Source : Clean Clothes

Compétitivité ?

En Europe de l’Est aussi, l’industrie textile paie des salaires de misère

Depuis la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh, l’opinion publique internationale est un peu plus informée sur les conditions de travail des ouvriers et ouvrières du secteur textile en Asie. Ces ouvriers fabriquent les vêtements commercialisés par les grandes marques occidentales pour un salaire minimal, équivalent à quelques dizaines d’euros par mois. Mais contrairement aux idées reçues, les salaires perçus par leurs collègues d’Europe de l’Est ou de Turquie, qui travaillent pour les mêmes marques, sont tout aussi insuffisants au regard du coût de la vie dans ces pays.

Quand ils sont informés sur les conditions de fabrication de nos vêtements en Asie, le premier réflexe de nombreux consommateurs occidentaux est d’acheter le moins possible d’articles produits dans ces pays et de rechercher plutôt des habits fabriqués en Europe.

Mais un nouveau rapport de la campagne Clean Clothes (« Éthique sur l’étiquette » en France) démontre que le dumping salarial et les mauvaises conditions de travail sont une réalité endémique dans le secteur textile au niveau mondial, même lorsque l’on se rapproche de nos frontières. Les ouvriers et ouvrières textiles européens subissent eux aussi des salaires en-deçà du seuil de pauvreté, de longues journées de travail, des violations répétées du droit du travail, le harcèlement sexuel, et une extrême difficulté à faire respecter leurs libertés syndicales.

Pour prendre la mesure de l’enjeu, on rappellera que près de la moitié des importations textiles des pays européens proviennent de l’Union européenne elle-même. L’enquête de la campagne Clean Clothes porte sur une dizaine de pays d’Europe de l’Est - Roumanie, Ukraine, Bulgarie, Croatie, Slovaquie, Géorgie, Macédoine, Bosnie-Herzégovine, Moldavie, plus la Turquie - où de grandes marques (principalement européennes) comme Hugo Boss, Adidas, Zara, H&M et Benetton ont implanté une partie de leur production. Le rapport accorde une large place aux témoignages d’ouvriers et d’ouvrières du secteur, dont le nombre est estimé à trois millions au total dans les pays concernés.

Le « made in Europe » ne garantit pas de meilleures conditions de travail

La campagne Clean Clothes a mis au point une méthodologie permettant de comparer le salaire minimal pratiqué dans le secteur textile dans chaque pays au « salaire vital de base », correspondant au niveau minimal de ressources nécessaires pour qu’une famille avec deux enfants vive dans des conditions dignes. Appliquée à l’Asie (voir ici en français), cette approche permet de montrer que les ouvrières du Bangladesh ne sont payées que 19% du salaire vital, celles du Cambodge 21%, celles d’Inde 26%.

Qu’en est-il de l’Europe ? Malheureusement, les salaires nominaux sont peut-être supérieurs, mais étant donné la différence du coût de la vie, on retrouve des résultats équivalents ou pires que ceux de l’Asie. Le salaire minimal officiel ne représente ainsi que 14% du salaire vital en Ukraine, Bulgarie et Macédoine ! Les Roumaines reçoivent 19% du salaire vital, comme au Bangladesh. Le meilleur chiffre est celui affiché par la Croatie, avec ... 36%. Conséquence : les ouvriers textiles vivent en deçà du seuil de pauvreté et sont souvent obligé-e-s de cumuler plusieurs emplois.

Au-delà de ce salaire de misère, les ouvriers et ouvrières européens du textile subissent plus généralement les mêmes mauvaises conditions de travail que leurs homologues asiatiques. Et la tendance serait plutôt à la dégradation. Parmi les ouvriers et ouvrières les plus exploités, le rapport pointe les Géorgiens, les travailleurs de l’Anatolie orientale en Turquie et ... les travailleurs à domicile bulgares, en pleine Union européenne. Un point positif tout de même : il ne semble pas y avoir de problèmes de sécurité structurelle des usines d’une ampleur comparable à ce que connaît le Bangladesh, où la vie des ouvrières est mise en danger au quotidien.

La campagne Clean Clothes appelle les gouvernements européens et les grandes marques à assumer leurs responsabilités, en commençant par instaurer un salaire minimal dans le secteur textile équivalent à 60% du salaire vital.

Lire le rapport complet (en anglais) ici.

Olivier Petitjean

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Photo : IndustriALL (manifestations d’ouvriers textiles rucs contre Texim, fournisseur de Hugo Boss)