Nucléaire

Derrière la controverse sur la sûreté des réacteurs nucléaires belges, l’ombre des grands groupes français

par Nolwenn Weiler, Olivier Petitjean

L’inquiétude progresse en Europe suite à une série d’incidents – début d’incendie, fuite d’eau, problème d’alternateur – dans les centrales nucléaires belges. Situées à Dœl (4 réacteurs, à 15 kilomètres du grand port d’Anvers) et à Tihange (3 réacteurs, au sud-est de la Belgique, à environ 70 kilomètres de la frontière avec l’Allemagne), ces centrales ont – pour certains de leurs réacteurs – dépassé les 40 ans. Malgré les problèmes de sécurité à répétition, leurs exploitants EDF et (surtout) Engie ont obtenu la prolongation de leur durée de vie de dix ans.

Les réacteurs Tihange 1 et Doel 1 et 2 devaient s’arrêter définitivement dans le courant de l’année 2015, selon les termes de la loi de sortie du nucléaire votée par la Belgique en 2003. Le gouvernement a finalement décidé de prolonger de dix ans leur durée de vie (lire notre article). Le redémarrage de Doel 1, qui avait été arrêté en mars dernier, est en cours. Le principe de la sortie définitive du nucléaire en 2025 n’est pas encore officiellement remis en cause, mais les Belges y croient de moins en moins. Pourtant, les problèmes de sécurité s’accumulent.

En août 2014, un sabotage allégué a entraîné l’arrêt pour trois mois du réacteur Doel 4. En novembre 2014, Tihange 4 a dû fermer brièvement en raison d’un incendie. Deux autres réacteurs, Doel 3 et Tihange 2, arrêtés pendant plus de vingt mois après la découverte de fissures dans la paroi de leurs cuves, ont aussi été récemment relancés par leur exploitant, Electrabel, filiale d’Engie (ex GDF Suez). L’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) avait annoncé en novembre dernier, après divers contrôles, que ces micro-fissures ne présentaient pas de risques. Mais les gouvernements des pays limitrophes – Allemagne, Luxembourg et Pays-Bas – ne sont pas convaincus. Les ministres de l’Environnement de ces trois pays ont été reçus à tour de rôle par les autorités belges.

Le poids d’Engie et EDF

Et la France ? À travers ses deux entreprises énergétiques nationales, EDF (qui détient 50% des droits sur Tihange 1) et Engie (qui détient tout le reste), elle a joué un rôle ambigu pour encourager la Belgique à renoncer à sa sortie du nucléaire. La convention de prolongation de Tihange 1, signée en décembre 2014, est tenue secrète, et EDF a même menacé le gouvernement belge de poursuites s’il en dévoilait la teneur. Brandissant régulièrement la menace de futurs black-outs [1], le lobby nucléaire a réussi à intimider le gouvernement belge et obtenir des conditions financières extrêmement favorables pour la prolongation des réacteurs (lire cet article du Journal de l’Énergie).

En échange de ses investissements futurs dans les centrales, Engie a finalement obtenu gain de cause dans le litige qui l’oppose depuis des années au gouvernement belge autour de la « rente nucléaire ». Cette taxe sur les « surprofits » réalisés par les opérateurs nucléaires en Belgique grâce à l’amortissement des centrales - qu’Engie et EDF tentent depuis des années, sans succès, de faire invalider par la justice - sera finalement ramenée de 550 millions d’euros par an à 150 millions environ. Le gouvernement belge s’est aussi engagé à indemniser Engie si les réacteurs Doel 1 et 2 devaient être arrêtés avant 2025 pour toute autre raison qu’un avis de l’AFCN, ce qui a été assimilé par le Conseil d’État belge lui-même à une aide publique déguisée, qui pourrait être invalidée par la Commission européenne.

Évaluation des risques

Les difficultés techniques ne semblent pas prêtes de s’arrêter pour autant. À peine redémarré, Doel 3 a à nouveau été mis à l’arrêt le jour de Noël en raison d’une fuite d’eau. Puis cela a été le tour de Doel 1 quelques jours plus tard, suite à un problème d’alternateur. Accueillie le lundi 1er février par le ministre belge de l’Intérieur Jan Jambon, la ministre allemande Barbara Hendricks, s’est pourtant dite rassurée « pour le moment ». La Belgique s’est engagée à répondre à toutes les questions de l’Allemagne. Des inspections croisées entre pays frontaliers devraient avoir lieu.

Reste que beaucoup de Belges et d’Européens doutent de l’impartialité de l’AFCN, qui compte dans ses rangs beaucoup d’anciens d’Electrabel, à commencer par son directeur Jan Bens. Au Parlement européen, les Verts demandent l’organisation de missions de contrôles indépendantes pour faire le point sur la dangerosité des centrales nucléaires belges. « La France, comme l’ensemble des voisins de la Belgique, serait directement touchée par un tel désastre », s’inquiètent de leur côté 750 000 signataires d’une pétition en ligne. Intitulée « Quelques heures pour éviter un nouveau Tchernobyl ? », la pétition invite les citoyens à se mobiliser massivement « pour obtenir de l’Union européenne ce que les Belges cherchent à éviter : une évaluation indépendante des risques ».

À Aix-la-Chapelle, en Allemagne, les autorités ont lancé une procédure judiciaire pour obtenir la fermeture du réacteur Tihange 2, récemment relancé malgré les problèmes de fissures. Elles envisageraient même de se joindre à une autre procédure initiée par l’association environnementaliste Greenpeace contre la prolongation de Tihange 1.

Nolwenn Weiler (avec Olivier Petitjean)

— 
Photo : Christophe de Mulder @ flick CC