Business de l’eau

Comment Suez et Agbar ont tissé leur toile au Chili

Suez environnement, la multinationale de l’eau et des déchets, prend un visage de plus en plus franco-espagnol à travers son renforcement dans sa filiale catalane Agbar (Aguas de Barcelona). En plus de gérer d’importants contrats à Barcelone et dans le reste de l’Espagne, Agbar est très présente en Amérique latine, et notamment au Chili, où toute la gestion de l’eau a été brutalement privatisée pendant la dictature d’Augusto Pinochet. Suez, qui a subi de sérieuses déconvenues en Amérique latine durant les années 2000, préfère visiblement désormais y faire commerce via sa filiale espagnole. Mais a-t-elle pour autant changé les pratiques qui lui étaient reprochées, en améliorant sa transparence financière et en assurant un plus juste équilibre entre le prix de l’eau facturé aux Chiliens et les bénéfices rapatriés en Europe ? Pas vraiment, si l’on en croit cette enquête originale du centre chilien pour le journalisme d’investigation CIPER.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec Ritimo (Réseau d’information et de documentation sur la solidarité internationale et le développement durable) et son réseau de traducteurs bénévoles. Traduction : Mélissa Antonelli et Aurélie Gasc. Texte original en espagnol ici.

C’est en 1999 qu’a atterri au Chili l’entreprise Agbar (Aguas de Barcelona), filiale de la multinationale française Suez environnement et maison mère d’Aguas Andinas, qui approvisionne en eau potable la Région de Santiago, capitale du pays. Depuis cette date, la multinationale a tissé un réseau inextricable de filiales interdépendantes, largement non régulées en raison de lacunes juridiques. Aux 159 millions d’euros de profits qu’Aguas Andinas a engrangés en 2013, s’ajoutent les bénéfices d’au moins 14 autres sociétés filiales qui reversent elles-mêmes plusieurs millions au groupe Agbar. Le lobbying d’Aguas Andinas est aussi sujet à polémique au moment où se négocie le prix que les habitants de Santiago du Chili paieront pour l’eau potable à partir de mars 2015.

Le siège de la multinationale Société générale des eaux de Barcelone (Agbar), laquelle contrôle Aguas Andinas, la plus importante entreprise d’eau chilienne, se détache comme une fusée prête à l’envol au cœur de Barcelone. Mais plus pour très longtemps. Il y a quelques mois, le groupe Agbar a vendu cette tour iconique au consortium hôtelier Hyatt pour 150 millions d’euros. Dans cet imposant gratte-ciel – qui, lorsqu’il s’illumine la nuit, offre un spectacle multicolore visible depuis plusieurs points de la ville -, les dirigeants d’Aguas de Barcelona ont accumulé des profits plus que réjouissants. En 2013, le résultat opérationnel du groupe dirigé par Ángel Simón était de 2 036 millions d’euros. Une part significative de ces bénéfices provient des au moins 15 filiales d’Agbar opérant au Chili.

Agbar est implantée dans une quinzaine de pays sur trois continents, mais les juteux profits apportés par Aguas Andinas et le réseau de filiales qui lui sont liées, font du Chili le joyau d’outre-mer d’Agbar, dont le propriétaire ultime est le groupe français Suez environnement.

Avec 50,1%, Agbar est l’actionnaire majoritaire d’Aguas Andinas, entreprise qui gère l’approvisionnement et le traitement de l’eau pour près de 6 millions de personnes dans la Région Métropolitaine du Chili, c’est-à-dire la capitale Santiago. Parmi les propriétaires des 49% restant figurent le groupe Luksic [1], à travers la Banque du Chili et Inversiones Arizona S.A. ; le groupe Bethia et, de manière indirecte, la famille Cúneo [2], à travers Inversiones Tramonto Milmotada. Les deux premiers détiennent un siège dans le conseil d’administration de la firme, où siègent aussi Bruno Philippi Irarrázabal et Herman Chadwick Piñera.

En 2013, Aguas Andinas a obtenu plus de 116 milliards de pesos chiliens (158,3 millions d’euros) de profits, soit 44% des bénéfices totaux des entreprises du secteur de l’eau au Chili (261 milliards de pesos). Aguas Andinas est en outre propriétaire des entreprises d’eau Aguas Cordillera, Aguas Manquehue et Iberaguas, laquelle contrôle 51% de l’Entreprise de services sanitaires de Los Lagos (ESSAL, dixième Région du Chili). À elles toutes, celles-ci ont obtenu 32,75 milliards de pesos (44,7 millions d’euros) de bénéfices en 2013.

Mais les profits engrangés par le groupe Agbar au Chili ne s’arrêtent pas là. Depuis 1999, et le rachat de 50,1 % de l’entreprise publique EMOS, Santiago s’est transformée en une mine d’or pour le groupe barcelonais. Les réformes de la législation relative à l’eau et l’assainissement lui ont ouvert des opportunités illimitées de développement. Au début des années 2000, tout était à faire, notamment dans le domaine du traitement des eaux usées. C’est ainsi qu’Aguas Andinas et sa maison-mère Agbar ont pu tisser un inextricable réseau de filiales interdépendantes au Chili (voir la cartographie ci-dessous), dont la multinationale retire chaque année des milliards de pesos pour différents biens et services.

En 2013, les transactions déclarées par Aguas Andinas à la Superintendencia de valores y seguros (SVS ; Surintendance des valeurs et assurances) avec des entreprises filiales de la même société mère (Agbar) atteignaient ainsi 35 milliards de pesos (47,7 millions d’euros).

Pour la Superintendencia de servicios sanitarios (SISS ; Surintendance des services sanitaires), les entreprises filiales ou parentes et toutes les transactions entre ces entreprises ne relèvent pas de son champ de compétence en tant qu’autorité régulatrice. « La loi ne prend pas en compte ce problème, les filiales relèvent du secteur non régulé », a confirmé au CIPER la superintendante Magaly Espinosa.

Pourtant, la loi est claire quant à l’obligation des firmes comme Aguas Andinas de se constituer avec pour « objet unique » de produire, distribuer, collecter et traiter l’eau. Mais les antécédents ne manquent pas qui montrent que la réglementation a été interprétée de manière arbitraire, sans l’accord de l’organisme régulateur.

L’empire Agbar au Chili

L’expansion d’Aguas Andinas a commencé en 2000 avec le rachat d’Aguas Cordillera et Aguas Los Dominicos (en 2008, la première a absorbé la seconde), toutes les deux basées à Santiago, et de 50% d’Aguas Manquehue (également à Santiago). En 2001 furent créées trois nouvelles filiales : Análisis Ambientales (ANAM), Ecoriles et Gestión y Servicios ; et l’année suivante (2002), Aguas Andinas a pris possession de la totalité d’Aguas Manquehue en rachetant les 50% restants. En 2008, le réseau d’Aguas Andinas s’est encore étendu, avec l’achat de 51% de l’Entreprise de services sanitaires de Los Lagos (ESSAL). Un an plus tard, en 2011, Aguas Andinas a créé Aguas del Maipo pour gérer ses affaires énergétiques, notamment Eléctrica Puntilla et Alto Maipo.

Dans le même temps, Agbar, maison mère d’Aguas Andinas, a créé au moins sept autres fililales au Chili depuis 2007. Cette année-là, elle a établi la Empresa Depuradora de Aguas Servidas (EDAS) ; puis en 2009 elle a créé l’Empresa Depuradora de Aguas Servidas Mapocho-Trebal et Asterión ; en 2011 Aqualogy Chile ; et en 2012 Aqualogy Solutions Chile et Aqualogy Medioambiente Chile. À ces six entreprises s’ajoute en 2013 Aguas Atacama, une usine de dessalement qui se trouve au stade de la révision de son étude d’impact environnemental. Deux autres filiales du groupe opèrent au Chili mais sont domiciliés en Espagne : Aqualogy Agua Ambiente Servicios Integrales et Aqualogy Development Network.

Les revenus des quatre filiales qui relèvent du « secteur non régulé » d’Aguas Andinas -Análisis Ambientales, Ecoriles, Gestión y Servicios et Aguas del Maipo – représentaient en 2013 11,1% (45 milliards de pesos) du total des revenus de la firme (402 milliard de pesos).

En novembre 2010, Aguas Andinas a fait son entrée dans le secteur du commerce de l’énergie au Chili. Un an plus tard, l’entreprise regroupait ses actifs dans ce secteur d’activité au sein de sa filiale Aguas del Maipo, qui possède actuellement 8,87% de la société énergétique Eléctrica Puntilla (EPSA), entreprise qui en 2013 a reversé à ses actionnaires des dividendes de 5,5 milliards de pesos. Jusqu’il y a quelques mois, c’était le président d’Aguas Andinas lui-même, Felipe Larraín Aspillaga, qui assistait EPSA pour veiller sur l’avenir des 77,2 milliards de pesos chiliens que la filiale star d’Agbar avait investi dans le secteur électrique.

C’est également Aguas del Maipo qui gère le contrat controversé de location d’eau conclu en juin 2011 entre Aguas Andinas et AES Gener pour le projet hydroélectrique Alto Maipo, lequel rapportera à la filiale d’Agbar des bénéfices supplémentaires. Le contrat a été signé sous condition expresse qu’Aguas Andinas « s’occupe avec toute la diligence requise » d’obtenir l’approbation définitive du projet par la Direction générale des eaux (Dirección General de Aguas, DGA). Et c’est ce qui s’est passé. Les plus hautes autorités de la DGA à l’époque - le directeur et la directrice adjointe – occupaient encore, peu de temps avant la signature du contrat, des postes haut placés au sein d’Aguas Andinas.

Ce n’était pas la première fois que l’entreprise d’eau faisait valoir ses intérêts au moyen du lobbying. L’exemple le plus connu est celui du voyage de représentants de tout le spectre politique chilien à l’Expo Shanghai en 2010, invités par Aguas Andinas, tous frais payés. Trois ans plus tôt, l’entreprise avait fait preuve d’un lobbying encore plus agressif, sans que personne ne soit au courant de cet épisode. Cette fois là, ce furent des représentants de l’autorité régulatrice elle-même - la Superintendance des services sanitaires - qui furent invités à Barcelone « tous frais payés ». Le CIPER a pu constater que deux de ses plus importants fonctionnaires (toujours en poste) ont accepté ce cadeau de l’entreprise d’eau qu’ils étaient en charge de réguler.

Malgré l’existence avérée de lacunes juridiques dans les lois qui depuis 1998 régissent le secteur de l’eau et de l’assainissement au Chili, cette législation n’a jamais subi de modifications majeures. Ce sont ces trous noirs législatifs qui ont permis aux entreprises du secteur d’obtenir des avantages qui, dans certains cas, portent préjudice aux consommateurs.

Une législation pleine d’angles morts

C’est le 19 janvier 1998 que fut promulguée la loi 19.549, modifiant le régime juridique en vigueur pour les services d’eau et d’assainissement depuis 1988, afin de l’adapter à la vague de privatisations initiée sous le mandat du président Eduardo Frein Ruiz-Tagle (1994-2000).

La discussion du projet de loi avait commencé en 1995, avec la participation active du Ministre des Travaux publics d’alors, Ricardo Lagos [3], et du Secrétaire adjoint aux Finances, Guillermo Pickering (démocratie chrétienne). De fait, la loi qui régule le secteur est signée par ce dernier, en tant que ministre suppléant.

Aujourd’hui, Guillermo Pickering est le principal lobbyiste des entreprises de l’eau. Depuis plus de dix ans, l’ex Secrétaire adjoint préside l’Association nationale d’entreprises de services sanitaires (Andess), association professionnelle qui réunit les principales entreprises du secteur de l’eau et de l’assainissement. De même, il est directeur en titre de l’Entreprise de Services Sanitaire de Los Lagos (ESSAL), contrôlée à 51% par Aguas Andinas, et conseiller de la Fondation Aguas de Barcelona, créée par Agbar, maison mère d’Aguas Andinas.

Malgré le statu quo dans lequel s’est maintenue la législation qui régule les entreprises du secteur de l’eau et de l’assainissement, il est patent que celle-ci comporte depuis sa création des failles importantes, qui favorisent les entreprises au détriment des usagers.

En 2004, la superintendance compétente (SISS), alors dirigée par Juan Eduardo Salvidia, négociait les prix de l’eau et de l’assainissement pour la période 2005-2010 avec l’entreprise Aguas Andinas et ses filiales. La superintendance a décidé de revoir ces prix à la baisse en prenant en considération un facteur qui jusque là n’avait pas été pris en compte. Comme Aguas Andinas et ses filiales régulées utilisaient les mêmes actifs et les mêmes ressources humaines, la SISS a considéré qu’il était juste de rejeter toute duplication des coûts pour empêcher que les usagers payent plus que le juste prix pour la vérification de compteurs, la facturation ou le traitement des données, entre autres.

Les dirigeants d’Aguas Andinas ont contesté cette interprétation de l’autorité régulatrice devant la Contraloría, la Cour des comptes chilienne. En décembre 2004, celle-ci a rendu une décision invalidant la baisse des prix requise par la SISS, « car elle ne correspondait pas au cadre juridique » (voir le texte de la décision).

Selon les termes mêmes de la SISS, cette décision fait que les usagers d’Aguas Andinas et ses filiales doivent payer « l’existence de plusieurs services de gestion générale, de gestion fiscale, de plusieurs sièges sociaux et autres actifs qui seraient répartis dans d’autres circonstances entre plusieurs entreprises, alors qu’en réalité pour toutes les entreprises considérées il n’existe qu’un seul service de gestion générale, un seul service de gestion fiscale, et un seul siège social, sans compter un nombre indéfini d’autres activités mutualisées qui sont sciemment tarifées comme si elles étaient exercées séparément, alors qu’en réalité elles sont exercées comme pour une entreprise unique, ce qui se traduit par une hausse des tarifs pratiqués par chacun des ces fournisseurs monopolistiques ». (voir le communiqué de la SISS).

La Superintendante des services sanitaires, Magaly Espinosa, reconnaît que la législation n’a pas pris en considération ni anticipé la constitution des entreprises de fourniture d’eau et d’assainissement en groupes regroupant plusieurs filiales.

« Les filiales ne sont pas prises en compte, et par conséquent tout ce que permet le droit des sociétés anonymes reste dans la légalité. La question des filiales est dérangeante, et je crois que c’est l’un des enjeux qu’il faut approfondir », a indiqué au CIPER la Superintendante.

Agbar a profité sans restrictions de ce vide juridique relatif aux filiales. Aux entreprises non régulées dépendant directement d’Aguas Andinas s’ajoutent plusieurs autres qui dépendent directement de sa société mère, Agbar. Ces entreprises se sont installées au Chili pour fournir divers biens et services à Aguas Andinas : depuis l’acquisition de matériels et de services de construction et de maintenance, jusqu’à l’achat de coûteux systèmes informatiques de facturation en passant par des services de formation, de développement de plans stratégiques et de conseil aux équipes de direction.

La cascade Agbar

En août 2007, Agbar Conosur, filiale de la maison mère basée à Barcelone, a créé avec l’entreprise Degrémont, autre filiale de Suez environnement (elle-même propriétaire d’Agbar), l’Empresa Depuradora de Aguas Servidas (« Entreprise de traitement des eaux usées », EDAS), chargée de faire fonctionner et de maintenir l’usine de traitement des eaux usées La Farfana à Maipú. Entre 2009 et 2013, Aguas Andinas a réalisé pour plus de 65 milliards de pesos (88,7 millions d’euros) de transactions avec EDAS.

Les deux mêmes entreprises, Agbar Conosur et Degrémont, ont créé en novembre 2009 l’Empresa Depuradora de Aguas Servidas Mapocho-Trebal (EDAM). Entre 2010 et 2013 les transactions déclarées par Aguas Andinas avec cette société, dont l’objet est de gérer les stations Mapocho et Trebal, ont totalisé plus de 150 milliards de pesos (204,7 millions d’euros).

Asterión fut créée en janvier 2009, quelques semaines après qu’Aguas Andinas lui eut attribué – sans appel d’offres préalable – un contrat de plusieurs millions de pesos pour la « réingénierie de ses process et la mise en place de nouveaux systèmes d’informations pour le service client ». Elle a été formée par Agbar Conosur, Agbar Servicios Compartidos et Sonda Servicios Profesionales, entreprise fondée par l’entrepreneur chilien Andrés Navarro Haeussler.

Les transactions avec Asterión déclarées par Aguas Andinas à la Surintendance des valeurs et assurances (SVS) ont atteint 12,25 milliards de pesos (16,7 millions d’euros) entre 2009 et 2013. Mais les contrats avec cette entreprise de services informatiques ne s’arrêtent pas là. En 2012, Aguas Andinas a attribué à Asterión un nouveau marché, « mettre en oeuvre le Plan Stratégique Clients », et lui a versé pour ce faire 828 millions de pesos (1,1 million d’euros). 630 millions de pesos supplémentaires lui ont été versés l’année suivante (2013) pour la « maintenance évolutive d’Aquacis », système de gestion commerciale qu’Agbar utilise dans plus de 700 villes dans le monde.

En constituant des monopoles naturels régulés par l’État, la Loi générale sur les services sanitaires n’envisage pas de restrictions sur les contrats que les entreprises d’eau et d’assainissement signeraient avec des filiales ou sociétés parentes, même si elle exige que tout marché de plus de 500 UF (un peu plus de 12 millions de pesos) fasse l’objet d’un appel d’offres public préalable, qui peut être contrôlé par la Superintendence des services sanitaires. Chaque année, la SISS sélectionne un échantillon aléatoire et réduit de marchés – entre 20 et 25 - et vérifie si les appels d’offres ont respecté les règles de transparence et de concurrence.

Sur ce point encore, la réglementation présente des failles. Par exemple, il n’y a pas de régulation pour empêcher que les appels d’offres soient conçus de telle manière à ce que la seule entreprise qui puisse répondre aux exigences requises soit une filiale ou une société parente du donneur d’ordres.

«  Ceci montre qu’il ne suffit pas d’avoir des règles de publicité des appels d’offres publics, car il y a aussi la question de la structuration des appels, des délais. Nous nous soucions des aspects administratifs, plutôt que d’avoir un processus d’appel d’offres correct. Cela reste une préoccupation secondaire », a déclaré Magaly Espinosa au CIPER.

Le CIPER a eu accès, grâce à la Loi sur la transparence chilienne, au règlement de l’appel d’offres du marché qu’a finalement remporté Asterión et pour lequel une seule autre entreprise, en plus de la filiale d’Agbar, a atteint l’étape de préqualification. En dépit du fait qu’il s’agisse de développement de systèmes informatiques de gestion commerciale, il est demandé dès le départ dans le règlement que le candidat atteste le strict respect de trois conditions très précises (voir le règlement de préqualification). Dans ces conditions, le résultat était prévisible : la gagnante a été Asterión, la société créée expressément pour cela par Agbar.

Le fief Aqualogy

Le modèle commercial mis en œuvre par Agbar au Chili à partir de l’arrivée d’Aguas Andinas en 1999 et son expansion à travers des entreprises filiales s’avèrent impossibles à contrôler correctement en raison des lacunes que présente la Loi générale sur les services sanitaires. Pour certains experts fiscaux, la législation permet à la maison mère, entre autres avantages, de répartir les bénéfices de ses quatre entreprises d’eau entre les filiales non réglementées, leur permettant ainsi de ne pas révéler la véritable échelle de leurs revenus.

Au-delà des arrangements utilisés par Agbar pour ses opérations au Chili, ce qui est sûr c’est qu’il s’avère difficile de faire la liste de toutes les entreprises filiales et parentes qu’Aguas de Barcelona possède dans le pays. D’autres viennent s’ajouter à celles déjà citées.

En août 2011, Agbar Conosur s’est dissoute et deux nouvelles entreprises se sont créés à partir de cette dissolution : Abgar Concesiones et Soluciones y Tecnologia. À travers la modification de la raison sociale de cette dernière, la société mère Agbar a créé en décembre 2001 Aqualogy Chile, société qui, avec Aquagest, est co-propriétaire d’Aqualogy Solutions Chile (2012). En 2012, Agbar et Agbar Conosur ont aussi créé Aqualogy Medioambiente Chile, entreprise qui une année plus tard a mis en marche le projet Aquas Atacama, pour fournir en eau potable et industrielle la région de l’Atacama grâce à une usine de dessalement. En août de cette même année, elle a également fait enregistrer la marque Aquatacama, pour fournir des « services de traitement de matériaux, d’ordures et de location d’équipement », entre autres.

Deux autres sociétés de la famille Aqualogy qui opèrent dans le pays, bien qu’ayant leur siège à Barcelone : Aqualogy Aqua Ambiente Servicios Integrales et Aqualogy Development Network, entreprise qui, en mai 2013, a enregistré au Chili la marque de services Knowledge Suite, pour la « gestion de bases de données ». Au mois d’août 2014, elle a enregistré la marque Aquasfera pour fournir un « logiciel informatique pour le traitement de l’information ».

Aqualogy est basée dans un immeuble situé à La Concepción n°141, Providencia. Grâce à ses nombreuses marques, elle fournit divers services à Aguas Andinas. Chaque année, Aqualogy Solutions Chile facture à l’entreprise entre 2 et 4 milliards de pesos (2,7 et 5,5 millions d’euros) pour conception de « matériels ». Aqualogy Medioambiente Chile, dans le même temps, a vendu ses services de nettoyage de réseaux d’eau potable à Aguas Andinas pour 6oo millions de pesos (819 000 euros) en 2013.

Une autre filiale d’Agbar, Aqualogy Development Network, s’est vue octroyer par Aguas Andinas un contrat pour la « mise en œuvre du processus de gestion des talents pour la société et ses filiales » sur une période de trois ans, pour lequel elle recevra 2,5 milliards de pesos (3,4 millions d’euros). Les actes de l’Assemblée générale ordinaire des actionnaires d’avril 2014 valident cet accord, ainsi que l’attribution à Aqualogy Aqua Ambiente Servicios Integrales d’un nouveau un contrat de 100 millions de pesos pour le « contrôle et le suivi d’exploitation des barrages El Yeso et La Dehesa pour le compte d’Aguas Andinas et sa filiale Aguas Cordillera ».

La SISS reconnaît ne pas avoir la capacité de contrôler les entreprises liées à Agbar qui opèrent dans le champ non régulé par la loi. Et ce ne sont pas les seuls problèmes. Un autre est que la Superintendance n’a pas le pouvoir d’empêcher que les ressources des entreprises d’eau elles-mêmes, pourtant régulées et subventionnées par l’État, ne soient transférés à des filiales.

Le CIPER a récolté les témoignages de divers cadres et employés d’Aguas Andinas et a constaté que c’est une pratique habituelle pour l’entreprise que de faire réaliser des travaux par ses employés pour le compte d’autres sociétés filiales d’Agbar et qui sont hors du secteur régulé par l’État. Par exemple, en développant des propositions de marchés pour Aqualogy et d’autres sociétés du groupe. Leurs salaires étant versés par Aguas Andinas, cela signifie que ces travaux pour le compte d’autres filiales d’Agbar sont financés en dernière instance par les usagers du service d’eau potable.

« L’ordre était qu’Aguas Andinas travaille pour Aqualogy », a affirmé au CIPER un employé d’Aguas Andinas.

Parmi les clients d’Aqualogy se trouve également le Ministère chilien des Travaux publics (MOP). Le 25 janvier 2013, un avis d’appel d’offre pour la mise en place d’un système de « télécontrôle et alerte hydrologique » pour le Parc fluvial Renato Poblete à Quinta Normal (région de Santiago), fut publié dans la presse. L’avis était signé par la directrice générale des Travaux Publics, Mariana Concha Mathiensen, qui jusqu’à fin 2010 occupait un poste de direction au sein d’Aguas Andinas. Cinq entreprises ont déclaré leur intérêt. Une seule a soumis une proposition technique et économique : Aqualogy Medio Ambiente Chile. Malgré le fait que le montant initial de l’appel d’offre était de 567 millions de pesos (prix maximal, sans réajustements), le contrat a fini par atteindre 737 millions de pesos (un million d’euros).

Opération Alto Maipo

En juin 2008, Aguas Andinas a présenté à la CONAMA (Commission nationale de l’Environnement, aujourd’hui Ministère de l’Environnement) une série d’objections au projet hydroélectrique Alto Maipo, qui devait entrer en opération en 2017. A ce moment là, Aguas Andinas est entré en conflit avec AES Gener, entreprise nord-américaine propriétaire d’Alto Maipo, qui s’apprêtait à exploiter une partie des ressources hydriques utilisées par Aguas Andinas pour fournir de l’eau potable aux habitants de la Région Métropolitaine de Santiago (les rivières Volcán, Yeso et Colorado).

Cependant, le 5 juillet 2011, Aguas Andinas a renoncé à ses objections à Alto Maipo présentées en 2008. Quelques semaines plus tôt, le 6 juin, l’entreprise d’eau avait signé une convention avec AES Gener s’engageant à lui fournir 2,5 mètres cubes d’eau par seconde pour une durée de 40 ans, en échange d’un paiement mensuel qui sera effectif lorsqu’Alto Maipo commencera à fournir de l’énergie au SIC, le principal réseau électrique chilien.

Dans le même temps, dans le cadre d’une opération parallèle réalisée en ce même mois de juin 2011, le groupe Luksic a augmenté sensiblement sa participation dans Aguas Andinas, avec l’acquisition via Banco de Chile et Inversiones Arizona S.A. d’une partie des actions que l’État a vendu cette année-là. L’étape suivante a été que l’installation par groupe Luksic d’un de ses hommes de confiance, Rodrigo Manubens Moltedo, au conseil d’administration d’Aguas Andinas.

L’investissement du groupe Luksic dans Aguas Andinas et l’abandon par l’entreprise d’eau de son opposition au projet hydroélectrique ont pris tout leur sens lorsqu’en juin 2013 – deux ans après qu’ait été signé l’accord par lequel Aguas Andinas assurait à AES Gener l’approvisionnement en eau pour Alto Maipo – le groupe Luksic a acheté, à travers Antofagasta Minerals, 40% d’Alto Maipo pour 300 millions de dollars US.

Dans l’accord conclu entre AES Gener et Aguas Andinas était inscrit l’engagement de cette dernière de « s’occuper avec toute la diligence requise » de l’approbation par la Direction générale des eaux (DGA) de l’extraction et du transport depuis les lacs Negra et Lo Encañado des 2,5 m3 d’eau alloués à la centrale hydroélectrique (voir le document). Et c’est ce qui s’est passé. Le 20 septembre 2011, la DGA autorisait l’opération et la construction des centrales (voir le document).

Bien que la résolution n°2860, donnant le feu vert au projet, ait été signée par un autre fonctionnaire, le directeur de la DGA était alors Matias Desmadryl Lira et sa première adjointe Mariana Concha Mathiensen. Peu avant leurs nominations à la DGA, en mars et décembre 2010 respectivement, Desmadryl était responsable des affaires juridiques d’Aguas Andinas et Concha en charge de la gestion et de la planification des projets de l’entreprise.

Barcelone et Shanghai « tous frais payés »

Le samedi 9 octobre 2010, un groupe de parlementaires et maires de toutes obédiences politiques est arrivé à l’aéroport de Santiago pour embarquer dans un avion à destination de la Chine (voir l’article). 40 personnes au total (politiques, entrepreneurs et journalistes) faisaient partie de la délégation.

Le groupe se rendait à Shanghai pour découvrir le pavillon du Chili de l’exposition universelle qui, depuis le mois de mai, se tenait dans la métropole chinoise. Mais cette destination n’était pas l’unique point commun entre tous les délégués. Il y avait aussi le fait que toutes les nombreuses dépenses de leur voyage et de leur séjour d’une semaine étaient payées par Aguas Andinas.

Bien que cette dernière fût une entreprise d’eau régulée par l’État – et qu’en 2010 il était bien avéré que la loi 19.549 promulguée en 1998 pour réguler ce secteur comportait de sérieuses lacunes qui portaient préjudices aux consommateurs – la Commission d’éthique du parlement chilien a approuvé le voyage, en recommandant aux députés concernés de s’abstenir de participer « à de futurs processus de décision touchant les intérêts particuliers d’Aguas Andinas », selon les indications de la presse.

Ce n’était pas la première fois qu’Aguas Andinas plaçait ainsi ses pions parmi des décideurs influents. Elle l’avait déjà fait trois années auparavant, en juin 2007, bien qu’à cette occasion son lobbying ait été encore plus téméraire : trois des plus hauts représentants de l’organisme qui régule le secteur de l’eau et de l’assainissement, la SISS, ont été invités par Aguas Andinas, tous frais payés, pour assister à la célébration des 140 ans d’Agbar à Barcelone. Ces faits n’ont pas suscité de polémique, car presque personne ne s’en est rendu compte.

A la célébration et au séminaire qui l’accompagnait ont participé la Superintendante, Magaly Espinosa Sarria, José Luis Szczaranski Cerda, chef de la division des concessions, et Sergio Rivera Gallardo, chef de la division du contrôle. Ils assument ces fonctions depuis 2006 et sont encore en poste aujourd’hui.

Szczaranski et Rivera ont demandé un congé administratif de cinq jours. Espinosa, en revanche, a profité de ses vacances en Europe et s’est rendue à Barcelone depuis la France pour participer à l’événement, qui s’est tenu dans la tour Agbar le 19 juin.

À Barcelone, dans le cadre d’un séminaire intitulé « Cinq exemples internationaux de gestion écologique au service des citoyens », Magaly Espinosa s’est exprimée durant une heure à une table-ronde avec l’actuel président et alors directeur général d’Aguas Andinas, Felipe Larrain Aspillaga, sur la gestion de l’eau à Santiago.

Szczaranski et Rivera ont seulement participé en tant qu’auditeurs. Le 23 juin, les trois cadres de la SISS sont retournés à leurs bureaux à Santiago mettant fin à leur séjour en Europe (voir le programme des activités).

Interrogée à ce sujet, la Superintendante Espinosa a déclaré au CIPER qu’elle n’avait pas accepté qu’Agbar lui paie son séjour à Barcelone. Pour appuyer ses propos, elle a montré des reçus bancaires attestant l’achat à cette date d’un billet avec la compagnie LAN Chile pour un montant de 500 000 pesos.

« Nous sommes très conscients de notre rôle, et cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas discuter, organiser des réunions de travail ou participer à des activités en commun. Ceci n’affecte en rien notre conduite », a affirmé Magaly Espinosa au CIPER.

En ce qui concerne les dépenses de voyage de Rivera et Szczaranski, selon la Superintendante elle-même, ils ont accepté l’invitation tous frais payés d’Agbar, dont ils sont chargé de réguler et contrôler le fonctionnement.

Alberto Arellano et Víctor Carvajal

Note :
Le CIPER a demandé un entretien à Felipe Larrain Aspillaga à plusieurs reprises. Aguas Andinas a refusé notre demande et s’est limitée à envoyer par courrier électronique quelques réponses à des questions que CIPER avait formulées préalablement pour obtenir l’entretien.

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Photo : Francisco Javier Cornejos CC