Transition ?

Énergie solaire : pourquoi EDF laisse-t-elle tomber sa filiale Nexcis et son invention prometteuse ?

par Emmanuel Riondé

C’est une innovation prometteuse : équiper les fenêtres des bâtiments d’un filtre photovoltaïque aux allures de vitres fumées, qui permet de produire de l’électricité. De quoi rendre les bâtiments plus autonomes et favoriser l’essor des énergies renouvelables. Problème : EDF a décidé de cesser l’activité de sa filiale, Nexcis, qui a mis au point le procédé. Abasourdis par la décision, les salariés, menacés par un plan social, proposent de reprendre l’entreprise, avec le soutien de syndicats. Mais dans l’indifférence, pour l’instant, du gouvernement.

L’été s’annonce long et angoissant pour les 77 salariés de Nexcis, une filiale d’EDF spécialisée dans la recherche en énergie photovoltaïque, implantée près d’Aix-en-Provence. Ils sont menacés de licenciements après qu’EDF a annoncé la liquidation de la société. Une annonce d’autant plus surprenante que les ingénieurs et techniciens de Nexcis ont mis au point un procédé digne d’intérêt : de minces panneaux photovoltaïques intégrés dans le double vitrage des bâtiments, maisons comme immeubles. Ces fenêtres appelées BIPV (pour « Building integrated photovoltaïc ») permettent à la fois de moduler la luminosité et de produire l’électricité.

« Des ouvrages avec des vitres orientées à l’est, à l’ouest et au sud pourraient être autosuffisants en énergie le jour », assure Bertrand Bertrand, responsable design et fiabilité de la filiale. « Nexcis a développé une technologie très prometteuse avec des rendements très satisfaisants », confirme un observateur extérieur, Jean-Louis Bal, président du Syndicat des énergies renouvelables (ENR). La technologie BIPV a été finalisée en novembre 2014. Pour ses recherches, Nexcis, lancée conjointement en 2009 par EDF et l’Institut de recherche et développement pour l’énergie photovoltaïque (Irdep) [1] a bénéficié d’un investissement de 75 millions d’euros, dont un tiers d’aides publiques. 17 brevets ont été déposés. L’invention n’attend plus qu’à être commercialisée, avec la perspective d’améliorer la sobriété et l’autonomie énergétique des bâtiments qui en seront équipés.

« Quand EDF nous a annoncé la fin, nous n’avions rien vu venir »

La direction d’EDF en a décidé autrement, en annonçant en février dernier la cessation d’activités de la filiale et un « plan de sauvegarde de l’emploi ». Les salariés en ont été les premiers surpris. « Nous étions tranquillement en train de travailler à ces recherches. Pas d’ouvriers, pas de culture syndicale, et quand EDF nous a annoncé la fin, nous n’avions rien vu venir », confie Stephan Dainotti, représentant du personnel qui s’est depuis syndiqué à la CGT quand il s’est aperçu que « la CFDT signait tout, tout de suite ».

Pourquoi risquer de ruiner ainsi six années de fructueuses innovations ? Le mystère demeure. « Jean-Bernard Lévy [le nouveau PDG d’EDF] est arrivé en octobre dernier. Il est là pour rendre EDF le plus rentable possible. Nexcis étant un centre de recherche avec un coût, il coupe la branche », avance le représentant syndical. D’autant que l’invention, si elle est mise en œuvre à grande échelle, pourrait contribuer à réduire la consommation d’électricité produite par EDF et, à terme, entraver ses bénéfices. On sait le peu de cas que l’électricien réserve, pour l’instant, au développement des énergies renouvelables : elles ne pèsent que 0,1% de sa production d’électricité en France (hors barrages qui pèsent 9,8%, le nucléaire représentant 88%, voir notre document sur le sujet). Ce qui n’a pas empêché l’entreprise publique a être choisie par le gouvernement comme sponsor de la conférence sur le climat, fin 2015 à Paris.

« Pépite technologique »

Pour Stephan Dainotti, les actionnaires de Nexcis, au premier rang desquels EDF, « se sont dit qu’il y avait quelque chose à tirer de ces recherches, qu’il fallait juste mettre les brevets au chaud pour les récupérer plus tard » [2]. Et les revendre à bon prix, sans s’embarrasser de 77 salariés. Cette hypothèse s’appuie sur le sort réservé par EDF au rapport demandé à la banque Rothschild. Entre mai et novembre 2014, la banque est mandatée par EDF pour trouver de nouveaux investisseurs potentiels à Nexcis. Selon, Stephan Dainotti, si la banque n’a pas identifié de nouveaux partenaires, elle a conseillé à EDF de préserver sa filiale. « Au regard des premiers résultats sur le BIPV tombés mi-novembre, la banque a malgré tout défendu le scénario d’une poursuite de l’activité de Nexcis sur deux ou trois ans pour tenter d’exploiter au mieux cette pépite technologique », commente le syndicaliste.

EDF en a décidé autrement, peut-être aussi à cause de la rude concurrence sur le marché du photovoltaïque, déstabilisé par l’arrivée d’entreprises chinoises. Egalement à cause des aléas du soutien public à la filière. « Je n’ai pas suffisamment d’éléments pour analyser les raisons du lâchage de Nexcis par EDF, prévient le président du Syndicat des énergies renouvelables, Jean-Louis Bal. Mais je peux dire que l’état actuel du développement de la filière photovoltaïque en France, très dépendante d’appels d’offres toujours repoussés, ne favorise pas l’investissement industriel. L’extrême irrégularité du marché crée une situation difficile, y compris pour des entreprises françaises telles que Photowatt [reprise en 2012 par EDF], Voltec Solar ou Fonroche. »

Projet de reprise par des salariés

En avril, treize chercheurs du CNRS, spécialisés dans le photovoltaïque, appelaient à « sortir Nexcis de la vallée de la mort » et à « explorer, avant qu’il ne soit trop tard, toutes les solutions susceptibles de préserver les acquis uniques portés par Nexcis dans le domaine du photovoltaïque en France ». (à lire sur Mediapart). Contactée, la direction d’EDF n’a pas souhaité commenter sa décision. Le nouveau directeur général de Nexcis, Michel Rubino, nommé en avril à la place de son prédécesseur, en congé maladie depuis le mois de mars, attend, lui, que des repreneurs se manifestent.

Car l’histoire de Nexcis et de son procédé n’est pas terminée. Trois dossiers de reprise devraient être déposés d’ici le 15 juillet, dont un porté par des salariés. Une quarantaine d’entre eux se sont associés à une start-up de sept personnes, créée en 2011 et installée à Gardanne, Crosslux. La TPE a développé une technique qui ajoute de la valeur esthétique au vitrage en lui conférant un aspect vitre fumée. Utilisant la technologie CIGS (pour « cuivre indium gallium et sélénium ») d’élaboration de cellules photovoltaïques en couche mince, ce procédé est considéré comme performant d’un point de vue économique et énergétique par la plupart des acteurs du secteur. « Nexcis a un produit mais pas de marché. Crosslux a un marché mais pas encore de produit », résume Pierre Yves Thoulon, directeur technique de la petite entreprise, pour expliquer leur projet de « mariage ». Deux entreprises du bâtiment, Bouygues Construction et TCE Solar, une entreprise de BTP spécialisée dans les bâtiments à « énergie positive », seraient intéressées. A terme, la nouvelle activité pourrait créer 150 à 200 emplois.

Le gouvernement aux abonnés absents

Des soutiens politiques commencent à se manifester. Des élus locaux du Front de gauche, l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi, ou la maire d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains (UMP), sont intervenues (une pétition de soutien a été lancée mi avril). Mais le soutien de l’État, propriétaire à 84% d’EDF, se fait attendre. « Dans cette affaire, il ne joue pas son rôle et cet abandon nous désole, commente Laurent Langlard, porte-parole de la Fédération mines et énergies de la CGT, qui défend la mise en place de vraies filières industrielles sur les énergies renouvelables. »

Les salariés de Nexcis ont été reçus fin mars par Elisabeth Borne, alors directrice de cabinet de Ségolène Royal [3] : « Ils nous ont écoutés, nous ont dit qu’ils nous comprenaient, mais on attend toujours leur retour », relate, dépité, un salarié de Nexcis. « On soutient leur projet de reprise à 200%, d’autant que potentiellement il devrait créer de l’emploi. Alors que l’État parle beaucoup de transition énergétique, ce choix de lâcher Nexcis le renvoie à ses propres contradictions ! », s’agace Gilbert Benhamou, de la CGT des Bouches-du- Rhône. Le silence va-t-il se rompre ? « On attend la loi sur la transition énergétique censée donner plus de visibilité aux énergies renouvelables et notamment au photovoltaïque, souligne Jean-Louis Bal. Le gouvernement sera contraint d’y allouer des moyens, filière par filière. On verra alors quelle est la réelle volonté de l’État. En attendant, la fermeture de Nexcis par EDF est bien révélatrice d’une contradiction majeure de l’État. » Une de plus en matière de créations d’emplois associée à l’enjeu de la transition énergétique.

Emmanuel Riondé

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Photo : CC Sandia Labs

[1L’Irdep est un institut de recherche mixte entre EDF, CNRS et Chimie ParisTech (Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris).

[2EDF détient 65 % (via EDF Energies nouvelles et sa holding Edev) de Nexcis ; la société d’investissement EREN 33 %, le fondateur de Nexcis, Olivier Kerrec, 1,9 % et IBM les 0,1% restant.

[3Elle a depuis été nommée à la tête de la RATP.