Sources : Amnesty international , Human Rights Watch

Industrie de la défense

Conflit au Yémen : les livraisons d’armes françaises et européennes à l’Arabie saoudite se poursuivent malgré les controverses

par Olivier Petitjean

Un an après le début de son intervention dans le conflit armé au Yémen, l’Arabie saoudite est plus que jamais critiquée par les défenseurs des droits humains. Les grandes nations occidentales - dont la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne - continuent à livrer au royaume arabe des armes et des équipements militaires, malgré les demandes d’embargo émanant de la société civile et du Parlement européen. Un cynisme parfaitement assumé par les dirigeants européens.

« Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et d’autres pays devraient suspendre toutes les ventes d’armes à destination de l’Arabie saoudite tant que ce pays ne met pas fin à ses frappes aériennes illégales au Yémen, et n’enquête pas de façon crédible sur les allégations de violations du droit de la guerre commises. » Plusieurs organisations de défense des droits humains dont Human Rights Watch ont lancé une vaste campagne internationale pour interpeller les dirigeants occidentaux sur leurs ventes d’armes à l’Arabie saoudite.

C’est il y a tout juste un an, le 26 mars 2015, que l’Arabie saoudite est entrée dans le conflit au Yémen, à la tête d’une coalition de neuf pays arabes [1]. Depuis, les accusations fusent. La coalition procéderait à des campagnes de frappes aériennes « indiscriminées et disproportionnées », selon les termes de Human Rights Watch, ciblant les groupes armés houtistes mais touchant aussi de fait les populations civiles. Hôpitaux, écoles et sources d’eau potable seraient régulièrement bombardés. L’Arabie saoudite refuse systématiquement toute forme d’investigation indépendante sur ces allégations. Est également évoqué l’usage de bombes à fragmentation et d’armes à sous-munitions, bannies au niveau international. Le groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen a lui-même estimé, en janvier, que certaines des frappes aériennes menées par la coalition emmenée par l’Arabie saoudite relevaient potentiellement de crimes contre l’humanité. Il est également fait état de crimes de guerre commis par les forces adverses.

Une violence alimentée par les marchands d’armes occidentaux

« En continuant à vendre des armes à un pays qui commet des violations sans faire grand-chose pour empêcher ces abus, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France risquent d’être complices d’actes illégaux entraînant la mort de nombreux civils », dénonce donc Philippe Bolopion, de Human Rights Watch. En 2015, selon les chiffres compilés par l’ONG, les États-Unis ont vendu pour 12 milliards de dollars d’armement à l’Arabie saoudite en 2015, le Royaume-Uni pour 3 milliards, et la France pour 500 millions - en l’occurrence la vente de 23 hélicoptères Airbus H145, qui s’ajoutent aux hélicoptères français déjà utilisés sur le terrain. D’autres contrats plus importants seraient sur les rails.

Second importateur mondial d’armement après l’Inde, l’Arabie saoudite reçoit 59% de ses armes de l’Union européenne, et notamment de la France. Comme le rappelle Amnesty international, notre pays « a depuis 2010 délivré 1305 autorisations d’exportations de matériels de guerre (AEMG) à l’Arabie saoudite pour plus de 5 milliards d’euros et a livré le pays pour plus de 2,5 milliards d’euros ». « La France équipe les forces armées saoudiennes (terre, air et mer) mais aussi, plus récemment, les unités de la Garde nationale. L’ensemble dispose ainsi de nombreux matériels militaires français : électronique de défense, systèmes de missiles et de défense anti-aérienne, artillerie, blindés, frégates et bâtiments de premier rang, hélicoptères et aéronefs de ravitaillement en vol, fusils, fusils automatiques… »

Rien qu’en 2014, les firmes françaises ont vendu au royaume saoudien 70 missiles de type non précisé, des véhicules blindés et des systèmes d’artillerie. S’y ajouteront bientôt les 2,8 milliards d’armement initialement prévus pour le Liban dans le cadre du contrat dit « Donas » (lire ici), que l’Arabie saoudite s’est finalement appropriés [2].

L’Arabie saoudite est ainsi de loin le premier importateur d’armement français sur la période 2010-2014, objet du dernier rapport au parlement sur les exportations d’armement de la France. Deux autres pays de la coalition emmenée par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Maroc, figurent à la quatrième et à la sixième place de cette liste. Et ces chiffres datent d’avant les gros contrats de ventes d’armes annoncés en 2015 à d’autres nations belligérantes au Yémen, comme le Qatar et l’Égypte. Sur les 16 milliards de contrats d’armement obtenus par les firmes françaises en 2015, les trois quarts concernent le Moyen-Orient. Au-delà même du secteur de l’armement, la France et ses entreprises misent énormément sur cette région du monde, dont les fonds souverains dont d’ailleurs présents au capital de nombreuses multinationales tricolores.

Le Parlement européen vote pour un embargo, les gouvernements font la sourde oreille

Le 25 février dernier, les députés européens ont adopté, malgré le lobbying de l’Arabie saoudite (lire l’article de Mediapart), un amendement requérant de la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini « une initiative qui vise à imposer un embargo » sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite « étant donné les graves allégations de manquement au droit humanitaire international » au Yémen. Le parlement néerlandais est pour l’instant le seul en Europe (et au monde) à avoir voté une telle mesure. Pourtant, pour les ONG spécialisées dont l’Observatoire des armements en France, continuer à vendre des armes à l’Arabie saoudite constitue « une violation claire de la Position commune de l’Union européenne sur le contrôle des exportations d’armes et du Traité sur le commerce des armes, entré en vigueur le 24 décembre 2014 ».

Le Parlement européen, lui, n’a pas le pouvoir d’imposer un embargo. Il s’agissait surtout pour lui d’envoyer un message aux gouvernements européens qui continuent à encourager sans trop de scrupules les ventes d’armes à l’Arabie saoudite. Dès le lendemain du vote, le premier ministre britannique David Cameron, en visite dans une usine de BAE Systems, vantait d’ailleurs ouvertement les « choses géniales » qu’il contribuait à vendre partout dans le monde, en l’occurrence les Eurofighters Typhoon en cours d’acquisition par l’Arabie saoudite pour ses campagnes au Yémen [3]

Même son de cloche du côté du Premier Ministre français Manuel Valls, qui s’était ainsi justifié l’automne dernier après l’annonce de ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite : « Est-il indécent de se battre pour notre économie, nos emplois, notre industrie ? » En l’occurrence, beaucoup de monde répondrait sans doute oui à cette question.

Olivier Petitjean

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Photo : © 2015 Ole Solvang/Human Rights Watch

[1Bahreïn, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis, Égypte, Jordanie, Maroc et Soudan

[2Selon Amnesty international, « la liste des armes fournies comprendrait 250 véhicules de combat ou de transport de troupe (Sherpa light, VAB Mk3), des mortiers, 24 canons automoteurs CAESAR, des missiles sol-air Mistral, des missiles antichars Milan, des hélicoptères d’attaque (7 hélicoptères Gazelle Hot antichars d’occasion), 7 hélicoptères de transport de troupes (Cougar H215M), trois patrouilleurs rapides de type Combattant FS 56 pouvant embarquer des missiles de type Exocet, une tourelle de 76 mm, des canons télé opérés et des missiles surface-air ».

[3Eurofighter est un programme européen associant BAE (Royaume-Uni), Airbus (Allemagne et Espagne, la France s’étant retirée du programme, pour mieux pousser le Rafale) et Finmeccanica (Italie).