Gig Economy

Dans un monde de petits boulots précaires propulsés par des plateformes numériques, comment réinventer des solidarités de travail ?

L’avènement de la gig economy - une économie ubérisée de petits boulots ponctuels et précaires - est synonyme d’isolement et d’exploitation accrue pour des millions de travailleurs. Le système du Mechanical Turk d’Amazon en constitue l’un des exemples extrêmes. Mais certains tentent de créer les outils pour permettre à ces travailleurs de construire des communautés de travail démocratiques. Jusqu’à imaginer des plateformes « gérées par les travailleurs eux-mêmes ».

Cet article a été publié initialement par Yes ! Magazine, sous licence creative commons. Traduction : Susanna Gendall.

Estelle Becker Costanzo travaille dans les restaurants de Pittsburgh depuis l’âge de 15 ans. Aujourd’hui âgée de 56 ans, elle est serveuse au restaurant Capital Grille, un emploi dont elle est fière. « C’est un bon job », explique-t-elle … par comparaison avec le reste du secteur. Il n’en reste pas moins que parce que son salaire horaire de base est resté bloqué à $2,83 depuis 25 ans, elle a du mal à couvrir même ses dépenses les plus basiques. « Initialement, les pourboires étaient censés représenter 50% de notre paie. Maintenant, c’est plutôt de l’ordre de 100%. »

Alors que les pourboires devenaient sa source principale de revenus, celle-ci s’est trouvée fragilisée. Comme c’est communément pratiqué dans l’industrie, Capital Grille retire à Costanzo un pourcentage fixe de chaque pourboire, pour le redistribuer aux commis de salle et aux barmans. Ce prélèvement se base sur l’hypothèse d’un pourboire représentant 20% de l’addition. Cela pouvait fonctionner tant que les groupes importants se voyaient facturer un pourboire par défaut – une pratique connue sous le nom de « automatic gratuity » ou « autograt ». Récemment, Capital Grille a mis fin à la pratique de l’autograt, laissant le pourboire perçu par Costanzo au bon vouloir des clients. Désormais, lorsque des groupes réservent des salles privées, le pourboire qu’ils laissent ne représente généralement qu’une fraction de ce qu’elle doit verser au titre de ses obligations. De sorte qu’elle doit parfois travailler des heures seulement pour payer la charge prélevée par le restaurant.

Pour Costanzo, la perte de l’autograt ne constitue que la dernière en date d’une série d’attaques contre sa sécurité. De sorte que même si l’autograt était rétabli, elle ne verrait pas la fin de ses problèmes. « La retraite ? Je vais devoir travailler jusqu’à 80 ans, dit-elle. On ne pense pas vraiment à l’avenir avant qu’il finisse par vous sauter au visage. »

Un marché du travail dérégulé propulsé par Amazon

À Toronto, Kristy Milland pense beaucoup à l’avenir. Tout comme Costanzo, son revenu a longtemps dépendu de combien les gens qu’elle servait choisissaient de lui donner. Mais elle ne travaillait pas dans des restaurants, et ne recevait pas de pourboires. En fait, durant des années, elle n’a même jamais rencontré un seul des nombreux clients auxquels elle a apporté ses services. Milland figure parmi le demi-million de personnes qui travailleraient actuellement pour le Mechanical Turk (MTurk) d’Amazon, l’un des principaux employeurs de l’économie de petits boulots basée sur des plateformes en réseaux comme Uber ou Handy, qui relient des travailleurs à des employeurs, petit boulot par petit boulot.

Les « turkers », comme ils s’appellent eux-mêmes, sont mis en relation avec des « demandeurs », des employeurs qui proposent une rémunération fixe en échange d’une tâche spécifique. Amazon vante les turkers comme une forme d’« intelligence artificielle artificielle », capable de réaliser avec brio des tâches pour lesquelles les ordinateurs ne sont pas bien adaptés : transcrire des enregistrements audio, catégoriser des images, ou servir de cobayes dans des expérimentations universitaires. Les rémunérations se comptent en dollars ou en centimes, pour des jobs qui peuvent prendre quelques secondes ou plusieurs heures. Même si les salaires sont modestes, la concurrence peut être féroce. « Parfois je reçois un texto au milieu de la nuit et je sors de mon lit pour commencer », raconte Milland. Pour gagner un salaire journalier convenable, elle se retrouve parfois à travailler 17 heures d’affilée. D’autres fois, elle passe une semaine sans travailler, ce qui ne signifie pas que c’est une semaine de vacances : « C’est toujours 17 heures par jour, mais 17 heures à chercher. »

Même lorsque le travail était régulier, Milland ne pouvait pas être sûre d’être payée. Les demandeurs peuvent refuser un travail sans explication, et avec des conséquences minimales, puisqu’un autre Turker sera disponible pour effectuer la même mission, souvent en quelques secondes.

Précarisation croissante

Ce qui relie les travailleurs de l’économie des petits boulots ubérisés – la gig economy, comme on l’appelle aux États-Unis - comme Milland et les employés rémunérés au pourboire comme Costanzo, c’est la précarité de leur situation de travail – leur revenu, quantité de travail, et capacité à assurer leur besoins fondamentaux ne sont pas sécurisés, et sont de moins en moins protégés. Cette insécurité s’alimente elle-même. Les travailleurs obnubilés par le besoin de trouver – et garder – du travail ne sont pas souvent les mieux disposés à revendiquer de meilleures conditions.

Lorsque Rochelle LaPlante, modératrice d’un forum de discussion pour turkers appelé MTurk Crowd, a publiquement critiqué la plateforme d’Amazon, elle s’est retrouvée confrontée à un barrage de récriminations… de la part d’autres turkers. Selon elle, même certains membres de son forum préféreraient qu’elle se taise. En privé, ils lui disent craindre que les demandeurs ne quittent la plateforme d’Amazon si leur mauvais traitement des travailleurs est mis en lumière. D’autres ont peur de représailles plus directes : LaPlante raconte que le compte d’au moins une personne s’est trouvé suspendu indéfiniment après qu’ils ait évoqué publiquement les mauvaises conditions de travail. Cette sorte de représailles à l’égard d’employés est explicitement interdite par la loi, mais comme le travail effectué par les turkers – dont Amazon et les demandeurs tirent pourtant un revenu – est considéré comme du travail indépendant, l’entreprise n’a pas à obéir à ces dispositions du droit du travail.

Pour Milland, avec l’avènement de ces plateformes, nous sommes tous destinés à plus ou moins brève échéance à la précarité. « Enseignants, docteurs, avocats, comptables, programmeurs, designers, auteurs, journalistes – nous irons tous sur une plateforme chaque matin et nous chercherons 17 heures par jour », dit-elle. Elle a déjà vécu l’avenir que Costanzo voit arriver. « Nous opérons déjà dans le monde du travail du futur, et les nouvelles ne sont pas bonnes. »

Lobbying auprès des dirigeants européens

Pour les propriétaires de plateformes, la précarité est un élément central de l’avenir qu’ils souhaitent créer. Dans une lettre ouverte à la Commission européenne, un consortium de 47 entreprises gérant de telles plateformes plaide contre la régulation de leur industrie. Elles se décrivent comme des « innovatrices » qui « remodèlent les chaînes de valeur de fond en comble ». Aux Millands de ce monde, ils promettent « de nouvelles sources de revenu, le micro-entreprenariat, et le travail flexible ». En d’autre termes : toujours plus de précarité, toujours plus profonde.

Les entreprises essaient depuis longtemps de créer la précarité. Ce qui rend l’époque actuelle différente est que les mêmes technologies qui permettent de saper les formes de travail traditionnelles rendent également possibles de nouvelles formes d’émancipation.

« Ce que nous faisons au fond, c’est en partie d’élargir l’horizon de ce qui est possible », explique Michelle Miller, co-fondatrice de CoWorker, une plateforme pour les travailleurs cherchant à lancer des campagnes de revendication. Les usagers de CoWorker sont typiquement des employés de grandes entreprises ou de chaînes qui, comme les turkers, sont isolés à la fois de leurs employeurs et les uns des autres. Ils ne sont généralement pas syndiqués. Mais même lorsqu’ils disposent de syndicats, ces derniers ne peuvent pas mener toutes les batailles. Ils consacrent leurs ressources limitées aux campagnes qui ont les plus grandes chances de succès. Ce qui signifie que certains des problèmes les plus importants des travailleurs sont laissés de côté.

Les technologies de réseaux réutilisées au service des solidarités de travail

CoWorker s’est lancé sur la base d’une idée simple : que les travailleurs eux-mêmes se prennent en main. Les outils qu’il propose permettent à des gens comme Costanzo de lancer leurs propres campagnes de revendication et de construire des réseaux en ligne pour rompre l’isolement. Parmi les milliers de personnes qui ont apporté leur soutien à la campagne lancée par Costanzo, on trouve des douzaines d’employés de la même chaîne de restauration issus de villes de tout le pays.

Miller estime que des campagnes comme celle lancée par Costanzo, qui mettent à profit les réseaux numériques pour regagner des protections perdues, sont absolument cruciaux. « Nous sommes dans une situation où nous devons récupérer des droits que nous avons perdus », explique-t-elle. Mais le fait même que ces campagnes soient nécessaires montre le chemin qui reste à parcourir. « Notre culture et notre économie ont renforcé depuis des années l’idée qu’au travail, il faut prendre ce qu’on nous donne. On a ‘déjà de la chance’ d’avoir un travail. » Quand il faut lutter ne serait-ce que pour maintenir le statu quo, il y a peu d’espoir d’obtenir une amélioration radicale de ses conditions de travail.

Costanzo est du même avis. Elle sait que la campagne qu’elle mène est importante, mais elle est conscience des limites de cette approche. « Je ne sais pas trop de quels recours nous disposons à ce stade, dit-elle. Davantage d’attention des médias ? Ce qui se passe est que nous lançons des choses, mais ensuite cela stagne. Nous devenons devenir plus forts et faire plus de bruit, sinon nous allons disparaître du radar. Quelqu’un doit passer à l’échelle supérieure. »

« Quelqu’un doit passer à l’échelle supérieure. »

Miller espère que ces campagnes ne sont que le début du début. Elle sait qu’à mesure que le travail deviendra de plus en plus précaire, les campagnes très spécifiques ne suffiront pas à elles seulesà obtenir un changement durable. « Avec la croissance de la main d’œuvre contingente… nous avons besoin de nouvelles formes d’action », dit-elle. Elle espère que les réseaux qui se seront constitués grâce à CoWorker finiront par cibler des droits et des garanties universels, qui aillent au-delà d’un lieu de travail particulier, de tel patron, tel secteur, voire même au-delà des questions d’emploi proprement dit. « Nous avons besoin d’une gamme d’outils bien plus imaginatifs et robustes que ceux dont nous disposons actuellement, où il y a besoin d’être un ‘employé’ pour commencer à avoir ne serait-ce qu’une ébauche de droit. »

Pour y parvenir, selon elle, il faut commencer par s’attaquer aux réalités du présent. « C’est notre responsabilité de citoyens que d’être des participants actifs dans nos lieux de travail », ajoute-t-elle.

Mais comment les travailleurs des petits boulots numériques peuvent-ils devenir des « participants actifs » si leur lien de travail est virtuel ?

Turkopticon est une réponse à ce problème. Ce service, mis en place par Lilly Irania, professeure assistant à l’université de Californie à San Diego, et Six Silberman, un chercheur et développeur, permet aux turkers de suivre collectivement à la trace les demandeurs. Parfaitement articulée à l’interface de MTurk, elle permet aux turkers de savoir si certains de leurs pairs ont signalé que ce demandeur a déjà rejeté un travail parfaitement valide. De cette manière, les turkers peuvent créer un frein à leur propre précarité : le déni de salaire et les abus à l’égard des travailleurs ne restent pas sans conséquences. Crucialement, ils sont capables de le faire sans passer par les propriétaires de la plateforme et sans avoir à attendre que les autorités décident d’intervenir. Grâce à Turkopticon, beaucoup de turkers se sont rendus compte pour la première fois qu’ils pouvaient se défendre.

Freins à la précarisation

Pour des luttes de plus grande envergure, cependant, ils auront besoin de davantage de cohésion. Les turkers parvenaient facilement à collaborer via Turkopticon, mais toute perspective de coordination à plus grande échelle était entravée par le caractère isolé et fracturé de cette communauté.

« Dynamo est un lieu pour se réunir », dit Milland, en parlant d’un site de forum où les turkers peuvent choisir des actions à mener collectivement. J’ai rencontré Niloufar Salehi, la cheville ouvrière de Dynamo. Niloufar est un étudiant en troisième année de thèse en sciences informatiques à l’université de Stanford. Au cœur de la Silicon Valley, au milieu de ses pairs qui développent les algorithmes à la base des plateformes de services qui génèrent la précarité, Salehi a sa propre vision. Début 2013, elle a assisté à une présentation d’Irani à propos de Turkopticon et a été immédiatement intriguée. « Je n’avais jamais vu la recherche utilisée de cette manière auparavant. » L’automne suivant, elle a enrôlé des collaborateurs, parmi lesquels Irani, Milland et un turker anonyme connu sous le nom de « Clickhappier », pour construire Dynamo.

La manière dont Salehi voir les turkers est à l’exact opposé de celle d’Amazon. Pour elle, traiter les êtres humains comme des algorithmes revient à étouffer la plus grande partie de ce qui fait de nous des humains. « Les êtres humains veulent travailler avec d’autres gens. Ils veulent être capables de s’épanouir, explique-t-elle. Ils veulent que ce qu’ils font ait du sens. Il y a beaucoup à gagner à regarder les êtres humains et essayer de les comprendre comme êtres humains. »

« Les êtres humains veulent travailler avec d’autres. »

En conformité avec cette éthique, le projet Dynamo a commencé par une période d’écoute. Salehi a visité des forums de turkers pour apprendre ce dont ils avaient besoin. Dynamo a été construit avec leurs préoccupations en tête. Par exemple, pour s’assurer que le forum ne serait pas utilisable seulement par les turkers disposant de suffisamment de temps pour militer, les propositions d’action de Dynamo sont limitées à un seul message de la longueur d’un tweet, et la participation peut se limiter à un simple vote pour ou contre. De cette manière, la communauté demeure structurellement inclusive.

Deux campagnes illustrent les promesses, mais aussi les limites, de ces efforts à ce jour.

Tout d’abord, une équipe de turkers a élaboré collectivement un ensemble de lignes directrices à destination des demandeurs issus du milieu universitaire. Ces recommandations fixent des standards basiques de comportement acceptable – « identifiez vous », « fournissez une estimation raisonnable du temps nécessaire » - et, crucialement, de rémunération équitable. La campagne a été un succès : ces recommandations ont été largement reprises et même adoptées comme standard officiel par certaines universités.

Dans le cadre d’une seconde campagne, les turkers ont cherché à faire changer la plateforme elle-même, et ont découvert ce faisant que la visibilité avait ses limites. Ils ont organisé une campagne de lettres à Jeff Bezos, le patron d’Amazon, espérant lui faire voir qu’ils étaient « des êtres humains, pas des algorithmes ». Malgré un certain écho médiatique, les résultats ont été exactement inverses à ceux qui étaient recherchés. Peu après les lettres, Amazon a augmenté drastiquement les charges qu’elle prélevait – réduisant d’autant les salaires nets – et, selon Milland, semble avoir interdit toute forme de communication entre ses propres employés et les turkers. D’après elle, la dernière fois que quelqu’un s’identifiant ouvertement comme un employé d’Amazon a posté un message sur son forum, Turker Nation, était en mai 2015, juste avant l’augmentation des prélèvements. La coïncidence de ces changements lui paraît suspecte ; Milland que les lettres sont l’explication. « Je crois que nous avons énervé [Bezos]. »

« Ce n’est que le début. »

Le retranchement d’Amazon sur ses positions en a incité beaucoup dans la communauté des turkers à chercher de nouvelles idées, allant au-delà d’un appel aux propriétaires des plateformes à changer leurs pratiques. Comme le dit Milland, « nous devons chercher des points de pression alternatifs. Ce n’est que le début. »

Ce qui encourage les turkers à ne pas renoncer, c’est que pour nombre d’entre eux, il n’y a pas d’autre option. Pour des raisons médicales et avec ses responsabilités familiales, explique Milland, « je ne peut pas avoir de job à temps plein ». Elle estime qu’il en va de même pour la grande majorité des turkers, et LaPlante est du même avis. « Certains s’occupent d’enfants ou de parents âgés chez eux. Certains ne peuvent pas trouver de travail dans la zone rurale où ils habitent. Certains ont un casier judiciaire. Certains n’ont pas de moyen de transport. »

Tout comme Milland et LaPlante, nombre de turkers espèrent que les communautés décentralisées et inclusives qu’ils s’efforcent de construire peuvent déboucher sur quelque chose d’entièrement nouveau, quelque chose qui soit en phase avec leurs principes. Milland a un objectif très clair en tête : « Nous avons besoin de plateformes gérées par les travailleurs eux-mêmes. »

Trebor Scholz, professeur associé à la New School de New York, spécialiste de la culture et des médias, partage cette perspective. Selon lui, les plateformes de services révèlent une lacune fondamentale dans la manière dont nous mesurons le progrès. « Comment quelque chose peut-il être considéré comme de l’innovation si cela ne bénéficie qu’à une cinquantaine de personnes dans la Silicon Valley ? », demande-t-il. Scholz voit dans le déplacement du travail vers ce type de plateformes une opportunité de construire de nouveaux services qui ne soient pas la propriété seulement de leurs concepteurs, mais de tous leurs usagers. La propriété, rappelle-t-il, implique « davantage de contrôle ». Ces coopératives-plateformes tendraient à mieux traiter les travailleurs, à être de bonnes citoyennes de leurs territoires, et à générer une richesse partagée.

« Nous avons besoin de plateformes gérées par les travailleurs eux-mêmes. »

L’idée est basée sur le principe des coopératives de travailleurs, lesquelles ont rencontré un certain succès au cours de l’histoire. De manière générale, les coopératives connaissent le succès lorsqu’elles sont protégées – par la géographie, les régulations ou la culture – de la concurrence des grandes entreprises. Par exemple, il a existé plusieurs coopératives de taxis dans certaines villes américaines pendant des décennies. Mais si elles parviennent à se tailler un marché de niche local, elles ne sauraient prétendre aux mêmes ressources et à la même visibilité qu’une plateforme globalisée comme Uber.

Du moins pas toutes seules. L’avantage de fonctionner sur la base de plateformes, pour des coopératives, est que cela permet de gagner en envergure sans remettre en cause la propriété des travailleurs. Arcade City est un exemple de service de ce type, qui propose de se débarrasser de l’intermédiaire et de connecter directement chauffeurs et usagers à travers une seul app coopérative, propriété collective.

En plus de diffuser les exemples de réussites de ce type, l’objectif plus général de Scholz est de connecter entre elles différentes formes de coopératives pour former une communauté en réseau, un écosystème au sein duquel des coopératives alimentaires peuvent collaborer avec des startups et avec des réseaux sociaux coopératifs. Crucialement, de son point de vue, cette mise en réseau doit participer d’un mouvement politique suffisamment organisé pour exercer une influence collective sur les régulateurs et les législateurs. Dans la vision de Scholz, cela impliquerait un type d’économie totalement différent, dans le cadre duquel les ressources sont distribuées et partagées via des plateformes présentes sur les marchés mais qui fonctionnent également comme pare-feu contre ces marchés, en apportant des garanties mutuelles de soutien matériel. Par exemple, les travailleurs d’une plateforme coopératives de jobs ponctuels pourraient obtenir des part dans la coopérative d’alimentation. Dans ce monde, chacun serait propriétaire, et les bienfaits de l’innovation seraient toujours partagés.

Vers des communautés de travail en réseau démocratiques

L’économie des petits boulots ubérisés est souvent vue comme l’avenir dystopique du travail. Mais il n’y a pas grand-chose de nouveau dans le modèle commercial sous-jacent. Ce qui est nouveau, c’est que le réseau social qui rend possible la dynamique actuelle de dépossession donne en même temps aux travailleurs une connectivité et une portée sans précédent. Le fait d’être connecté, à lui seul, ne va pas apporter de changement révolutionnaire ; mais les mouvements peuvent se coordonner, et se développer à une échelle inédite tout en restant inclusifs et démocratiques.

CoWorker et Dynamo sont deux exemples précurseurs d’outils permettant de construire des communautés en réseau démocratiques, gérées par les travailleurs eux-mêmes. Actuellement ils sont surtout utilisés pour des campagnes très spécifiques, mais pour Miller, il s’agit d’un marchepied vers de nouvelles façons de travailler collectivement : « Je pense que l’internet n’est pas un ensemble d’outils… C’est un lieu et une culture. Il nous oblige à nous comporter différemment. Et si nous parvenons à le faire, nous pouvons faire des choses étonnantes. »

Les réseaux émergents de travailleurs qui se soutiennent mutuellement grâce à ces outils pourraient être parmi les premiers à adopter ces nouvelles plateformes coopératives. Quels genres de services pourraient fleurir dans ces plateformes, et peuvent-ils contribuer à construire une nouvelle économie ? Ce sont des questions auxquelles on ne peut répondre que par la pratique. Scholz reconnaît que personne ne peut encore savoir où ces plateformes vont nous mener. « Je suis aussi curieux que vous de savoir ce qui va se passer. »

Il n’y a probablement personne de plus curieuse, et de plus prête à créer quelque chose de nouveau que Milland, même après avoir consacré une décennie à expérimenter les formes futures de travail. « À quoi cela va-t-il ressembler si nous commençons à le construire aujourd’hui ? Je ne sais pas. Mais nous devons essayer. »

Paul Hampton

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Photo : Henry Faber CC