Source : CommonDreams

Régulation des multinationales

Fracturer chez les gens heureux : Total, le gaz de schiste et la « démocratie modèle » du Danemark

par Anders Vang Nielsen

En mai, puis en août 2015, Total a successivement abandonné les deux concessions de gaz de schiste qu’elle détenait au Danemark, invoquant le caractère insuffisant des gisements. Les projets de Total avaient suscité une vive résistance localement, ainsi qu’une controverse sur la capacité (ou la volonté) des autorités danoises à superviser et réguler efficacement le secteur du gaz de schiste. Comme l’écrivait en juillet dernier Anders Vang Nielsen sur le site Commondreams.org, « la poursuite de gaz de schiste met en lumière les fissures dans la démocratie exemplaire à la danoise ».

« S’il est possible d’exploiter du gaz de schiste au Danemark, ce sera possible partout », avait déclaré un responsable de Total. L’abandon par le géant français de ses deux concessions danoises (qui fait suite au retrait de la plupart des multinationales pétrolières et gazières de Roumanie, de Pologne et des autres pays de l’Est où ils avaient pris des positions) n’est pas pour autant la fin de l’histoire en Europe. Le gouvernement britannique, en particulier, met actuellement les bouchées doubles pour lever les obstacles politiques et juridiques à l’exploitation du gaz de schiste. Les questions soulevées par les projets de Total au Danemark et ses diverses péripéties restent d’actualité.

Nous sommes habitués à entendre parler d’entreprises multinationales qui parviennent à manipuler le système politique dans les pays du Sud afin d’obtenir encore davantage de profits de leurs activités souvent destructrices. Parmi les exemples les plus récents, celui d’Enel-Endesa cherchant à imposer le mégabarrage El Quimbo en Colombie en faisant pression pour vider les règles d’autorisation environnementale du pays de toute substance. Ou encore celui de Glencore-Xstrata faisant appel à la police péruvienne pour réprimer violemment des manifestants qui dénonçaient la pollution issue de ses mines Tintaya et Antapaccay.

On a moins l’habitude d’entendre de telles histoires d’entreprises déployant des tactiques similaires de cooptation et d’influence dans les sociétés considérées comme les plus riches et les plus développées de la planète, comme c’est le cas de mon pays d’origine, le Danemark. Fréquemment salué comme le pays abritant les « gens les plus heureux du monde », notamment grâce à la force de son secteur public et à ses conditions relativement égalitaires, le pays semble une démonstration vivante de l’excellence de la démocratie représentative comme paradigme de la gouvernance moderne. Il y a quelques semaines, le pays s’est trouvé captivé par la principale forme de mise en scène de cette assertion mythique : le rite des élections générales.

Pour de nombreux habitants de la région de Vendsyssel, la plus septentrionale du Danemark, le spectacle du géant pétrolier français Total autorisé à « fracturer » régulations et contrôle public afin de poursuivre sa quête de gaz de schiste commence à ébranler l’idole aux pieds d’argile de la démocratie danoise. À la manière de Marcellus, l’ami d’Hamlet, écœuré d’entendre les échos des réjouissances de l’aristocratie dans le château d’Elseneur, de nombreux habitants de Vendelbo - loin des cercles politiques de Copenhague - peuvent témoigner qu’il y a bien « quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ».

Le pari danois de Total

Qu’est-ce qui peut bien pousser Total à lancer un projet de prospection énergétique extrême et controversé dans un pays qui tire une énorme fierté de ses énergies renouvelables et de ses strictes régulations environnementales ? Des précédents comme l’interdiction de l’énergie nucléaire au Danemark, acquise après des mobilisations populaires sans précédent au des années 1970 et 1980, ne semblent guère encourageants pour l’industrie du gaz de schiste. La réponse de Henrik Nicolaisen, le coordinateur des projets de gaz de schiste de Total au Danemark, est aussi révélatrice qu’effrayante : « Le Danemark [a] des lois environnementales strictes, et donc s’il est possible de mettre en place un projet d’extraction viable ici, ce sera possible partout. »

L’épicentre des fragiles projets de Total au Danemark est un champ de maïs dans les environs de la petite ville de Dybvad. C’est là que l’entreprise a érigé la première installation de forage destinée destinée à prospecter un gisement de gaz onshore de toute l’histoire du pays. Le permis de prospection de Total a été obtenu en 2010, à travers une résolution du Comité de l’énergie du Parlement danois, adopté avec une majorité confortable. Cependant, la plupart des membres de ce comité avaient été poussés à croire que le permis concernait des gisements fossiles conventionnels - et non du gaz piégé dans des formations schisteuses, dont l’extraction nécessite le recours à la fracturation hydraulique, une technique très controversée et jamais utilisée auparavant au Danemark. La Ministre du Climat de l’époque, Lykke Friis, avait notamment choisi d’omettre totalement les termes de « fracturation hydraulique » et de « gaz de schiste » de sa note de présentation, donnant l’impression aux parlementaires concernés qu’il s’agissait d’une résolution anodine, dont l’approbation était une formalité.

Irrégularités

Cet abus gouvernemental initial ne fut malheureusement pas connu à temps pour arrêter le processus d’autorisation administrative. Le 4 mai 2015 - après un délai d’un an dû à des manifestations quotidiennes sur le site, l’occupation par Greenpeace des équipements de forage, et l’obligation faite à Total de rédiger une Étude d’impact environnemental complète - la multinationale put enfin mettre ses machines en marche. Sauf qu’après à peine une journée et demie de forage, l’Agence de l’énergie du Danemark obligea Total à les arrêter de nouveau. Il fut révélé que Total avait illégalement déversé dans le puits de forage un produit chimique appelé Null Foam, lequel n’avait jamais été examiné, et encore moins autorisé, par les pouvoirs publics, comme le requérait pourtant l’étude d’impact environnemental.

Et pourtant, quelques semaines plus tard, les opérations de forage recommençaient, tandis qu’une autre institution gouvernementale, l’Agence de l’environnement, envoyait un signal très différent à Total, en autorisant l’entreprise à utiliser tout d’abord deux, puis finalement neuf produits chimiques additionnels sur le site, y compris Null Foam. En outre, l’Agence de l’environnement poussait la mansuétude jusqu’à considérer ces produits chimiques d’un telle « innocuité environnementale » qu’aucune révision de la licence basée sur l’Étude d’impact - exigée par le maire de Frederikshavn, Greenpeace et de nombreuses autres parties prenantes - n’était jugée nécessaire. Qu’est-ce qui a bien pu provoquer ce soudain relâchement dans des régulations habituellement si strictes ? Comme par hasard, la municipalité de Frederikshavn - qui inclut le site de forage dans sa juridiction - venait juste de déléguer sa mission de supervision environnementale à l’Agence de l’environnement, invoquant une charge de travail excessive et les « intérêts nationaux considérables liés à la prospection de gaz de schiste ». Le tableau général - fait de pressions économiques et de négligence institutionnelle - devenait de plus en plus clair.

Résistance

Ce sont les voisins immédiats du site de fracturation de Total, Anne-Marie et Karsten Kristensen, qui m’ont aidé à compléter ce tableau. Pendant près d’un an, ils ont contribué au campement militant improvisé, Total Protest, installé à quelques dizaines de mètres de chez eux. « Nous avons déposé plainte [pour le bruit et la pollution de l’air occasionnés] auprès de la municipalité presque tous les jours, explique Anne-Marie. Mais ils n’ont rien fait du tout. » De fait, les militants se sont tournés vers l’action directe, y compris le blocage des camions de Total et des manifestations quotidiennes de type « piquets » sur le site de forage. « Nous devons recourir à la désobéissance civile pour nous faire entendre », note Anne-Marie. Malgré tout, ajoute Karsten, « tout le monde est bien conscient que pour passer à l’étape suivante il ne suffira pas de se tenir devant un portail en chantant. Cela ne suffit pas à attirer les médias. »

Après les chants, les plaintes, les blocages et les occupations, quelle est donc l’étape suivante ?

Une demande officielle d’accès à l’information publique déposée par les Kristensen a permis de mettre à jour des échanges de courriers électroniques entre Total et la municipalité, dans lesquels l’entreprise admet son incapacité à maintenir le niveau de bruit de ses opérations en deçà des limites auxquelles elle s’était engagée. La municipalité a choisi de ne rien faire. Les autorités nationales ont été interpellées au sujet de ces informations et d’autres tout aussi sensibles - à nouveau sans résultat significatif.

La lutte s’est désormais déplacée sur le terrain juridique. Grâce à un effort de crowdfunding qui a donné des résultats inespérés, Total Protest se prépare désormais à engager des avocats pour déposer plainte contre l’État danois. Les preuves d’irrégularités à la fois de la part de Total et des autorités publiques responsables seront utilisées pour interpeller les parlementaires danois qui assurent que la fracturation hydraulique ne sera mise en œuvre dans le pays que de manière « environnementalement responsable ». Les militants espèrent que ces promesses paraîtront si dénuées de fondement à l’épreuve des faits que l’opinion publique se tournera contre Total et que les projets de prospection de gaz de schiste au Danemark seront interrompus.

Les régulateurs sont-ils à la hauteur ?

La pression monte sur l’administration centrale, et pas seulement de la part des citoyens. Jusque récemment, la plupart des municipalités situées dans le périmètre de la concession n’ont pas été dûment informées, et encore moins consultées, sur l’éventualité de recours à la fracturation hydraulique sur leurs territoires. Le conseil municipal de Hjørring vient de voter, comme l’avaient fait auparavant plusieurs de ses homologues, une résolution demandant au Ministre de l’Environnement de ne pas autoriser le recours à la fracturation hydraulique. Ils ont aussi dénoncé l’absence de consultation de la part des autorités nationales dans le cadre d’une plainte écrite auprès de la Commission européenne - quelques semaines à peine après que l’Agence de l’énergie danoise ait affirmé par écrit à la Commission que le public avait eu « des opportunités effectives en amont de participer aux processus d’évaluation environnementale stratégique et d’évaluation d’impact environnemental » - ce qui s’est donc avéré un mensonge pur et simple.

Quasiment partout, le lobbying en faveur du gaz de schiste s’accompagne de plusieurs mythes, qui se trouvent aussi souvent mis en pièces qu’ils sont mis en avant : 1) la promesse d’emplois – sauf qu’à Vendsyssel, la perspective d’un paysage saturé de tours de forage est vue comme une menace pour les secteurs du tourisme et de l’agriculture, pas comme un moyen de créer des emplois nouveaux ; 2) l’argument de l’énergie « de transition » [permettant de passer en douceur des énergies fossiles type charbon et pétrole à des énergies plus vertes] – sauf que dans le contexte danois (et plus généralement européen), le développement du gaz de schiste ne fera qu’aggraver la mathématique déjà terrifiante du réchauffement climatique ; 3) l’insistance sur les émissions relativement faibles de CO2 du gaz de schiste — argument qui s’effondre dès que l’on tient compte des fuites de méthane - estimées à entre 4 et 9% - qui rendent son empreinte climatique globale bien pire même que celle du charbon.

Dans un pays comme le Danemark, Total peut en outre mettre en avant un autre mythe, bien plus solide : celui selon lequel existeraient des institutions publiques suffisamment solides pour assurer un contrôle démocratique des activités potentiellement nocives des entreprises. Ce qui est en train de se passer à Vendsyssel suggère que cette confiance est déplacée. Il semble qu’à l’âge des sources énergétiques extrêmes, même le Danemark n’est pas à l’abri des tentatives des multinationales pour pousser leurs intérêts au détriment des préoccupations démocratiques

En montrant comment, même dans des pays ayant une tradition bien établie de contrôle public, les entreprises multinationales parviennent à développer des stratégies efficaces pour mener à bien leurs projets destructeurs pour l’environnement, les événements actuels au Danemark mettent en lumière l’omnipotence des grandes entreprises. Si le gaz de schiste et la fracturation hydraulique apparaissent comme des technologies extrêmes poussées par les multinationales, elles sont aussi manifestement un véhicule pour enrichir davantage un petit nombre, tout en semant la destruction en matière sanitaire et environnementale. C’est ce qui pousse les gens vers les barricades. Karsten Kristensen espère un éveil de la population danoise, semblable à celui qui a permis d’obtenir la victoire historique de 1985 contre l’énergie nucléaire : « Un peu de cet esprit est en train de revenir. Je pense que cela va devenir tout aussi important. » Avec la récente victoire électorale des deux partis de droite les plus favorables au gaz de schiste, la nécessité d’œuvrer à cet éveil est plus que jamais d’actualité - car souvenez-vous : s’il est possible de mettre en place un projet viable d’extraction de gaz de schiste ici, ce sera possible partout.

Anders Vang Nielsen (traduit de l’anglais [1]).