’agir pour prévenir une partie des « problèmes ». À l’heure actuelle, malgré un vernis de consensus international sur la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre et de maintenir le réchauffement global en deçà de la barre des 2ºC, de nouveaux projets charbonniers, pétroliers ou gaziers, de plus en plus géants, sont en préparation aux quatre coins du monde.

Les banques, une cible privilégiée pour les militants

Les militants de la justice climatique ont bien compris le rôle stratégique des banques internationales lorsqu’il s’agit de décider si, oui ou non, ces projets verront jamais le jour. Contrairement aux grandes firmes minières ou pétrolières, il ne s’agit pas de leur demander de remettre en cause leur fonds de commerce. Pourtant, leur refus de s’engager peut signer l’arrêt de mort d’un projet. Et lorsqu’elles ont pignon sur rue – comme c’est le cas des banques françaises -, elles sont d’autant plus exposées aux pressions de l’opinion publique. C’est ce qu’a illustré la campagne victorieuse menée en France en 2014 contre l’implication de la Société générale dans le projet minier Alpha Coal, dans le Bassin de Galilée.

Forts de ce succès, l’association écologiste les Amis de la terre doit lancer ce 13 mai dans les colonnes du Monde, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de BNP Paribas, un « appel de Paris », signé par un groupe de personnalités scientifiques et politiques, appelant les banques à se retirer progressivement des énergies fossiles et, en premier lieu, du charbon, responsable du tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. L’ONG a également créé, s’inspirant des succès de la campagne mondiale pour le désinvestissement des énergies fossiles, un site internet intitulé « Je change de banque » (http://www.jechangedebanque.eu/) destiné à encourager les citoyens à interpeller leurs banques sur leurs investissements dans les énergies fossiles.

Car il reste beaucoup à faire. Selon les derniers chiffres rassemblés par le réseau Banktrack, le Sierra Clube et le Rainforest Action Network, les banques françaises figuraient encore parmi les principaux financeurs mondiaux du charbon en 2014, avec 5,4 milliards d’euros investis dans des firmes énergétiques recourant au charbon, en quatrième position juste derrière les banques britanniques [1]. Sur la période allant de 2009 à 2014, les banques françaises ont misé 30 milliards d’euros sur le charbon (mines et centrales), et BNP Paribas, au premier rang français et au neuvième rang mondial, a fourni à elle seule la moitié de cette somme. Selon les chiffres disponibles, les banques françaises, et notamment BNP Paribas, figurent également en tête des financeurs européens du pétrole et du gaz.

Le charbon en Inde, nouvelle ligne de front de la bataille climatique

Aujourd’hui, alors que la soif de charbon de la Chine semble enfin donner des signes d’apaisement, la bataille se déplace de plus en plus vers le sous-continent indien, dont les besoins en électricité sont criants et massifs, et les dirigeants plutôt favorables au charbon. Une situation de nature à alimenter tous les espoirs des multinationales du secteur charbonnier, à un moment où celui-ci traverse une crise profonde. Les projets d’extraction du charbon dans le Bassin de Galilée sont ainsi portés par des multinationales indiennes (GVK et Adani) et destinés à l’exportation vers le sous-continent.

En Inde même, d’énormes centrales électriques au charbon ont été récemment construites ou sont en projet. Parmi elles, la centrale géante de Tata Mundra, dans le Gujarat, d’une puissance de 4130 MW. BNP Paribas est la seule banque privée internationale à avoir accordé un soutien financier au projet, en 2008, à hauteur de 327 millions de dollars. Propriété de l’entreprise indienne Tata Power et mise en service en 2013, Tata Mundra a fait l’objet de plusieurs rapports internes extrêmement critiques au sein mêmes des institutions financières internationales qui l’ont soutenu, Banque mondiale et Banque asiatique de développement. La banque française, quant à elle, n’a pas encore tiré publiquement les leçons de son implication dans ce projet. Confrontés aux impacts dévastateurs de la centrale, des pêcheurs et des paysans de la région ont récemment déposé plainte aux États-Unis contre la Société financière internationale, branche de financement du secteur privé de la Banque mondiale, pour son implication dans un projet qui porte atteinte à leurs moyens de subsistance, leurs terre, leur eau et leur santé [2]. Une première.

Autre projet emblématique : celui de la centrale au charbon de Rampal, située au Bangladesh mais financée par des capitaux indiens. Cette centrale d’une puissance de 1320 MW met directement en péril les Sundarbans, la plus grande forêt de mangroves au monde, située à seulement 14 kilomètres de distance. Cette vaste zone humide déjà fragilisée et inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité abrite une riche biodiversité, avec plus de 450 espèces dont une cinquantaine menacées, parmi lesquelles le tigre du Bengale. Un million de personnes dépendent de ses écosystèmes pour leur subsistance quotidienne. Sur place, le projet est la cible de manifestations à répétition et de procédures judiciaires. Plusieurs instances officielles, de la Cour suprême du Bangladesh à l’UNESCO, ont signalé leur opposition. Il n’en suit pas moins son cours. Ses promoteurs seraient actuellement en train de faire le tour des banques internationales pour en boucler le financement.

« Changement d’époque »

Avec la Conférence climat à l’horizon, les assemblées générales des banques françaises qui se tiendront successivement au cours de ce mois de mai, ainsi que le « Climate Finance Day », une conférence mondiale de l’industrie financière sur le climat organisée à Paris le 22 mai prochain, verront certainement leur lot d’annonces et d’engagements en matière climatique. Les militants espèrent des engagements forts et notamment celui de ne pas financer la centrale de Rampal, dont les impacts potentiels à la fois sur le climat et sur les Sundarbans font un dossier potentiellement aussi « chaud » que les projets charbonniers du Queensland et les risques qu’ils font peser sur la Grande barrière de corail. Une militante bangladaise participera d’ailleurs aux assemblées générales de BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole pour porter ce message.

Ces espoirs sont moins chimériques qu’on aurait pu le croire il y a quelques mois seulement. Car les banques commencent à écouter. Outre l’engagement des banques françaises, avec plusieurs de leurs homologues européennes et nord-américaines, de se tenir à l’écart du charbon du bassin de Galilée, plusieurs banques ont annoncé leur retrait du moutaintop removal, une forme extrêmement destructrice d’extraction pratiquée aux États-Unis consistant à détruire le sommet de montagnes à la dynamite pour en extraire le charbon. BNP Paribas et la Société générale, comme plusieurs de leurs pairs, se sont désengagées des entreprises concernées, mais aussi bien le Crédit agricole que Natixis restent exposées (lire notre article).

Début mai, lors de son assemblée générale annuelle, Bank of America a même annoncé une politique de retrait progressif de tous ses investissements dans l’extraction du charbon, la plus ambitieuse des politiques de ce type développée à ce jour par une banque de l’envergure de BoA, décrite par les écologistes américains comme un « changement d’époque » [3].

En dernière instance, pour les Amis de la terre et Banktrack, les futures annonces des banques françaises devront être jugées à une seule aune : « la signature de l’Appel de Paris et la fin de leurs soutiens au charbon ». On verra au cours du mois de mai si elles ont réellement pris la mesure du « changement d’époque » réclamé par la société civile, ou si elles se cantonnent dans l’attitude minimaliste, voire hypocrite, qui a été la leur ces dernières années [4]. Leurs engagements donneront le ton de ce que l’on peut attendre, en France et au-delà, d’ici la fin de l’année.

Olivier Petitjean

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Photo : centrale de Tata Mundra, Sami Siva / ICIJ CC