De la grande distribution européenne à l’industrie textile asiatique

par Peuples Solidaires

Un rapport d’enquête publié par la Clean Clothes Campaign en février 2009, intitulé « Cash ! », met en cause les enseignes de la grande distribution comme Walmart, Tesco, Carrefour, Lidl et Aldi, qui jouent un rôle majeur dans l’industrie de l’habillement et tirent profit de leur impact mondial et de leur énorme part de marché dans de nombreux pays pour dominer des fournisseurs et les contraindre à offrir des prix réduits. Résumé.

Cet article a été publié initialement sur le site dph en octobre 2010, dans le cadre d’un dossier sur la grande distribution.

Au cours de l’année 2008, la Clean Clothes Campaign s’est entretenue avec 440 travailleurs issus de 30 usines réparties dans quatre pays – Sri Lanka, Inde, Bangladesh et Thaïlande. Toutes ces usines produisaient des vêtements pour un ou plusieurs des cinq distributeurs suivants : Aldi, Carrefour, Lidl, Tesco et Walmart.

Tailles de géant
Walmart = 253.000.000.000 € de ventes en 2007, soit 8 035 € chaque seconde.
Carrefour = 25.000.000 de clients par jour.
Tesco = 1£ sur 7 dépensées dans les magasins au Royaume-Uni.
Aldi = 80% des consommateurs allemands y font leurs courses.
Lidl = 24 pays européens dont 22 de l’Union européenne des 27.

Des conditions de travail misérables

Les travailleurs de l’habillement employés dans les filières d’approvisionnement des enseignes de la grande distribution doivent, selon les normes internationales du travail, gagner au moins un salaire minimum vital et travailler au maximum 48 heures par semaine. Or ce rapport montre que ces droits ne sont pas respectés. Nulle part, dans les usines ayant fait l’objet de cette enquête, les travailleurs ne gagnent un salaire leur permettant de couvrir leurs besoins de base. La semaine de travail de base de 48 heures est quant à elle une notion dénuée de sens puisque les heures supplémentaires sont obligatoires et quotidiennes. Même le maximum de 60 heures, heures supplémentaires incluses, est rarement respecté. Enfin, et c’est ce qui est le plus scandaleux vu leur difficulté à joindre les deux bouts, ces femmes et ces hommes ne sont même pas payés pour les heures supplémentaires qu’ils effectuent. Le paiement d’un salaire majoré pour les heures supplémentaires – comme le prévoit souvent la loi - semble dès lors d’autant plus hors de propos.

L’élément déterminant si une marque ou un distributeur assume sérieusement sa responsabilité n’est pas la présence d’un syndicat sur un lieu de travail, mais bien la garantie, pour les travailleurs, qu’ils ne subiront pas de représailles s’ils tentent de se syndiquer. Ceci exige des signaux forts de la part de l’acheteur vis-à-vis des travailleurs et de la direction de l’usine, ainsi qu’une formation efficace des responsables locaux compétents. Ce n’est pourtant le cas dans aucune des usines concernées par cette recherche. Presque systématiquement, les travailleurs affirment que l’attitude de la direction les empêche de former un syndicat.

Les recherches de la Clean Clothes Campaign en Inde, au Sri Lanka et en Thaïlande montrent que les travailleurs qui fabriquent des vêtements pour des enseignes de la grande distribution n’ont pas de sécurité de l’emploi, ni accès à un emploi permanent. Beaucoup de travailleurs sont employés par des agences, d’autres n’ont que des contrats temporaires et sont dès lors rémunérés plus faiblement. Ils sont en outre confrontés à des conditions précaires et à la crainte permanente de perdre leur travail. Et le recours à ce type de contrat n’est malheureusement pas exceptionnel, l’utilisation systématique de formes précaires d’emploi visant à gérer des commandes variables et à faire pencher davantage la balance du pouvoir en faveur des employeurs.

Des pratiques d’approvisionnement répréhensibles

Les enseignes de la grande distribution favorisent des pratiques d’approvisionnement permettant un maximum de flexibilité et des prix les plus bas possible. En même temps, elles affirment qu’elles améliorent les systèmes dont elles disposent pour faire appliquer leurs codes de conduite. Cependant, les pratiques d’approvisionnement des enseignes de la grande distribution engendrent une série de pressions qui ont des conséquences particulièrement néfastes pour les travailleurs.

Premièrement, les enseignes de la grande distribution sélectionnent les fournisseurs avec lesquels elles travaillent : la recherche des prix les plus bas les orientent vers des usines dont les propriétaires, en situation plus précaire ou moins scrupuleux que d’autres, sont plus enclins à accepter leurs conditions.

Deuxièmement, la pression engendrée par des exigences contradictoires - bonnes conditions de travail d’une côté et production plus rapide et moins onéreuse de l’autre – conduit à contourner les procédures de conformité. Ce rapport évoque des feuilles de présence et des fiches de paie falsifiées, des travailleurs obligés de mentir aux inspecteurs etc. Quelle que soit l’importance que les grandes entreprises de distribution accordent aux audits sociaux, les faits cités dans ce rapport démontrent que leur personnel sur le terrain fait peu état du fossé qui existe entre les conditions dans les usines et celles rapportées dans les audits.

Enfin, les pressions en matière de délais et de coûts, visant à permettre, selon ces enseignes, d’afficher les prix les plus bas dans les rayons des supermarchés, sont directement répercutées sur les travailleurs sous la forme de l’insécurité d’emploi et de salaires de misère.

Les femmes supportent les coûts

Les impacts négatifs des pratiques de la grande distribution ne touchent pas de manière uniforme tous les travailleurs. Ils affectent tout particulièrement les femmes, lesquelles sont plus susceptibles d’occuper des emplois pour lesquels les violations des droits sont courantes. Les femmes sont également plus susceptibles de faire l’objet de violations de leurs droits au travail. En outre, les responsabilités productives, reproductives et familiales limitent la capacité des femmes à chercher un autre travail, à entreprendre des démarches pour améliorer leurs conditions ou à révéler les abus dont elles sont victimes. Des contraintes culturelles et économiques empêchent également les ouvrières de parler de leur condition ou de s’affilier à un syndicat.

À taille de géant, responsabilité de géant

Les enseignes de la grande distribution affirment qu’elles prennent des mesures pour résoudre les violations des droits du travail commises dans leurs filières d’approvisionnement. Il apparaît toutefois clairement, d’après les résultats de cette enquête, que ces mesures sont toujours insuffisantes. Les pratiques d’approvisionnement des enseignes de la grande distribution aggravent en outre la situation.

Pour la Clean Clothes Campaign, les enseignes de la grande distribution et leurs fournisseurs devraient, outre l’adoption d’un code de conduite complet et de mesures efficaces permettant de contrôler le respect de ce code par leurs fournisseurs, évaluer l’impact de leurs pratiques d’approvisionnement et prendre des mesures pour corriger les impacts négatifs de ces pratiques sur l’ensemble de la filière d’approvisionnement. Ces enseignes devraient notamment fixer des prix de détail de manière plus responsable, et s’abstenir de faire de la publicité qui nourrit les attentes du consommateur à l’égard de prix bas non soutenables.

En savoir plus
Lire ou télécharger le rapport en français sur le site du collectif Éthique sur l’étiquette, branche française de la Clean Clothes Campaign.