Source : Bloomberg

France

Des entreprises publiques au « hedge fund souverain », où va l’État actionnaire ?

L’agence de presse économique Bloomberg publie un portrait de Régis Turrini, « capitaliste sous couverture de la France socialiste ». Ancien responsable des fusions-acquisitions chez Vivendi, il est désormais directeur de l’Agence des participations de l’État (APE). Celle-ci est chargée de gérer les parts de l’État français dans les entreprises publiques ou semi-publiques. Régis Turrini défend une vision particulièrement provocatrice de son rôle, se comparant lui-même à Warren Buffett, et l’Agence dont il a la charge à un « hedge fund souverain »... L’État français réduit au rang de spéculateur boursier ?

Sans réel débat politique, on sera donc passé progressivement en quelques années d’un paradigme basé sur la notion d’« entreprises publiques » ou de « secteur public » à celui de « l’État actionnaire » - sur lequel il y aurait déjà beaucoup à dire. Avec le « hedge fund souverain », on semble franchir un pas supplémentaire dans le dévoiement. Il ne s’agit même plus de dire que l’État est un actionnaire comme les autres. C’est un actionnaire pire que les autres puisque, mise à part une mention des « intérêts stratégiques » de la France dans le domaine de l’énergie ou des transports, le seul objectif est de « maximiser les profits ».

Depuis septembre, l’ancien spécialiste des fusions-acquisitions de Vivendi dirige un fonds du gouvernement français qui gère 130 milliards de dollars (116 milliards d’euros) de participations dans 74 entreprises. Tout en servant ses maîtres socialistes, Turrini déclare que son rôle est de faire de ce fonds moins un instrument destiné à mettre en oeuvre les politiques gouvernementales et davantage un investisseur comme les autres, gérant ses actifs en vue de maximiser ses profits.

« Je m’efforce de mettre un peu de Henry Kravis et un peu de Warren Buffett dans mon job [1] », explique Turrini à la table d’un café de la rive gauche, où il tient souvent ses réunions pour échapper aux bureaux sans charme de l’Agence. « La question de trouver le bon dosage entre modernité et sagesse ». (...)

« Il y a une continuité entre ce rôle et mon expérience précédente centrée sur les fusions-acquisitions », poursuit Turrini. « Nous sommes des actionnaires et nous nous assurons que nous créons de la valeur. »

Au sein de Vivendi, Turrini a notamment été chargé de conduire le plan de cessions et de désendettement destiné à solder l’héritage de l’ère Messier tout en préservant les profits des dirigeants et des actionnaires. On rappellera que Jean-Bernard Lévy, président du directoire de Vivendi à la même époque, est désormais à la tête de la plus importante entreprise publique en termes de capitalisation, EDF [2].

Des gages à la finance

Certes, l’article obtenu de Bloomberg vise aussi à donner des gages à l’opinion des milieux financiers internationaux, suite au conflit entre l’État et la direction de Renault autour du principe des droits de vote double pour les investisseurs de long terme (et notamment l’État lui-même). L’Agence des participations de l’État avait acquis, à titre provisoire, des parts supplémentaires de Renault en Bourse, juste le temps nécessaire pour s’assurer d’un nombre de voix suffisant en Assemblée générale pour faire adopter sa motion... L’objectif semble d’éviter que l’affaire, qui a fait grincer quelques dents chez les néolibéraux orthodoxes, ne relance les critiques contre la politique économique française. L’opération est désormais présenté comme une habile manoeuvre financière d’« investisseur activiste »...

Recruté par l’ancien ministre de l’Économie Arnaud Montebourg, Turrini fait désormais équipe avec son successeur, Emmanuel Macron, ancien banquier chez Rothschild & Cie qui partage sa vision de l’État comme actionnaire activiste. Macron et Turrini ont orchestré ensemble l’opération Renault et renforcé l’influence du fonds dans d’autres compagnies au portefeuille de l’APE. (...)

Turrini aura pour tâche fondamentale de céder pour 4 milliards d’euros de participations d’ici la fin de l’année, comme l’y oblige la loi de programmation budgétaire 2015. Il jouera aussi un rôle central dans la restructuration de l’industrie nucléaire française, supervisant un plan qui pourrait inclure la reprise par EDF de certaines activités d’Areva, dont les pertes sont passées l’année dernière à 4,8 milliards d’euros, contre 494 millions en 2013.

Turrini ne s’attend pas à rester aux manettes de l’APE à la fin du mandat de François Hollande en 2017. Mais il dit que c’est suffisant pour convaincre la communauté financière internationale que la France peut être un endroit où faire des affaires de manière profitable. « Ce à quoi je travail, dit-il, c’est de restaurer la confiance des investisseurs. »

Olivier Petitjean

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Photo : twiga269 CC