Dérégulation

ExxonMobil, Goldman Sachs et compagnie : que signifie la nouvelle administration Trump ?

par Olivier Petitjean

Donald Trump vient d’officialiser son choix pour le poste de Secrétaire d’État, l’équivalent du ministre des Affaires étrangères : ce sera Rex Tillerson, patron de la firme pétrolière ExxonMobil. Une nomination qui intervient après celle de dirigeants de Goldman Sachs, de climato-sceptiques et autres figures peu recommandables. La démarche est sans ambiguïté : il s’agit de mettre l’appareil d’État et les autorités de régulation entre les mains de ceux mêmes qui n’ont cessé de combattre leurs tentatives de réformes et parfois leur existence même.

Rex Tillerson, patron d’ExxonMobil, sera donc le prochain Secrétaire d’État américain. Sa nomination intervient un jour après celle du numéro deux de Goldman Sachs, Gary Cohn, au poste de conseiller économique de la Maison blanche. Ce ne sera jamais que le troisième ancien cadre de la banque à rejoindre l’administration Trump, après Steven Mnuchin, directeur de hedge fund nommé au Trésor, et Steve Bannon, animateur du site d’extrême-droite Breitbart, lui aussi passé par Goldman. Parmi les ministres que s’est choisi le nouveau président américain, aux côtés de quelques généraux et personnalités politiques, on ne compte plus les personnalités issues du secteur privé, généralement dans ses franges les plus extrémistes. Autre point commun ? Tous ou presque sont des milliardaires ou des multimillionaires.

On connaissait le poids de l’argent dans la vie politique américaine et la puissance des lobbys à Washington. Depuis longtemps, les va-et-vient entre administration et secteur privé sont monnaie courante dans la capitale américaine, comme ils le sont à Paris ou à Bruxelles. Avec la future administration Trump, une nouvelle étape est toutefois franchie. Il ne s’agit plus seulement d’influencer les régulations et d’entraver les tentatives de réforme de l’administration. Il ne s’agit plus même simplement de placer quelques hommes à des positions clés pour faciliter les relations entre régulateurs et régulés. Dorénavant, les autorités publiques sont confiées à ceux là même qui ont consacré leur carrière à les combattre.

Ce sont ainsi des anciens de Goldman Sachs qui auront la main sur la régulation de Wall Street, et des pétroliers qui contrôleront celle du secteur de l’énergie et la politique climatique. Mais cela ne s’arrête pas là. Le nouveau directeur de l’Agence de protection de l’environnement, Scott Pruitt, a engagé des dizaines de procédures judiciaires contre cette Agence en tant que procureur de l’Oklahoma pour défendre les intérêts de l’industrie pétrolière. Le nouveau Secrétaire au Travail, Andrew Puzder, est le dirigeant d’une chaîne de fast-foods qui a pris publiquement position contre les régulations fédérales et notamment la réforme du système de santé du président Obama. C’est aussi un opposant déterminé de la hausse du salaire minimal réclamée par une campagne de plus en plus vigoureuse aux États-Unis. La Secrétaire à l’Éducation, Betsy DeVos, est une adversaire acharnée des syndicats d’enseignants et de l’école publique en général : elle a proposé de remplacer celle-ci par un système de coupons distribués aux familles pour payer leur éducation dans des écoles privées. Le secrétaire à la Santé, Tom Price, est un opposant de longue date de l’avortement et de la contraception. Et ainsi de suite.

Quand les régulés prennent le pouvoir sur les régulateurs

Inutile de dire qu’avec une telle conception du gouvernement, le conflit d’intérêts devient la règle plutôt que l’exception. À commencer par ceux de Donald Trump lui-même, bien sûr. Mais tous ses futurs ministres sont eux aussi concernés. Rex Tillerson est déjà épinglé pour ses liens étroits avec la Russie et l’intérêt d’ExxonMobil à une levée des sanctions contre cette dernière, qui lui permettrait de relancer ses projets de forage dans l’Arctique. Ces problèmes pourraient donner lieu à de vigoureuses batailles au Sénat, qui doit valider les nominations de Trump, et où les Démocrates gardent une minorité de blocage et pourraient être rejoints par certains Républicains.

Mais au-delà même de ces cas emblématiques, le phénomène s’étend jusqu’aux échelons inférieurs des administrations fédérales. La révélation de la diffusion d’un questionnaire interrogeant les employés du Département de l’Énergie sur leur implication dans les questions de changement climatique a été largement considérée comme le signe avant-coureur d’une future chasse aux sorcières. Une analyse de l’ONG Public Citizen, reprise par The Nation, montre plus globalement que l’équipe de transition choisie par Trump, dont le rôle est d’identifier les quelques dizaines de cadres dirigeants qui prendront les rênes des agences fédérales sur le plan opérationnel, compte 70% de lobbyistes souvent chargés de défendre des intérêts privés contre ces mêmes agences. On y retrouve ainsi un ancien lobbyiste de PepsiCo et le géant de l’agrochimie DuPont chargé de sélectionner les futurs cadres du département de l’Agriculture. De même, ce sont majoritairement des avocats chargés de défendre leurs clients contre les procédures initiées par le département de la Justice qui choisiront les dirigeants de ce ministère. Myron Ebell, lobbyiste acharné du climato-scepticisme, était chargé de la transition au sein de l’Agence de protection de l’environnement.

Bref, si Donald Trump a remporté les élections en faisant campagne sur la haine de l’establishment et des élites de Washington, il risque surtout de présider à une prise de pouvoir sans précédent des intérêts privés sur l’appareil d’État.

Olivier Petitjean

— 
Photo : Wikimedia Commons CC