Source : The Guardian

Chaîne d’approvisionnement

Filière crevette : Carrefour et d’autres groupes de grande distribution accusés de recourir au travail esclave en Thaïlande

Le quotidien britannique The Guardian publie les résultats d’une enquête de six mois sur coulisses de la filière crevette thaïlandaise, qui alimente les supermarchés d’Europe et des États-Unis. Les bateaux de pêche qui récoltent la nourriture destinée aux crevettes emploient des milliers de migrants cambodgiens ou birmans, dans des conditions d’exploitation et de violence extrêmes. Une nouvelle fois, les enseignes de grande distribution semblent réticentes à assumer effectivement leur responsabilité.

L’enquête du Guardian (à lire ici en anglais, avec vidéo et infographie [1]) se concentre sur la principale entreprise du secteur de la crevette en Thaïlande, Chaoren Pokphand Foods (CP Foods). Celle-ci représente environ 10% des 500 000 tonnes de crevettes bon marché exportées chaque année par la Thaïlande pour alimenter la demande galopante des consommateurs occidentaux. CP Foods vend ses crevettes aux géants mondiaux de la grande distribution : Carrefour, mais aussi Walmart, Aldi et Tesco. L’enquête se base sur des centaines d’entretiens avec différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement. Les problèmes constatés chez les fournisseurs de CP Foods concerneraient aussi les autres entreprises du secteur en Thaïlande.

Les crevettes élevées par CP Foods sont nourries avec d’énormes quantités de farine de poissons, elle-même élaborée à partir de poissons pêchés au large de la Thaïlande dans des bateaux industriels, sous-traitants de CP Foods. C’est dans ces bateaux que sont recrutés de force des centaines de milliers de migrants d’origine cambodgienne ou birmane. Selon les témoignages recueillis par le Guardian, ils sont soumis à des conditions de travail et de vie d’une violence extrême : journées de 20 heures, tortures et assassinats sommaires, ouvriers enchaînés pour les empêcher de s’évader, absence de paie pendant des mois, fourniture d’amphétamines pour « tenir le coup ».

La Thaïlande est de plus en plus montrée du doigt en matière de travail esclave. On estime à près de 500 000 le nombre d’esclaves dans le pays, pour la plupart des immigrés issus des pays voisins. Le secteur de la pêche à lui seul emploie environ 300 000 personne, dont 90% de migrants. Les rescapés de ces « bateaux de la mort » interrogés par le Guardian ont été capturés ou escroqués par des intermédiaires, qui les ont ensuite « vendus » aux capitaines des bateaux de pêche.

Les grandes marques n’assument pas

La réponse de Carrefour est malheureusement révélatrice d’une relative hypocrisie et de l’irresponsabilité des grandes marques internationales qui utilisent ces longues chaînes d’approvisionnement internationales. D’un côté, l’entreprise déclare avoir réalisé un « audit social » en juillet 2013 dans l’usine de CP Foods où elle se fournit, sans rien constater d’anormal. Rappelons cependant que les faits incriminés par le Guardian ne concernent pas l’usine de CP Foods, mais les conditions de travail dans les bateaux qui fournissent cette usine. Et Carrefour a admis aux journalistes du Guardian qu’elle ne procédait pas à des vérifications sociales jusqu’au bout de chaînes d’approvisionnement complexes.

De l’autre côté, suite aux révélations du quotidien britannique, Carrefour s’est empressée d’annoncer [2] qu’elle suspendait unilatéralement toutes relations commerciales avec CP Foods, sans s’interroger sur le rôle objectif des multinationales de la grande distribution - à travers leurs pratiques commerciales, notamment la pression sur les coûts - dans l’émergence de telles pratiques en bout de chaîne.

Une attitude qui rappelle celle adoptée par Carrefour et Auchan en ce qui concerne une autre de leur chaîne d’approvisionnement internationalisée, la filière textile, suite à la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh (lire Un an après le Rana Plaza, Auchan et Carrefour pas prêts à assumer leurs responsabilités et Anniversaire du Rana Plaza : la responsabilité des multinationales pas encore à l’ordre du jour en France).

Le porte-parole de CP Foods au Royaume-Uni, de son côté, reconnaît les problèmes, mais explique qu’il est impossible pour son entreprise de savoir exactement ce qui se passe dans sa chaîne d’approvisionnement...

Les enseignes de grande distribution contactées par le Guardian déclarent toutes leur opposition au travail esclave. Il semble que certaines d’entre elles au moins étaient parfaitement conscientes des conditions de travail qui règnent dans les bateaux des fournisseurs de CP Foods et de l’industrie de la crevette thaïlandaise en général. L’Organisation internationale du travail (OIT) et plusieurs ONG ont déjà émis plusieurs alertes à ce sujet au cours des dernières années. Les grandes marques semblent néanmoins avoir continué à se concentrer sur leur chaîne d’approvisionnement directe, plus facile à gérer, sans remonter plus en amont. On peut espérer que les révélations du Guardian contribueront à accélérer les modestes efforts existants pour améliorer les conditions de travail et de vie tout au bout de la chaîne.

Olivier Petitjean