Source : Le Monde

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Des enfants alimentent une cimenterie de Lafarge en Ouganda

C’est une nouvelle illustration de la réalité parfois sordide des chaînes d’approvisionnement des multinationales dans les pays africains, et de la faiblesse des moyens mis en oeuvre par ces dernières pour prévenir réellement les abus. Le Monde a enquêté sur le travail des enfants dans les carrières de Harugongo, à l’ouest de l’Ouganda. Des carrières qui alimentent directement les usines d’une filiale de Lafarge, le cimentier français désormais fusionné avec Holcim.

La pouzzolane extraite dans les carrière de Harugongo permet de produire du ciment bon marché pour alimenter le marché africain - stratégique pour LafargeHolcim - et notamment les grands projets (barrages, autoroutes...) voulus par les gouvernements de la région. Une politique économique dont les populations les plus vulnérables paient le prix :

À Harugongo, à l’écart de la mine, on rencontre aussi Christophe. Il dit avoir 16 ans, mais en paraît trois ou quatre de moins. « Ça fait trois ans que je travaille dans la mine », lâche le jeune garçon, un pantalon blanc tâché de poussière et des tongs aux pieds. « C’est dangereux, mais je n’ai rien d’autre à me mettre. Souvent, je travaille même pieds nus », dit-il. De nombreuses plaies, autant de petites boules noires, pigmentent ses orteils et ses chevilles. Certes, des adultes travaillent aussi dans les mines d’Harugongo. Certains disposent de moyens mécanisés, voire de pelleteuses. Mais les enfants, de leur côté, expliquent piocher sans protection, au burin, au marteau, parfois à la main. (...)

Une partie de la pouzzolane est utilisée par des artisans locaux. Mais l’essentiel, Ronald l’affirme sans broncher, part pour la cimenterie de Hima et de LafargeHolcim. Le géant du ciment, numéro un du secteur, issu de la fusion du français Lafarge et du suisse Holcim en juillet 2015, employant 115 000 personnes dans 90 pays pour un chiffre d’affaires de près de 30 milliards d’euros, ignore-t-il ce qui se passe dans les mines de l’Ouest ougandais ? « Non, ils savent », assure Ronald. Lui-même dit avoir vu « un Blanc d’Hima » venir constater l’état des carrières en avril 2015. Information invérifiable. Mais une certitude : le site n’aime pas les visiteurs. Impossible de prendre des photos des mineurs. Une vingtaine de minutes après notre arrivée, Ronald reçoit un appel. « Ça vient de Kampala [la capitale]. Ils me disent que vous devez partir. »

Lire l’intégralité de l’enquête sur le site du Monde.

LafargeHolcim a répondu aux accusations du Monde en assurant qu’elle bannit le travail des enfants, qu’elle a exigé de ses fournisseurs la signature d’un engagement « traitant des questions éthiques et des droits de la personne », qu’elle a « restreint de beaucoup le nombre de ses fournisseurs de pouzzolane », et qu’elle ne se fournit « qu’auprès de fournisseurs autorisés par le gouvernement, ayant des permis d’exploitation minière valides et respectant le droit du travail ougandais ». Autant de mesures qui visiblement n’ont pas suffi à changer grand chose à la réalité du travail des enfants sur le terrain.

Hasard du calendrier, ces révélations ont été publiées la veille de l’examen en seconde lecture par l’Assemblée nationale de la proposition de loi sur le « devoir de vigilance » des multinationales, qui vise précisément à renforcer les obligations des multinationales comme Lafarge face à des cas de ce type (lire notre article).

OP