Travail forcé

Esclavage moderne sur les chantiers de la Coupe du monde au Qatar : plainte contre Vinci en France

par Olivier Petitjean

Le Qatar, qui doit accueillir en 2022 la Coupe du monde de football, a lancé à cette occasion plusieurs grands projets d’infrastructures, caractérisés autant par leur démesure que par leur coût humain. Plusieurs centaines d’ouvriers, majoritairement des travailleurs migrants venus d’Asie du Sud, sont déjà décédés sur les chantiers, où règnent des conditions de quasi esclavage. Les groupes français présents sur place - Vinci et Bouygues notamment - assuraient que leurs propres projets étaient exempts de ces pratiques. Mais, aujourd’hui, l’association Sherpa et la CGT du bâtiment déclarent avoir recueilli suffisamment d’éléments en charge pour porter plainte en France contre Vinci et contre les dirigeants de sa filiale qatarie.

La plainte déposée par Sherpa et la Fédération Nationale des Salariés de la Construction, Bois et Ameublement (FNSCBA) CGT vise la filiale Vinci Construction Grands Projets (VCGP) et les dirigeants français de QDVC, la filiale mise en place par Vinci pour mener à bien ses projets au Qatar [1]. La plainte vise les infractions de travail forcé, réduction en servitude et recel. L’ONG et le syndicat dénoncent « l’utilisation par ces entreprises de menaces diverses pour contraindre une population vulnérable à des conditions de travail et d’hébergement indignes et à une rémunération dérisoire ».

Les conditions de travail sur les chantiers qataris du Mondial 2022 défraient la chronique depuis que plusieurs médias et associations humanitaires ont commencé à tirer la sonnette d’alarme sur le nombre d’accidents mortels sur les chantiers. On estime qu’au rythme actuel, près de 4000 ouvriers pourraient trouver la mort d’ici 2022. Plus globalement, les ouvriers sont souvent maintenus dans une situation de servitude, contraints de vivre et travailler dans des conditions terribles sans possibilité de protester ni de partir puisque leurs passeports sont confisqués d’entrée par les employeurs.

L’enfer des chantiers qataris

Comme le rappelle une enquête à ce sujet publiée il y a quelques mois par l’Observatoire des multinationales (lire Conditions de travail sur les chantiers du Qatar : quel est le rôle de Bouygues et Vinci ?), Vinci a profité de ses relations étroites avec les dirigeants qatari pour décocher contrats sur contrats dans le pays. Le groupe de BTP emploie plusieurs milliers d’ouvriers pakistanais ou népalais sur ses chantiers, directement ou par le biais de ses sous-traitants.

Confronté au scandale international suscité par les conditions de travail sur les chantiers de la Coupe du mondée qatarie, Vinci avait toujours assuré - comme Bouygues - que ces problèmes ne la concernaient pas et qu’elle assurait à ses ouvriers des conditions décentes de vie et de travail. Le groupe avait même organisé une visite de journalistes français pour le démontrer... sans toutefois laisser entrer les syndicats ! Et une ambiguïté demeurait sur la question des conditions faites aux ouvriers par les sous-traitants, qui peuvent représenter la majorité de la force de travail sur certains chantiers.

Responsabilité des multinationales

Sherpa et la FNSCBA CGT ont mené l’enquête sur le terrain et déclarent aujourd’hui avoir réuni suffisamment d’« éléments accablants » pour porter plainte contre les filiales de Vinci concernées. Une enquête qui n’a rien eu de facile, selon Marie-Laure Guislain, responsable du contentieux à Sherpa : « Les migrants sont terrorisés à l’idée des représailles qu’ils pourraient subir. Nous avons pu néanmoins collecter sur place des preuves formelles de conditions de travail et de logement indignes, pour une rémunération sans rapport avec le travail fourni, et effectué sous la contrainte de menaces. »

Il est notamment question de journées de travail de 66 heures, y compris des heures supplémentaires au-delà du maximum légal qatari, de salaires de misère, et de l’absence de dispositifs élémentaires de sécurité sur les chantiers malgré une chaleur de 40º. Plusieurs accidents mortels par asphyxie sur les chantiers coordonnés par Vinci sont également évoqués.Les conditions de logement seraient elles aussi contraires aux dispositions légales en vigueur au Qatar. (Voir l’entretien vidéo ci-dessous, ainsi que ce témoignage recueilli par le Parisien)

Proposition de loi

La plainte est déposée quelques jours avant l’examen à l’Assemblée, le 30 mars, de la nouvelle mouture de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, dans une version considérablement édulcorée par rapport à sa première version, rejetée il y a quelques semaines (lire notre article). La nouvelle mouture ne prévoit plus de sanction pénale, mais seulement une amende relativement modeste, rend l’imputation de la responsabilité beaucoup plus difficile, et ne concerne plus qu’un nombre réduit d’entreprises. Le projet de loi n’en suscite pas moins une étonnante levée de boucliers de la part des milieux patronaux français. Selon Sherpa, « pour éviter des morts au Qatar comme au Bangladesh, le texte devra être impérativement amendé lors du vote ».

Une pétition en ligne a été mise en place pour appuyer la plainte de Sherpa et de la CGT.

Lire notre enquête Conditions de travail sur les chantiers du Qatar : quel est le rôle de Bouygues et Vinci ?

Olivier Petitjean

Cet article a été modifié le mercredi 25 mars à 16h30 pour intégrer l’interview vidéo et un résumé des éléments à charge qu’il apporte.
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Photo : Cassim Shepard CC