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Des ONG dénoncent le ’greenwashing’ de Veolia

par Olivier Petitjean

Fin 2011, un groupe d’ONG françaises réunies sous la bannière du collectif « Une seule planète » rendait public un rapport dénonçant la vacuité des prétentions de Veolia en matière sociale et environnementale. Une virulente mise en accusation qui s’appuie sur deux études de cas, en Belgique et au Maroc.

Après une période de domination incontestée du marché des services d’eau et d’assainissement en France, conjuguée à une forte expansion internationale à partir des années 1980 et 1990, Veolia environnement (ex Générale des eaux, ex-Vivendi) semble se trouver aujourd’hui à la croisée des chemins. Le développement international se heurte à des conditions bien moins favorables qu’espérées. Parallèlement, en France même, les collectivités locales, vaches à lait historiques de l’entreprise, semble de plus en plus décidées à reprendre en main leur service de l’eau (à l’exemple de Paris et de bien d’autres villes), ou du moins à imposer des conditions bien plus contraignantes à leur délégataire. Des scandales financiers à répétition ont achevé de mettre à mal son image de marque.

Veolia se cherche une nouvelle légitimité

Un contexte qui oblige Veolia à se reconstruire une image et une légitimité. Habituée à gérer tranquillement ses affaires avec les politiciens et fonctionnaires français et étrangers, loin des regards du public, l’entreprise cherche aujourd’hui à légitimer son existence en mettant en avant sa mission civique, sociale et environnementale. Dans ses campagnes de communication, Veolia met désormais en avant sa contribution à l’amélioration de l’accès à l’eau pour les plus pauvres ou le rôle essentiel qu’elle prétend jouer pour promouvoir une économie plus verte et plus durable. En France, elle va jusqu’à se poser en porte-drapeau d’un service public de qualité.

Autant de prétentions qui lui ont valu les foudres du collectif d’ONG « Une seule planète ». Selon ces dernières, Veolia ne s’est réinventé que sur le papier : derrière les beaux discours se cache une perpétuation du « modèle commercial » de jadis, fondé sur la complicité avec les politiciens et fonctionnaires locaux, le lobbying et les pressions, les promesses non tenues, les manipulations financières et la politique du fait accompli.

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France Libertés, avec le soutien du CRID, de l’Aitec, d’Ingénieurs sans frontières et de Ritimo, a élaboré un rapport détaillé pour justifier la nomination de l’entreprise française au « Prix Pinocchio » 2011. Ce prix est une initiative des Amis de la Terre qui vise précisément à mettre en lumière les mauvaises pratiques et dénoncer le « greenwashing » des grandes entreprises françaises [1].

Un réquisitoire illustré par deux exemples, celui d’une station d’épuration de Bruxelles et celui des services d’eau et d’assainissement de Rabat. Les auteurs du rapport mettent systématiquement en regard les objectifs affichés par Veolia dans sa « charte de développement durable » avec la réalité du terrain, telle qu’elle ressort des rapports d’experts et des dénonciations des élus et citoyens locaux.

Bruxelles : vitrine technologique ou miroir aux alouettes ?

En décembre 2009, Veolia (par le biais de sa filiale Aquiris) déclenchait un scandale national en décidant abruptement de suspendre le fonctionnement de la station d’épuration de Bruxelles-Nord, censée traiter la moitié des eaux usées de la capitale belge. Pendant une dizaine de jours, jusqu’à la reprise du service, les eaux usées bruxelloises se sont déversées, à l’état brut, dans les cours d’eau de la région, provoquant d’ailleurs l’ire de la région Flandres. Prétexte invoqué par Veolia pour justifier cette suspension : les eaux usées acheminées vers la station par l’opérateur public étaient de trop mauvaise qualité, trop chargées en sable pour assurer le bon fonctionnement de la station.

Le rapport d’Une seule planète revient sur les dessous de l’affaire, en s’appuyant notamment sur le rapport d’une commission d’enquête indépendante qui a conclu à l’entière responsabilité de Veolia dans cette affaire. L’entreprise avait fait de la station de Bruxelles-Nord une vitrine pour sa technologie d’épuration OVH (oxydation par voies humides). La mise en avant de cette solution « innovante » lui avait permis d’obtenir (complétée par une bonne dose de lobbying et de conflits d’intérêts, sur lesquels revient également le rapport) le marché public de cette station d’épuration en 2001. Le tout dans le cadre d’un contrat de « partenariat public-privé » dit BOOT (build-own-operate-transfer : construire, posséder, opérer, transférer). Malheureusement, cette technologie quasiment non testée ailleurs est très vulnérable à la présence de sable dans l’eau, et ne pouvait pas supporter la teneur en sable – pourtant tout à fait normale, selon le rapport – des eaux usées acheminées vers la station. Le rapport explique également que l’arrêt unilatéral de la station s’inscrivait dans le cadre d’un bras de fer entre l’opérateur et la municipalité bruxelloise. Aquiris avait réclamé à cette dernière des millions d’euros pour assurer une meilleure rentabilité de la station. L’arrêt des opérations a suivi de quelques heures le refus définitif apporté à cette demande…

Une affaire qui illustre non seulement les promesses contestables de Veolia en ce qui concerne cette technologie particulière, mais aussi plus généralement les limites de la logique de « fuite en avant technologique » mise en avant désormais par la firme française pour justifier la délégation du service de l’eau au privé : le service de l’eau et de l’assainissement devenant de plus en plus complexe, il faut des technologies toujours plus avancées, que seules les grandes entreprises comme Veolia seraient capables d’apporter. L’expérience prouve que le recours à la technologie « maison » – alors que les mêmes résultats pourraient être obtenus par d’autres technologies mieux connues, ou par une démarche de meilleure gestion et de prévention - est trop souvent un nouveau moyen pour les entreprises de l’eau pour s’assurer le contrôle du service et un moyen de pression sur les élus locaux.

Rabat : les vieux démons ne sont pas morts

L’étude de cas marocaine veut illustrer de son côté la permanence, au-delà des beaux discours de l’entreprise, des mêmes pratiques douteuses - et plus généralement de tout un modèle commercial - qui avaient pourtant fait l’objet de multiples dénonciations et scandales, tout autour de la planète, depuis les années 1990. Le contrat de Veolia à Rabat – issu de négociations avec l’État central et le précédent prestataire, la collectivité locale ayant été mise devant le fait accompli – se caractériserait par une absence totale de transparence à tous les niveaux, depuis la passation du contrat au suivi de la performance et de résultats de l’opérateur, en passant par les conditions de tarification des usagers. On y retrouverait aussi tous les maux habituels des pires contrats de privatisation de l’eau : opacité, retards d’investissements, surpaiement de travaux ou paiement de travaux inexistants à des filiales de Veolia, manipulations financières et fiscales, usage de bornes « pré-payées » [2], politique de réduction drastique des effectifs, répression syndicale et corruption.