Précarité sans frontières

Entre France et Allemagne, Ipsos se joue des modèles sociaux

par Rachel Knaebel

Installés à Berlin, ils travaillent pour le plus grand institut de sondage et d’études marketing français : Ipsos. Comme la plupart des entreprises du secteur, Ipsos recourt en France à des vacations et à des CDD d’usage très précaires. En Allemagne, l’institut de sondage a encore trouvé plus « compétitif » : des enquêteurs sous statut d’auto-entrepreneurs, rémunérés sur factures, sans cotisations patronales à acquitter, et à des tarifs défiant toute concurrence. Une précarité qui se délocalise et fait partie intégrante du business des sondages.

Adeline, Fanny, Martine et Jérémy [1] travaillent tous les quatre comme enquêteurs téléphoniques pour Ipsos, l’institut de sondage « leader des études par enquêtes sur le marché français ». Ce sont des Français délocalisés : ils travaillent depuis Berlin, la capitale allemande. Leur tâche : interroger depuis un centre d’appel des particuliers pour des sondages, des études de marché ou des enquêtes clientèles. Ils appellent en fin de journée dans des foyers français, suisses et belges. Et sont payés par Ipsos. Enfin presque. C’est sa filiale allemande, Ipsos GmbH, qui les emploie. Enfin pas tout à fait. Puisqu’ils ne sont pas salariés, mais travailleurs indépendants, rémunérés sur facture.

« C’est complètement artificiel. Nous sommes censés être travailleurs indépendants, mais ce sont eux qui fixent les tarifs. C’est à nous de faire des factures mais ils nous disent quelle somme inscrire dessus », rapporte Jérémie. « La seule chose qui fait que nous sommes travailleurs indépendants, c’est qu’Ipsos ne nous paient pas de cotisations pour la sécurité sociale, pas de cotisations retraites, pas de congés payés. Pour tout ça, c’est zéro. »

Vacataires, travailleurs indépendants… la précarité sans frontières

Ipsos est le premier institut de sondages d’opinion et d’études de marché en France, le troisième au niveau mondial, avec un chiffre d’affaire global de plus de 1,7 milliard d’euros en 2013. Ipsos SA dispose d’une filiale en Allemagne depuis 1993. Elle appartient à 100 % à la société mère. Elle en partage le nom et le logo. La filiale allemande n’est toutefois pas connue outre-Rhin pour ses sondages politiques comme Ipsos l’est en France. Elle y réalise essentiellement des études de marché. Et se place parmi les quatre premiers acteurs du secteur dans le pays. La filiale regroupe elle-même plusieurs entreprises selon leurs champs d’activité, dont Trend Test, la plateforme d’enquête téléphonique basée à Berlin. Trend Test fait travailler des enquêteurs de langue étrangère depuis 2002. Ils sont aujourd’hui 400, dont environ 100 français, selon les chiffres fournis par Ipsos Allemagne. Il n’y travaillent pas tous en même temps et le turn over est élevé [2].

En France, Ipsos emploie ponctuellement un millier d’enquêteurs environ, sur 220 postes téléphoniques répartis dans trois sites [3]. Dans l’Hexagone, les enquêteurs des instituts de sondages sont des salariés vacataires, embauchés sous forme de CDD d’usage qui peuvent ne durer que quelques heures et se multiplier dans le temps. « A Ipsos, 99% des enquêteurs sont vacataires, indique Emmanuelle Lavignac, délégué CGT d’Ipsos France. Et la vérité, c’est que la plupart des enquêteurs sont en parallèle inscrits au chômage. Ils travaillent par exemple 80 heures par mois, et les allocations chômage remplissent le trou. »

Aucune cotisation patronale à payer

Certains travaillent en contrats de « Chargé d’enquêtes intermittents à garantie annuelle », dits Ceiga, qui garantissent qu’une partie du travail doit leur être réservée. « Mais il ne s’agit pas d’un vrai CDI, et les enquêteurs en contrat Ceiga ne bénéficient pas des Assedic », précise Valérie Baggiani, de la fédération CGT des instituts de sondages. « En plus, la majorité des salariés qui ont opté pour ce contrat gagnent tellement peu qu’ils sont en fait sous le seuil de pauvreté. » Le système français d’embauche des enquêteurs des instituts de sondage est donc déjà très précaire pour les salariés et très pratique pour les employeurs.

En Allemagne, Ipsos a trouvé encore plus flexible. « Tous nos enquêteurs, 1 300 en face à face, 1 200 sur deux centres d’appels, sont travailleurs indépendants », confirme Michael Voigt, chargé de terrain à Ipsos Allemagne. « Nous ne payons pas de charges sociales pour les enquêteurs. Ils sont seuls responsables de leurs charges sociales. » Ce qui peut revenir cher aux collaborateurs. En Allemagne, une sécurité sociale coûte plusieurs centaines d’euros par mois pour un travailleur indépendant. Si encore le niveau de rémunération augmentait en conséquence du statut imposé d’indépendant… Mais c’est loin d’être le cas.

6 à 7 euros de l’heure en honoraires

Combien sont payés les Français téléphonant pour Ipsos du centre d’appel de Berlin ? « Nous ne donnons pas d’informations à ce sujet », répond la chargée de communication d’Ipsos Allemagne, Gudrun Witt. « Les modes de rémunération changent sans arrêt », signale pour sa part Martine, enquêtrice. « Nous ne sommes pas payés au temps de travail mais au nombre d’entretiens effectués et au temps effectivement passé à interroger les gens. On passe beaucoup de temps à se faire jeter au téléphone. Et ça, c’est du temps qui n’est pas payé. Seuls les questionnaires menés jusqu’au bout sont facturés. Si la personne au bout du fil accepte de répondre mais raccroche au bout de 20 mn avant la dernière question, c’est du temps de travail non payé. »

Entre les différents modes de rémunération, un forfait horaire fixe ou un forfait au questionnaire (qui change selon les types de questionnaires) et un système de primes, difficile pour les enquêteurs berlinois d’Ipsos de savoir combien ils seront effectivement payés à la fin du mois. « Tout est fait pour que ce soit très compliqué de comprendre comment est calculé ta rémunération », rapporte Martine. « Il faut se fier à des machines qui calculent en fonction du nombre d’entretiens réalisés et du temps d’interview. » Aujourd’hui, Martine estime gagner « entre 6 et 7 euros de l’heure ». Jérémie, lui, arrive « à faire 8,50 euros en moyenne, mais pas toujours. » Pour Fanny, c’est « en moyenne 30 euros pour une plage de quatre heures de travail », soit 7,5 euros de l’heure. Tout ça en honoraires, rappelons-le, c’est à dire net pour Ipsos, qui ne s’acquitte donc pas de cotisations sociales sur ce type de contrat. Pour Martine, « C’est devenu humiliant de travailler à ces conditions. »

« C’est devenu humiliant de travailler à ces conditions »

Pour Ipsos en revanche, l’opération peut sembler profitable : 7,5 euros de l’heure sans cotisations sociales, c’est bien moins que le Smic horaire français, à 9,53 euros bruts de l’heure, et que le salaire minimum pratiqué à Ipsos en France, un peu supérieur, à 9,78 euros bruts de l’heure, auxquels il faut ajouter les cotisations patronales. Il paraît donc avantageux pour la société mère de déléguer des études qui concernent le marché français à sa filiale allemande.

Est-ce courant ? Pour y répondre, Ipsos France renvoie à sa filiale. Et la plateforme téléphonique Trend Test renvoie à la chargée de communication d’Ipsos Allemagne, Gudrun Witt, qui explique : « Ça dépend vraiment. Je crois qu’il y a des études qui sont directement données par la société mère. » Limpide. « C’est tout à fait possible, et ça se fait, qu’Ipsos Allemagne reçoive des missions de la société mère », indique aussi le chargé de terrain Michael Voigt. « La société mère peut décider qu’une étude sera effectuée depuis l’Allemagne, même avec des appels à passer ailleurs en Europe. » Impossible de savoir en quelles proportions.

Un « job d’appoint adapté aux femmes aux foyers »

Ipsos n’est certes pas le seul institut de sondage allemand à pratiquer des tarifs bas, surtout à Berlin, où le taux de chômage frôle les 12%, où la vie est meilleure marché que dans d’autres grandes villes du pays et où viennent s’installer de plus en plus de jeunes Européens des quatre coins du continent. Faire travailler les enquêteurs sous statut d’auto-entrepreneur est une pratique quasi-systématique dans la branche en Allemagne. « Dans presque tous les instituts de sondages allemands, les enquêteurs travaillent sur facture », indique Mathias Venema, syndicaliste de la confédération des services Verdi.

L’institut GfK par exemple, première entreprise d’études de marché allemande, et parmi les cinq premières mondiales, recrute ses enquêteurs téléphoniques comme travailleurs indépendants en vantant des « jobs d’appoint », « particulièrement adaptés aux femmes aux foyers, mères, étudiants et seniors » ! La fameuse ménagère de plus de 50 ans, reine des enquêtes d’audimat, est aussi une main d’œuvre bon marché. Les entreprises justifient aussi le statut imposé d’auto-entrepreneur par « la nature même du travail », comme le dit Mathias Voigt, chargé de terrain à Ipsos Allemagne. « Les enquêteurs peuvent refuser une mission », souligne-t-il. L’argument est le même que celui des instituts de sondage français pour légitimer le recours systématique aux CDD d’usage dans le secteur.

Une flexibilité « très pratique »

Beaucoup des Français travaillent pour Ipsos à Berlin en exerçant une autre activité, souvent dans la création culturelle, ou le temps d’apprendre l’allemand et de trouver un travail correctement rémunéré. Beaucoup ont moins de 35 ans. Pour Martine, « le côté addictif et positif de ce travail, c’est que la flexibilité est très pratique quand on a une activité à côté. Quand mon activité principale connait un creux, je peux y retourner et faire un peu d’argent. Mais ces derniers temps, j’en fais de moins en moins vu les nouveaux modes de rémunération. » « On s’inscrit sur le planning le vendredi soir pour la semaine qui commence dix jours après », explique Adeline. « Et on peut annuler jusqu’à la veille. C’est très pratique. La contrepartie, c’est qu’il n’y a peut-être plus de place pour travailler au moment où on souhaite s’inscrire. Ipsos n’a aucune obligation de te faire travailler. »

La flexibilité va donc dans les deux sens. Et elle est même appréciée par certains « collaborateurs ». Justifie-t-elle de les faire travailler sans s’acquitter des cotisations patronales ? Un porte-parole du syndicat des services Verdi pour le secteur n’hésite pas à parler de « fausse indépendance » pour les enquêteurs recrutés comme auto-entrepreneurs. « A Verdi, nous voulons une concurrence capitalistique entre les différentes entreprises du secteur, une concurrence qui ne se fasse pas sur le dos des travailleurs. », déclare le responsable syndical qui souhaite rester anonyme.

Crainte de représailles

Une pratique dans laquelle Ipsos est pourtant passé maître, selon le syndicaliste : « Ipsos est connu en Allemagne dans la branche pour faire preuve d’une volonté de recherche du profit encore plus marquée que les autres et pour être très inventif pour faire concurrence aux autres instituts au détriment des conditions de travail, également pour les salariés. Ipsos est très avancé dans ce domaine », dit-il avec prudence. Les délégués syndicaux d’Ipsos Allemagne n’ont pour leur part pas souhaité nous parler. « C’est possible qu’ils craignent des représailles », avance leur collègue du syndicat Verdi.

La concurrence accrue entre les différentes entreprises du sondage, la CGT la perçoit aussi de ce côté-ci du Rhin. « Des centres d’appels ferment depuis 2010-2011 », rapporte Valérie Baggiani. En cause, la digitalisation des données et la montée en puissance du recueil de données sur Internet au détriment du téléphone. Le secteur traverse une crise. « Mais Ipsos se porte bien. L’entreprise continue à verser des dividendes aux actionnaires », constate Valérie Baggiani.

Des statuts pas tout à fait légaux

Vacataires ou faux indépendants, ces statuts précaires font partie intégrante du business des sondages depuis longtemps [4]. Ils sont pourtant loin d’être parfaitement légaux. « La majorité des personnes qui engagent des procédures juridiques pour requalifier leur relation de travail en CDI gagnent », explique Valérie Baggiani. En Allemagne aussi, des enquêteurs attaquent les entreprises de sondage pour faire reconnaître leur statut de salarié de fait.

« Les enquêteurs en face-à-face ont peu de chance de voir les tribunaux requalifier leur activité en travail salarié, parce qu’il ne travaillent pas dans les locaux des instituts et exercent souvent pour plusieurs entreprises à la fois », explique Mathias Venema, du syndicat Verdi. « Ceux qui travaillent en centre d’appel ont plus de chances. Mais les entreprises réagissent avec toujours plus de nouvelles astuces pour se protéger en cas de procédure au tribunal. » Elle peuvent par exemple, comme Ipsos Allemagne, faire signer un contrat à ses collaborateurs sous statut d’auto-entrepreneurs qui stipule que l’enquêteur est « libre de toute obligation concernant son lieu ou sa méthode de travail ». Pour des travailleurs qui doivent se rendre dans les locaux du centre d’appel et suivre des questionnaires précis déterminés par l’entreprise, l’artifice peut sembler un peu gros.

Rachel Knaebel

Cet article a été publié initialement par Basta !.

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Photo : CC Brandon King

[1Ces prénoms ont été changés, les personnes souhaitant garder l’anonymat.

[2Ipsos a d’autres filiales au Royaume Uni, en Irlande, Italie, Espagne, Roumanie, Belgique, Hongrie, Portugal, Suède, Norvège, Danemark, Bulgarie, Russie, République tchèque, Slovaquie…Voir le « Document de référence 2012 », ici.

[3Pour comparaison, le centre d’appel d’Ipsos à Berlin dispose de 136 postes d’enquêtes téléphoniques.

[4Voir à ce sujet le livre du sociologue Rémy Caveng (interviewé par Basta ! ici), Un laboratoire du « salariat libéral ». Les instituts de sondage, Paris, 2011, Éditions du Croquant.