Forêt de Khimki (Russie) : mobilisation contre un projet d’autoroute destructeur

Depuis 2006, un projet d’autoroute auquel est associé le groupe français Vinci menace la forêt de Khimki, près de Moscou. Il suscite une forte mobilisation des militants écologistes russes, largement relayée au niveau international. En juin 2013, des associations russes et françaises ont déposé plainte devant la justice pour corruption et trafic d’influence.

Un combat écologiste au cœur de la Russie de Poutine

Des yeux bleus, des cheveux blonds sagement coiffés, une robe discrète. Evgenia Chirikova aurait pu rester la tranquille ingénieure qu’elle était si la corruption de l’administration russe et la voracité d’un groupe de construction français ne l’avaient fait sortir du bois. Evgenia est devenue la porte-parole d’une mobilisation citoyenne qui provoque des remous à Moscou et fait tache sur les belles plaquettes de communication « durable » du premier groupe mondial de construction, Vinci. Cette mobilisation s’oppose au tracé de la future autoroute Moscou/Saint-Pétersbourg, qui traverse une zone naturelle protégée et détruit une forêt ancienne.

Tout commence en 2006. Evgenia, qui a monté une petite entreprise de composants électroniques, s’installe avec son mari et ses deux jeunes enfants dans un appartement de la banlieue moscovite, dans la ville de Khimki, à la lisière d’une magnifique forêt de bouleaux et de chênes. Un jour, le couple se promène dans les bois et découvre de mystérieuses marques rouges peintes sur les arbres. C’est le signe qu’ils doivent être abattus. Intriguée, Evgenia se renseigne et découvre que derrière ce premier abattage se dissimule un projet d’autoroute qui zigzague dans la forêt. L’endroit n’est pas anodin puisqu’il est un des poumons de la capitale russe, de près de 1.000 hectares. Le tracé est d’autant plus étrange qu’une route à quatre voies rectiligne passe déjà un peu plus à l’Ouest. « Cette autoroute détruisait des endroits et une biodiversité uniques », explique-t-elle. Un lac, une rivière, de sauvages marécages ou des chênes centenaires disparaîtront sous la poussée du macadam.

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L’ingénieure interpelle par courrier différentes administrations. Réponse : on ne peut rien faire, c’est un projet fédéral (porté par le gouvernement de la Fédération de Russie). Il est défendu par Boris Gromov, gouverneur de la région de Moscou, et Igor Levitin, le ministre russe des Transports. Le premier a décrété la forêt de Khimki « zone de développement urbain ». Le second a signé en 2006 un accord commercial avec le groupe de BTP Vinci. L’accord porte sur 636 kilomètres d’autoroute reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, pour un budget de 1,8 milliard d’euros [1] . À la clé de ce chantier : une manne récurrente de près de 700 millions d’euros de péage par an pour l’entreprise de BTP. « Cet accord de coopération porte notamment sur le projet de construction et d’exploitation, au travers d’un système de péages, de l’autoroute Moscou/Saint-Pétersbourg », précise la multinationale française dans un communiqué.

Igor Levitin a de bonnes raisons de vouloir aller vite. Il possède de gros intérêts commerciaux dans l’aéroport international Cheremetievo que doit relier le premier tronçon d’autoroute. Le ministre préside notamment le Conseil d’administration de la compagnie aérienne Aeroflot. De forts soupçons de corruption planent sur l’opération. « L’autoroute ne les intéresse pas. C’est s’approprier la zone et la terre qui les motive », estime Evgenia Chirikova.

Evgenia ne s’était jamais intéressée à la politique. La trentenaire se retrouve à la tête du Mouvement pour la défense de la forêt de Khimki, qui regroupe des habitants de cette cité de 200.000 âmes et des militants écologistes. Les affiches et les tracts qu’elle imprime chez elle, les réunions entre voisins qui se multiplient, portent leurs fruits. Mais s’opposer à un chantier évalué à 1,8 milliard d’euros et cher aux oligarques russes, se révèle très dangereux. En novembre 2008, le rédacteur en chef du journal Khimkinskaïa Pravda, Mikhaïl Beketov, auteur d’articles dénonçant la corruption qui sévit autour du projet autoroutier et du gouverneur Boris Gromov, est passé à tabac par des hommes masqués en rentrant chez lui. Hospitalisé, il est amputé d’une jambe. « Ils en ont fait un légume », soupire Evgenia Chirikova. Bien évidemment l’enquête policière ne donne rien.

En novembre 2009, le Premier ministre Vladimir Poutine ratifie le décret autorisant la transformation de 150 hectares de forêts en zone constructible, violant ainsi la loi russe qui interdit de toucher aux forêts si des alternatives sont possibles. Or, 11 tracés alternatifs ont été proposés par des experts indépendants. Les travaux pour le premier tronçon de 43 km à travers la zone naturelle commencent au cours de l’été 2010, alors même que des milliers d’hectares de forêts russes partent en fumée du fait de la sécheresse. Les défenseurs de la forêt de Khimki, Evgenia en tête, montent un campement et des barrages pour empêcher les bulldozers d’exécuter leurs basses œuvres.

« Et là c’est devenu chaud », prévient Evgenia. Le 23 juillet, le campement est attaqué par une milice privée composée d’hommes masqués, dont certains portent des emblèmes d’extrême droite. Le mari d’Evgenia s’en sort avec deux côtes cassées. Cinq jours plus tard, le camp est évacué en force par des policiers russes. En représailles, 400 militants antifascistes et anarchistes venus de Moscou s’attaquent aux bâtiments de la mairie de Khimki. Le 4 août, Evgenia et un responsable de Greenpeace sont violemment arrêtés alors qu’ils tentent de tenir une conférence de presse, et écopent d’une amende. Des pratiques qui valent au gouvernement russe une protestation de la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH). Le 23 août, 2000 personnes manifestent à Moscou pour sauver la forêt de Khimki, devenue le symbole de la lutte contre le régime Poutine et la corruption qu’il engendre. Même Bono, de passage en Russie, se prononce contre le projet et participe à un concert de soutien.

Le mouvement semble même alors remporter une grande victoire. Alors que les incendies gagnent les portes de la ville, le président Dmitri Medvedev annonce le 26 août qu’il suspend la construction de l’autoroute, afin de permettre la tenue de débats publics. Cette concession accordée à l’opinion publique est suivie par une large imposture. Les délibérations se tiennent à huis clos par une commission gouvernementale composée d’officiels qui ont tout à gagner à faire aboutir ce projet. C’est à l’occasion de la visite du Premier ministre français François Fillon, le 9 décembre 2010, que Dmitri Medvedev porte le coup final. Il annonce la poursuite de la construction de l’autoroute suivant le tracé initial et déclare qu’il sera « impossible de l’arrêter ».

Malgré les menaces, les arrestations arbitraires et l’intimidation, le mouvement perdure. Il est même devenu populaire et fédérateur en Russie, renforcé par des sondages révélant que 66% des citoyens russes sont opposés au projet autoroutier. Plus qu’un mouvement de défense de forêt, Khimki Forest Movement frappe au cœur la corruption galopante en Russie, l’extorsion de fonds, les abus de pouvoir et l’utilisation de la terre. Selon une ONG russe, le coût de construction d’une autoroute en Russie reviendrait à 237 millions de dollars par kilomètre, alors qu’il n’en coûterait que 6 millions de dollars aux États-Unis !

Le 10 mars 2011, Evgenia Chirikova, leader du mouvement de défense de la forêt de Khimki, a reçu le prix américain du courage féminin. À travers elle, c’est l’ensemble de Khimki Forest Movement qui se voit reconnaître leur courage et leur vision juste.

Le 27 août 2011, trois militants ont été arrêtés alors qu’ils manifestaient en solidarité avec les écologistes moscovites près de la résidence d’été du Gouverneur de la région de Krasnodar, au sud de la Russie. Placés en détention, ils ont comparu devant le tribunal administratif dans la nuit du 28 août. Victor Chirikov, militant du mouvement Solidarité, a été condamné à 15 jours de détention pour « désobéissance aux demandes licites des officiers de police » – la plus lourde peine pour ce type d’accusation. Les deux autres manifestants, Valerij Semegrej et Alexander Onufrienko, ont écopé de cinq jours de détention.

L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains, partenaire russe de l’Organisation mondiale contre la torture et de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), condamne fermement ces « actes de harcèlement qui ne visent qu’à sanctionner des actions en faveur d’un environnement sain », et rappelle que « des actes similaires d’intimidation ont été menés contre les défenseurs de la forêt de Khimki ». Dans un communiqué, l’Observatoire dresse les dizaines de détentions abusives et faits de violences menés par la police russe contre les militants depuis juin 2010.

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Vinci s’entête malgré les pressions

Sous la pression des militants et de l’opinion publique locale et internationale, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) a décidé de retirer sa participation au financement de la section traversant la forêt de Khimki. (Mais comme le révèle Bankwatch, la Berd est apparemment prête à financer d’autres sections sur cette autoroute...) De son côté, le groupe Vinci fait, pour l’instant, la sourde oreille.

Les défenseurs de la forêt de Khimki ont adressé une lettre en juillet 2010 à Xavier Huillard, PDG du groupe français, lui demandant d’examiner les alternatives au tracé de l’autoroute. Car Vinci possède près de 40% du consortium North-West Concession Company (NWCC) qui exploitera les péages de la future autoroute, et doit percevoir une subvention de 640 millions d’euros. Ses filiales Eurovia et Vinci Construction participent au chantier. « Nous espérons que votre société souhaite n’avoir rien en commun avec ce projet qui porte atteinte aux droits des citoyens de Russie et à l’environnement, et dont le site de réalisation est surveillé par des hommes armés et masqués », écrivent Evgenia et ses compagnons de lutte, à l’attention du PDG. Ils demandent également l’arrêt des poursuites et des agressions contre les défenseurs de la forêt.

« Le tracé a été décidé et reste du ressort des autorités russes et à ce stade Vinci n’intervient pas sur le chantier », répond laconiquement la direction de Vinci à Paris, interrogée par l’AFP en juillet 2010. Le groupe assurait alors n’avoir personne sur le chantier. Mais le 19 avril 2011, les militants découvrent que la société Avtador, entièrement détenue par Vinci Concessions Russie, abat des arbres. S’opposant sous forme de rassemblement pacifique à ces coupes qu’ils jugent illégales, dix personnes sont arrêtées par la police. Incapable de formuler la moindre accusation significative à leur encontre, la police les relâche le lendemain.

Les militants de Khimki ont lance un appel international et ont été rejoints par plusieurs ONG, dont WWF et Greenpeace. Ces organisations ont envoyées une lettre le 24 mars 2011 à Xavier Huillard, président-directeur général de Vinci. Elles affirment que l’entreprise a violé les droits de l’homme et les principes environnementaux du Pacte mondial des Nations unies. Un pacte que Vinci a pourtant signé. Les ONG demandent au groupe de se retirer du projet.

La participation de Vinci à une telle opération est en totale contradiction avec les engagements que le groupe affiche sans complexes. Vinci prétend notamment assurer « la protection des sites naturels, de la faune et de la flore partout où nous installons des chantiers, en identifiant et limitant les impacts significatifs de l’activité dès la phase de conception. » La multinationale vante également son partenariat avec la Fondation Nicolas Hulot « pour protéger la biodiversité et rétablir des trames verte et bleue »… Ce n’est apparemment pas le cas pour l’autoroute Moscou/Saint-Pétersbourg.

Plainte en France pour corruption

Une plainte contre Vinci Concessions Russie SA, et contre X, a été déposée le 24 juin 2013 par des associations européennes et russes (Sherpa, Russie-Libertés, Bankwatch Network...). Les plaignants soupçonnent des faits de corruption d’agents publics et de trafic d’influence. « Outre le climat corruptif qui a semblé caractériser dès le début l’attribution de ce marché, de graves atteintes à l’environnement ont été dénoncées, particulièrement dans la forêt de Khimki, proche de Moscou. C’est pourquoi des militants russes de la protection de l’environnement se sont joints à la plainte. » précise Sophie Lakhdar, directrice de Sherpa, qui se bat contre les crimes économiques (lire le communiqué). Parmi les plaignants, aux côtés de Sherpa, on trouve Russie-Libertés, qui soutient « le développement d’une démocratie digne de ce nom en Russie » ; le CEE Bankwatch Network, une ONG tchèque qui surveille les financements des institutions internationales en Europe centrale et de l’est ; et Mobo Princip, une association russe de défense de l’environnement.

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Cet article est une synthèse de plusieurs articles sur le sujet publiés par Basta :

[1L’ONG BankWatch a analysé en détail le complexe montage financier du projet, qui implique paradis fiscaux, oligarques russes et hommes d’affaires libanais : voir ici.