L’Europe du gaz (2e partie)

Comment la Commission et les industriels voudraient imposer le gaz (de schiste) aux Européens

par Olivier Petitjean

À des années-lumières de ses beaux discours sur le climat, la Commission européenne souhaite un développement massif du gaz sur le vieux continent, à travers la construction de gazoducs et de nouveaux terminaux méthaniers destinés à accueillir, notamment, le gaz de schiste américain. Une politique qui va directement à l’encontre d’une véritable transition énergétique.

Quelques mois après la Conférence de Paris, les beaux discours de la COP21 paraissent déjà bien oubliés dans les couloirs de la Commission européenne. Foin de transition et d’énergies renouvelables : à Bruxelles, l’heure est plutôt à la promotion massive et sans état d’âmes du gaz. La stratégie de sécurité énergétique dévoilée il y a quelques semaines par la Commission prévoit d’encourager la construction de terminaux méthaniers, de gazoducs géants comme le « Corridor Sud » (lire le premier volet de cette enquête) et d’autres infrastructures gazières aux quatre coins de l’Europe. Le « plan Juncker », destiné à relancer l’investissement dans les grands projets en Europe, bénéficiera (entre autres) à des projets relatifs aux énergies fossiles malgré son objectif affiché d’encourager la transition. Sur les 195 « projets d’intérêt commun » identifiés par la Commission dans le cadre de l’Union de l’énergie, 77 concernent de nouvelles infrastructures gazières, et 7 des infrastructures pétrolières. À quoi il faut ajouter la politique européenne en matière d’accords commerciaux [1].

Au final, les initiatives actuelles de la Commission semblent poursuivre un seul objectif : créer une nouvelle offre massive de gaz sur le vieux continent, financée à coup de milliards d’euros d’aides publiques directes et indirectes. Avec pour objectif explicite de réduire la dépendance de l’Europe envers le gaz russe, et de favoriser la concurrence. Mais aussi, implicitement, de défendre les intérêts des industriels de l’énergie face aux risques de la transition – y compris au détriment d’objectifs climatiques plus ambitieux. Le 2 mars dernier, la Commission a d’ailleurs annoncé, dans sa communication « La voie après Paris », qu’elle n’entendait pas revoir à la hausse ses objectifs de réductions d’émissions en 2018, comme le prévoit l’Accord international conclu lors de la COP21, jugeant ses engagements suffisants jusqu’en 2030. La révision en 2018 à la hausse des objectifs nationaux annoncés par les gouvernements du monde en vue de la COP21 est pourtant considérée par beaucoup d’observateurs comme le véritable test de l’effectivité de l’Accord de Paris. En l’état actuel, les engagements pris par les gouvernements entraîneraient en effet un réchauffement global des températures allant bien au-delà des 2ºC. Dans cette perspective, le message négatif délivré par la Commission a fait grincer bien des dents, y compris parmi les ministres de l’Union [2].

Propagande gazière

Pourquoi une telle focalisation sur le gaz, au-delà de la menace très hypothétique que la Russie ferait peser sur le vieux continent ? L’influence des industriels semble avoir joué un grand rôle. Menacés par l’essor des énergies renouvelables, les géants européens de l’énergie militent ouvertement pour la fin des mesures de soutien à celles-ci (comme la priorité d’accès sur les réseaux de transport d’électricité) et mettent en avant le gaz comme solution idéale pour une transition. La Commission européenne et nombre de gouvernements nationaux semblent n’avoir que trop bien assimilé le discours qui leur est ressassé par l’industrie (lire nos articles ici et ). Pas très étonnant, sans doute, lorsque l’on sait que les deux commissaires européens chargés des questions énergétiques, Maroš Šefčovič et Miguel Arias Cañete, ont consacré 80% de leurs rendez-vous à des représentants du secteur privé au cours de leur première année en fonction [3].

En réalité, malgré le discours développé depuis des années par l’industrie pétrolière et largement repris par la Commission, le gaz n’a rien d’une énergie « propre ». Ni au niveau local, comme vient le rappeler la controverse qui entoure en France les impacts sanitaires de l’exploitation du gaz à Lacq [4] et de nombreux autres exemples dans le monde (lire par exemple notre article sur les activités gazières de Total au Nigeria), ni au niveau global. Du point de vue climatique, les importations de gaz naturel liquéfié sont triplement nocives : au niveau de la combustion du gaz, par exemple dans une centrale électrique, bien entendu ; mais aussi au niveau de son transport par voie maritime (un secteur très polluant mais non couvert par l’Accord de Paris) ; et enfin au moment de l’extraction du gaz, qui provoque des fuites de méthane – un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 - dans l’atmosphère. En outre, de nombreuses études ont établi que la fracturation hydraulique, indispensable pour extraire le gaz de schiste et les autres gaz non conventionnels, entraîne des dégagements de méthane largement supérieurs aux forages classiques.

Portes d’entrée françaises

Pourtant, une grande partie du gaz qui serait ainsi importé en Europe à l’avenir sera très probablement du gaz non conventionnel. La France s’est d’ores et déjà positionnée comme une des principales portes d’entrées du gaz de schiste américain en Europe, puisque les deux firmes énergétiques nationales, EDF et Engie, ont toutes deux signé des accords d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié à partir de 2017 avec la firme américaine Cheniere (lire notre article). Si les intérêts pétroliers et gaziers des deux rives de l’Atlantique obtiennent gain de cause dans le cadre des négociations du Tafta, les contrats d’approvisionnement de ce type seront appelés à se multiplier. Le gaz australien, lui aussi identifié par la Commission comme une source potentielle de GNL pour l’Europe, est également pour partie du gaz non conventionnel : c’est le cas par exemple du GNL issu du projet Gladstone de Total (lire notre enquête à propos de ce projet).

La France est d’ailleurs elle aussi concernée par les projets de nouvelles infrastructures gazières. Elle dispose actuellement de quatre terminaux méthaniers pouvant recevoir du gaz naturel liquéfié : trois (un à Montoir-en-Bretagne et deux à Fos-sur-Mer [5]) sont gérés par Engie (ex GDF Suez) et la construction du dernier, propriété d’EDF (65,01%), Fluxys et Total, est en cours d’achèvement à Dunkerque. Pas moins de trois nouveaux projets sont sur la table : l’agrandissement des terminaux de Montoir et Fos Cavaou, et la construction d’un terminal supplémentaire à Fos-sur-Mer, « Fos Faster LNG », par les firmes néerlandaises Vopak et Shell.

Une demande artificielle

Ces nouveaux projets correspondent-ils à une demande existante de gaz, ou bien visent-ils au contraire à créer cette demande de toutes pièces ? « Avec les terminaux existants et celui de Dunkerque sur le point d’être achevé, la seule filière GNL, sans les gazoducs existants ou en projet, peut déjà fournir la quasi totalité des besoins en gaz de la France. Ces besoins stagnent depuis plus de 10 ans, et sont susceptibles de chuter avec les politiques d’efficacité énergétique. Or, l’agrandissement de Montoir et les deux autres projets pourraient multiplier par deux la capacité de regazéification en France, dénonce Antoine Simon, des Amis de la terre Europe. C’est une absurdité totale. »

Même scénario au niveau européen » « Les terminaux LNG en Europe fonctionnent actuellement à autour de 20% de leurs capacités. Les investissements menés dans ce secteur semblent tout bonnement ridicules. » Un décompte réalisé en 2015 par l’association professionnelle GIE, Gas Infrastructure Europe, dénombre 28 terminaux méthaniers existants en Europe, 8 en cours de construction, et 26 planifiés. Ce qui conduirait à doubler à terme la capacité de regazéification de l’Union.

Dans une tribune, l’eurodéputé vert luxembourgeois Claude Turmes estime lui aussi que la Commission continue à surestimer massivement de la demande de gaz, comme l’a dénoncé par la Cour des comptes européenne elle-même. « L’infrastructure gazière existante est nettement sous-utilisée à l’heure actuelle et la plus grande partie des infrastructures additionnelles sont un gâchis total d’argent [qui] ne fait que satisfaire les intérêts des promoteurs de gazoducs ou de GNL. J’estime qu’une stratégie gazière appropriée doit cibler la demande et non l’offre, ce qui suppose de concentrer l’attention sur l’efficacité et les économies d’énergie. La crise du gaz est fondamentalement une crise du chauffage. D’énormes quantités de gaz sont brûlées dans des immeubles mal isolés et dans des réseaux de chauffage urbain obsolètes. » Au final, la stratégie gazière présentée par la Commission « n’est rien d’autre qu’une provocation ». « À un moment où tous nos efforts devraient être focalisés sur un avenir à 1,5ºC, la Commission est congelée à -162ºC, la température du gaz naturel liquéfié avec lequel elle espère vainement inonder l’Europe. »

Un diagnostic que confirme une étude publiée par trois organisations spécialisées dans l’efficacité énergétique, qui conclut que 90% des projets d’investissements gaziers de l’Union seraient superflus quel que soit le scénario, conduisant à la dépréciation de 11,4 milliards d’euros d’actifs. « Les méga-projets comme Nord Stream 2, le corridor gazier du Sud et tous les autres sont (…) des actifs risqués. » Ou comment la Commission et les industriels soldent doublement l’avenir de l’Europe : du point de vue financier et du point de vue climatique.

Olivier Petitjean

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Photo : Jens Schott Knudsen CC