Source : New York Times

Agroalimentaire

En Turquie, des réfugiés syriens exploités cueillent des noisettes pour Nestlé et Ferrero

Le Nutella est vraiment un produit maudit. Après l’huile de palme, liée à une déforestation massive en Indonésie et en Malaisie, le cacao accusé de favoriser le travail des enfants en Afrique de l’Ouest, et le sucre mauvais pour la santé, c’est aujourd’hui le dernier ingrédient phare de la célèbre pâte à tartiner qui se retrouve sur la sellette : la noisette. Une enquête du New York Times révèle l’exploitation croissante des réfugiés syriens en Turquie, dans les fermes qui approvisionnent Ferrero, le fabricant du Nutella, mais aussi Nestlé.

En janvier 2018, une offre spéciale à -70% sur le Nutella provoquait des émeutes dans certains supermarchés français : €1,41 pour un pot de 950g ! Même sans promotion, la célébrissime pâte à tartiner du groupe italien Ferrero a bâti son succès sur son prix très abordable, lui-même rendu possible par des ingrédients bon marché : l’huile de palme, bien sûr, mais aussi la noisette.

Le nord de la Turquie, le long de la Mer Noire, serait l’origine de 70% de la production mondiale de noisettes, destinée dans son immense majorité à l’industrie agroalimentaire. Ferrero absorberait à lui seul le tiers des noisettes turques, dans des conditions économiques qui ont favorisé le recours au travail bon marché - notamment, de plus en plus, celui de réfugiés syriens.

Peu de consommateurs savent que derrière les friandises de Nestlé ou Ferrero, il y a une culture réputée pour ses dangers et sa difficulté, ainsi que pour la prévalence du travail des enfants - un fléau contre lequel le gouvernement essaie de lutter depuis des années. Aujourd’hui, un nombre croissant des saisonniers employés comme cueilleurs de noisettes sont des réfugiés syriens, une population particulièrement vulnérable. Peu d’entre eux ont des permis de travail, de sorte qu’ils sont dépourvus de protection juridique.

Le Code du travail turc ne s’applique pas aux entreprises agricoles de moins de 50 employés, et la régulation de cette filière revient donc de fait aux entreprises agroalimentaires donneuses d’ordre. Ferrero déclare superviser un effort global pour interdire le travail des enfants et fixer des standards minimaux de rémunération et de sûreté. Cette entreprise familiale - dirigée par Giovanni Ferrero, dont la fortune personnelle a été estimée à $22,3 milliards par Forbes - est un empire construit sur la noisette. Elle achète un tiers des noisettes turques. Tout comme ses concurrentes, elle s’efforce de garantir un bonne image à ce produit.

Mais superviser de manière exhaustive les exploitations de noisettes en Turquie est une entreprise d’une difficulté exceptionnelle, parce qu’elles sont très nombreuses et très indépendantes. Le salaire minimum, payé par la plupart des agriculteurs, ne suffit pas à maintenir une famille au-dessus du seuil de pauvreté. Et c’est avant même que ce salaire soit ponctionné au passage par les intermédiaires qui mettent en relation les saisonniers et les agriculteurs, et qui empochent souvent plus que les 10% théoriques.

Lire l’intégralité de l’enquête sur le site du New York Times (en anglais).

Les propriétaires de fermes sont eux-mêmes économiquement à la merci des donneurs d’ordre :

Sema Otkunc est une agricultrice de 70 ans qui a hérité sa petite exploitation de son père et continue à la cultiver par sens du devoir familial. « Nous sommes à la merci du marché libre désormais, dit-elle. Les acheteurs disent ’Je donnerai ce prix’, et il n’y a rien que personne puisse faire. » Elle est un minuscule rouage dans une filière complexe, avec de multiples niveaux, dont elle ne sait presque rien. Elle ne connaît le nom d’aucun des acteurs du système, à part celui de son acheteur local, ni la destination finale de ses noisettes. Les géants de la confiserie qui se trouvent au sommet de cette chaîne d’approvisionnement tendent à cacher leurs circuits d’achat sous un voile de secret, et aucun acheteur n’est plus opaque que Ferrero. L’entreprise refuse de donner le nom d’aucune ferme où s’approvisionnent ses acheteurs, même si la plus simple arithmétique suggère que la réponse est : « la plupart d’entre elles ».

Une enquête réalisée en 2017 par la Fair Labor Association sur la chaîne d’approvisionnement en noisettes de Nestlé donne toutefois une idée des conditions qui y règnent. 72% des travailleurs déclaraient gagner à peine de quoi vivre, 99% travailler 7 jours par semaine, et la situation en termes de travail des enfants avait « détériorié durant l’année écoulée » en raison de la guerre en Syrie.

OP

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Photo:M.G. Kafkas CC via flickr