Sources : Re:Common , World Rainforest Movement

Accaparement

« Compensation biodiversité » : comment les multinationales, en prétendant réparer leurs dégâts, en occasionnent d’autres

par Sophie Chapelle

Pour les multinationales soucieuses de racheter leur image, la mode est à la « compensation ». Le principe est simple : une entreprise pourra désormais réparer les dégâts environnementaux causés par ses activités en payant pour les contrebalancer ailleurs, par exemple en plantant des arbres pour compenser ses émissions de gaz à effet de serre ou en protégeant des aires naturelles pour se dédouaner d’avoir rayé de la carte des habitats entiers et les espèces animales ou végétales qui y vivaient. Mais cette idée tient-elle réellement ses promesses en pratique ? Deux ONG se sont penchées sur un projet pionnier de « compensation biodiversité » menée par la multinationale minière Rio Tinto à Madagascar. Ce projet, souvent présenté comme un modèle, promet même un « impact net positif » sur la biodiversité. Mais les ONG ont découvert comment ces démarches censées réparer les impacts négatifs des multinationales - outre les questions lancinantes sur leur crédibilité - entraînent elles aussi des impacts négatifs importants, dont il n’est pas vraiment tenu compte, créant un effet de « double peine » pour les populations locales.

Le débat parlementaire sur la loi « pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » arrive à son terme. Parmi les sujets les plus discutés : les « obligations de compensation écologique ». L’idée : contrebalancer la biodiversité perdue à un endroit en protégeant celle qui risque d’être détruite ailleurs. Le principe, qui sera appliqué notamment en cas de nouveau projet d’infrastructure, est déjà mis en œuvre à titre expérimental à travers le monde, notamment par des multinationales minières. Un rapport du Mouvement mondial des forêts (World Rainforest Movement, WRM) et de l’ONG Re:Common, éclaire la manière dont celles-ci promeuvent la « compensation de la biodiversité » pour verdir leurs activités [1].

Direction Madagascar où une filiale de Rio Tinto, multinationale minière anglo-australienne, mène un projet de compensation présenté comme un « modèle ». Dans la région d’Anosy, au sud-est du pays, la multinationale exploite sur 6000 hectares une mine d’ilménite. Ce minerai, après avoir été transformé en dioxyde de titane, donne un pigment blanc employé comme l’ingrédient principal des peintures blanches industrielles. Or, 1650 hectares d’une forêt littorale unique sont au cœur de cette concession minière. Pour compenser cette destruction, QIT Madagascar Minerals (QMM), filiale de Rio Tinto, investit dans trois sites de conservation de la biodiversité : Mahabo, Sainte Luce et Bemangidy dont la surface correspondrait aux dimensions de la concession minière.

Le WRM et Re:Common ont mené leur enquête de terrain en septembre 2015 sur le troisième site, Bemangidy, une forêt de plaine intérieure située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Fort Dauphin. Cette zone est déjà protégée par un décret de l’État, soulignent les organisations, qui constatent également que le site ne permet pas une compensation « équivalente », « puisque qu’on n’y trouve pas toutes les espèces et tous les habitats qui seront détruits dans le site de la mine ». Pourtant, le géant minier l’affirme : l’extraction minière finira par avoir un « impact positif net ». Selon Rio Tinto QMM, les forêts de la concession minière auraient de toutes façons été détruites par la population locale dans les prochaines décennies... Une affirmation contestée par les deux ONG, qui y voient surtout le reflet d’une mentalité d’origine coloniale selon laquelle les pratiques des populations locales seraient par définition inefficientes et arriérées.

« Nous nous retrouvons sans nourriture »

Mais la crédibilité des déclarations de Rio Tinto n’est pas le seul problème : il s’avère que cette démarche de compensation biodiversité, largement saluée par plusieurs ONG environnementalistes et par les organisations patronales spécialisées dans le « développement durable », génère elle-même des impacts négatifs pour les populations locales, tout comme la mine qu’elle est censée racheter. Résultat : un « double accaparement des terres », accusent le WRM et Re:Common. Les auteurs du rapport ont rencontré des villageois habitant à proximité du site du projet de compensation. Si les communautés disposent de peu d’informations sur ces projets et encore moins sur les industries qui financent ou achètent les crédits de compensation, elles subissent en revanche une forte limitation de l’accès à la forêt. Selon le rapport, la mise en place de l’aire de conservation a conduit à l’interdiction de cultiver du manioc à la lisière de la forêt. « Nous comprenons qu’il est important de protéger les forêts, témoigne un habitant. Mais ils auraient dû mettre en œuvre des projets qui nous permettent de cultiver des aliments, avant de nous empêcher d’utiliser la forêt. Autrement, nous nous retrouvons sans nourriture et ça, c’est un problème. »

La capacité des villageois à nourrir leur famille est fortement mise en péril. Un autre habitant poursuit : « Nous souffrons vraiment parce que nous avons dû cesser de cultiver là-bas. Nous avons déplacé nos cultures vers les dunes, mais le sol est si sableux qu’il est difficile d’y faire pousser quoi que ce soit. En plus, ils ont pris notre terre sans même nous indemniser. » Selon le rapport, les ONG environnementales qui sont partenaires du projet de compensation incitent les communautés à manger davantage de riz et moins de manioc. Quelques villages ont ainsi bénéficié d’une assistance pour créer des rizières. Mais pour les détracteurs, cette idée de remplacer le manioc par du riz en tant que nourriture de base risque d’amoindrir la souveraineté alimentaire des villages. Pour rappel, plus de 75 % des malgaches vivent avec moins de 2 dollars US par jour.

Faibles compensations économiques

« On leur avait promis de nouvelles activités génératrices de revenues pour atténuer les effets de la perte d’accès à la forêt, mais elles ne se sont pas encore matérialisées, alors que les fortes limitations à l’utilisation de la forêt sont déjà en place », poursuivent les auteurs du rapport. « Quelques personnes du village ont participé à la plantation d’arbres, et on leur a payé 3 000 ariary [1 euro] par jour. Le manioc qu’il nous faut pour nourrir notre famille coûte 6 000 ariary [2 euros] par jour, alors vous voyez bien que c’est un problème », illustre un villageois. Et un autre de résumer : « Notre niveau de vie baisse sans arrêt. Il est vrai que nous devrions penser à notre avenir. Mais comment penser à l’avenir quand on a rien à manger aujourd’hui ? Quand nous ne pouvons même pas nous nourrir nous-mêmes ? Nous savons qu’il est nécessaire de protéger la forêt parce que c’est tout ce que nous avons. Mais ils nous l’ont enlevée. »

En 2011, l’Union internationale de conservation de la nature (UICN) et Rio Tinto ont publié un rapport qui énonce : « Si les populations locales ne sont pas indemnisées pour la perte d’accès à la forêt, et si on ne leur fournit pas d’autres sources de revenus et de produits forestiers, les effets de la conservation sur le bien-être humain seront négatifs, la pauvreté s’accroîtra et la protection de la forêt et de sa biodiversité peut se trouver compromise » [2]. Une recommandation qui ne semble pas avoir été suivie dans ce cas à Madagascar. Voilà qui augure mal des futures initiatives de compensation biodiversité qui seront mises en œuvre par d’autres entreprises, et qui donne du grain à moudre à ceux qui ne voient dans ce type de démarche qu’une nouvelle forme d’accaparement des ressources naturelles du Sud de la planète par les multinationales.

Sophie Chapelle

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Photo : Jutta Kill, WRM. « Les villageois doivent traverser cette lagune pour aller du village d’Antsotso à leurs champs de manioc dans les dunes, le seul endroit qui leur reste depuis que le projet de compensation de la biodiversité de Rio Tinto QMM leur a interdit l’accès aux champs qu’ils cultivaient traditionnellement, à la lisière de la forêt. »