Redistribution des richesses

Grèce : qui profite des privatisations ?

par Olivier Petitjean

En échange de l’aide financière internationale, la Grèce s’est vue imposer un programme de privatisations à grande échelle. Si investisseurs russes, chinois ou azéris, multinationales françaises ou allemandes, mais aussi (et peut-être surtout) riches hommes d’affaires grecs ont su profiter de l’aubaine, les simples citoyens n’en retirent qu’un sentiment d’humiliation et d’injustice. Loin d’avoir généré les recettes espérées, cette vente à l’encan de la richesse collective nationale se traduit surtout par une perte de contrôle des Grecs sur leur propre destinée et une soumission au modèle de développement voulu par les « investisseurs ».

Ce dimanche 25 janvier, les Grecs se rendent aux urnes pour élire un nouveau gouvernement. La perspective d’une accession au pouvoir de Syriza, la coalition de la gauche radicale, seule ou avec d’autres partis, se fait de plus en plus réelle. Si cette victoire se confirme, ce sera en grande partie à cause du rejet de la politique d’austérité massive imposée au pays depuis plus de cinq ans. Celle-ci s’est traduite par une baisse sans précédent des revenus et des conditions de vie de la plupart des Grecs, faisant sentir ses conséquences jusque dans leur état de santé [1]. Même du point de vue strictement économique, cette politique d’austérité apparaît comme un échec manifeste, si ce n’est pour tous ceux – banquiers de France, d’Allemagne et ailleurs [2], investisseurs étrangers, spéculateurs [3], mais aussi hommes d’affaires grecs – qui ont su y trouver leur compte.

Une partie cruciale du traitement de choc imposé par la « troïka » (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Commission européenne) en échange de son aide financière était un vaste programme de privatisations d’entreprises et autres propriétés appartenant à l’État grec. Sur la liste des actifs ainsi destinés à la privatisation figuraient notamment les entreprises publiques de production, de transport et de distribution d’électricité et de gaz, l’entreprise pétrolière nationale, les services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, tous les aéroports du pays, tous les ports, des autoroutes, les entreprises ferroviaires nationales, le service postal, ou encore les organismes de loterie et de paris sportifs. Sans compter plusieurs milliers de biens fonciers [4], parmi lesquels de nombreux joyaux comme le manoir vénitien de Castello Bibelli, sur l’île de Corfou, la plage d’Agios Ioannis en Chalcidique, celle de Kassiopi encore à Corfou, ou encore celle d’Agia Triada, à proximité de Thessalonique. Autant de lieux désormais voués aux promoteurs touristiques.

Recettes revues à la baisse

Bref, une véritable vente à l’encan du patrimoine national en l’espace de quelques années. Initialement, en 2010, certains représentants de la troïka ont avancé le chiffre de 50 milliards d’euros de recettes attendues de ces privatisations. Mais ces estimations n’ont jamais cessées d’être revues à la baisse. Fin 2013, l’État grec n’avait réussi à obtenir que 4 milliards d’euros, dont seulement 2,6 effectivement versés – il en espérait encore 11 milliards d’ici 2016, et 25 milliards d’ici 2020. Fin 2014, le chiffre était de 7,7 milliards, dont 3,1 réellement reçus – les promesses d’argent progressant visiblement plus vite que les versements effectifs ! Les recettes totales espérées à l’horizon 2016 n’étaient plus que de 9,6 milliards d’euros.

Malgré l’atmosphère générale de précipitation et les pressions constantes exercées par la troïka pour faire avancer le programme de privatisation, celles-ci progressent lentement, et n’obtiennent pas les résultats espérés. Si plusieurs opérations significatives sont achevées ou quasi achevées (la loterie nationale OPAP, les aéroports régionaux, le site de l’ancien aéroport d’Athènes, l’entreprise de transport de gaz DEFSA), d’autres sont des échecs retentissants (la vente des services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, celle de l’entreprise de gaz DEPA), et les cessions restantes ne cessent d’être retardées.

Plusieurs raisons expliquent cet échec relatif pour la troïka et les dirigeants grecs. Tout d’abord, le programme de privatisation s’est heurté à de nombreuses résistances, notamment de la part du pouvoir judiciaire, des syndicats et des citoyens. Ensuite, les investisseurs potentiels ne se sont pas forcément montrés très empressés, notamment dans les premières années, du fait de l’incertitude politique et parce que ces entreprises connaissaient parfois des dysfonctionnements, aggravés par la crise que traversait le pays tout entier. Enfin, comme c’est souvent le cas en matière de privatisations, les repreneurs se sont retrouvés en position de force, face à des pouvoirs publics désespérés de pouvoir remplir dans les temps les conditions de la troïka, et ont su négocier des prix avantageux. Une enquête approfondie du quotidien allemand Tagesspiegel sur les privatisations en Grèce et au Portugal cite un ancien dirigeant de TAIPED, l’agence en charge des privatisations : « C’était le pire moment possible pour initier un programme de privatisations. Normalement on ne devrait pas privatiser au beau milieu d’une crise. » Même du point de vue des privatiseurs, la manière dont le programme grec a été conçue et menée est un non-sens.

C’est ainsi, par exemple, que les repreneurs des parts d’OPAP (loterie) privatisées par le gouvernement grec ont versé 652 millions d’euros, sensiblement moins que le prix théorique correspondant à la capitalisation boursière d’OPAP au moment de la cession. Le jour même de l’acquisition, la valeur de l’action d’OPAP a bondi de 6,13 à 9,13 euros ; elle est aujourd’hui de 13 euros. Une juteuse plus-value pour les hommes d’affaires grecs et tchèques qui ont négocié le rachat, et qui étaient les seuls candidats à la reprise. Le président de TAIPED de l’époque s’est consolé en partant immédiatement en vacances dans le jet privé du milliardaire grec Dimitris Melissianidis, l’un des repreneurs. Le scandale l’a contraint à la démission. Mais ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des problèmes et des irrégularités qui auront entaché le travail de l’agence. Depuis sa création, celle-ci a déjà changé cinq fois de dirigeant... Un fait qui en dit long sur ce que cache, réellement, la mise en oeuvre du programme de privatisation grec.

Les entreprises françaises veulent une part du gâteau

Bien évidemment, les entreprises françaises ne pouvaient pas rester à l’écart d’une telle aubaine. Nombreuses sont les firmes tricolores qui se sont portées candidates à la reprise d’entreprises publiques grecques, encouragées en cela par le président François Hollande lui-même, au nom de la « solidarité » des Français avec les souffrances du peuple grec… C’est ainsi qu’Alstom a fait acte de candidature au rachat de Rosco, entreprise de matériel ferroviaire, tandis que la SNCF était retenue parmi les trois repreneurs potentiels de TrainOSE, la société de transport ferroviaire [5]. Vinci, de son côté, figurait parmi les candidats à la reprise des aéroports régionaux grecs, mais s’est vu préférer un consortium germano-grec. Le groupe pourrait se rattraper avec l’aéroport d’Athèmes ou l’autoroute Egniata, dans le Nord de la Grèce. La Poste est engagement citée parmi les repreneurs potentiels de son homologue grecque [6]

Paradoxalement, les entreprises publiques françaises apparaissent donc au premier rang lorsqu’il s’agit de privatiser ailleurs. EDF a elle aussi manifesté publiquement son intérêt pour un rachat de DEI (PPC selon l’acronyme anglais), l’entreprise publique de production d’électricité. La firme française s’intéresserait particulièrement aux actifs et à l’expertise de DEI dans le domaine du lignite, cette forme particulièrement polluante du charbon qu’EDF souhaite également développer en Serbie (lire notre article). Peu importe apparemment que les salariés de DEI aient organisé une grande grève en juillet dernier pour protester contre la privatisation de leur entreprise [7] : EDF fait valoir qu’en tant qu’entreprise publique, elle est peut-être la seule en Europe à ne pas avoir peur du pouvoir des syndicats [8] !

Le cas le plus emblématique reste néanmoins celui de Suez environnement, auquel l’Observatoire des multinationales a consacré une enquête approfondie. L’entreprise française s’était positionnée pour racheter les services d’eau d’Athènes et de Thessalonique à des conditions particulièrement avantageuses, alors que ces services étaient en bonne santé financière et ne paraissaient pas avoir besoin d’investisseurs. Mais les obstacles se sont accumulés : les opposants à la privatisation de Thessalonique ont organisé en mai 2014 un référendum populaire, dans le cadre duquel 98% des votants se sont prononcé contre la privatisation de l’eau. Quelques semaines plus tard, la Cour suprême grecque a rendu un arrêt déclarant inconstitutionnelle la privatisation des services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, parce que portant atteinte aux obligations de l’État en matière de protection de la santé des citoyens. Dans son rapport de décembre 2014, TAIPED ne mentionne plus ces deux entreprises dans la liste des entités à privatiser.

Capitaux chinois, russes, azéris… et grecs

Le programme de privatisations grec a été parfois présenté comme une ruée sur les actifs bon marché, attirant des investisseurs de divers horizons, et notamment de l’Est. Outre le tourisme, l’autre grand projet économique sur lequel parient les technocrates est celui de faire de la Grèce un « hub » et une porte d’entrée vers l’Europe depuis l’Asie. D’où l’importance du secteur des transports dans la liste des biens à privatiser. Du fait d’une culture orthodoxe partagée et de la stratégie d’influence du Kremlin, les entreprises russes se sont montrées particulièrement actives. Gazprom a longtemps été le repreneur pressenti de l’entreprise gazière DEPA, avant de retirer sa candidature au dernier moment. RZD, l’entreprise ferroviaire publique russe, s’intéresse aux chemins de fer grecs, ainsi qu’au port de Thessalonique. Mais ces velléités pourraient bien se trouver entravées par la crise ukrainienne et les sanctions occidentales.

Côté Chinois, des investisseurs sont impliqués dans le projet de développement immobilier d’Hellenikon, l’ancien aéroport d’Athènes - le plus important projet urbain d’Europe, sur 620 hectares – et d’autres s’intéressent à l’aéroport international actuel. L’entreprise Cosco a signé en 2009 un bail pour rénover et gérer une partie du port du Pirée, le plus important de Grèce ; elle est aujourd’hui candidate à son rachat pur et simple. Ses concurrents sont américain, néerlandais et philippin [9]. Plus inattendu peut-être, le rachat de l’entreprise de transport de gaz DEFSA par SOCAR, entreprise pétrolière et gazière d’État de l’Azerbaïdjan, s’explique par les grands projets de gazoducs visant à acheminer le gaz de la mer Caspienne vers l’Europe via la Grèce, dans lesquels SOCAR est également impliquée.

Mais les principaux bénéficiaires des privatisations grecques ne sont peut-être pas au final les multinationales européennes et les investisseurs orientaux. Ce sont plutôt les milliardaires grecs. On les retrouve dans les consortiums qui se sont vus attribuer OPAP (Dimitris Melissianidis), le site Hellenikon (groupe Lamda Development, appartenant à Spyros Latsis) ou les aéroports régionaux (Dimitris Copelouzos). Les entreprises françaises l’ont bien compris, qui n’ont pas manqué de s’associer à eux pour déposer leurs propres candidatures : Aktor (propriété de l’homme d’affaires George Bobolas) pour Suez et Vinci, Damco Energy (groupe Copezoulos) pour Alstom… Comme le notait une urbaniste interrogée par Mediapart à propos d’Hellenikon : « cette privatisation montre l’hypocrisie totale de ce programme : il s’agissait soi-disant de faire venir les capitaux étrangers... Or avec Lamda Development, les décideurs grecs ont en réalité placé l’un des leurs ! »

Syriza, qui avait toujours promis de suspendre le programme de privatisations, voire de revenir en arrière, a certes quelque peu modéré ses discours en vue des prochaines échéances électorales. Le parti a en revanche ouvertement axé sa campagne sur la remise en cause des privilèges et de la puissance politique de ces « oligarques », qui ont profité des années de boom de la Grèce et profitent encore aujourd’hui des souffrance de leurs concitoyens [10]. Pour réussir à tracer un chemin alternatif pour la Grèce, il faudra aussi aller au-delà du simple rejet de l’austérité, des privatisations et de leurs profiteurs. Il faudra notamment que Syriza sache perpétuer et exploiter la mobilisation et l’esprit de solidarité et d’innovation sociale dont ont fait preuve des millions de citoyens grecs confrontés à l’austérité. C’est ce qu’illustre à sa manière la lutte exemplaire – et victorieuse - contre la privatisation de l’eau de Thessalonique : il ne suffit pas de défendre les positions acquises ; il faut aussi savoir inventer de nouvelles alliances entre syndicats et citoyens, et de nouvelles formes d’organisation sociale (comme la forme coopérative proposée par l’« Initiative 136 » [11]) pour réinventer des services publics plus transparents, plus efficaces et plus démocratiques. Voilà la vraie réponse aux idéologues de la privatisation.

Olivier Petitjean

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Photo : Sam Judson CC

[1Sur la dégradation des indicateurs de santé liés à l’austérité, lire ici.

[2Lire ici.

[4Le Fonds de développement des actifs de la république grecque – HRAF selon l’acronyme anglais, TAIPED selon l’acronyme grec -, c’est-à-dire l’agence publique chargée de procéder aux privatisations, évoque dans son rapport d’étape de décembre 2014 « plus de 80 000 propriété évaluées, 3000 présélectionnées en vue de leur développement [euphémisme pour privatisation, NdE] et environ 1000 déjà transférées à TAIPED ».

[5Ses deux concurrents sont l’entreprise ferroviaire publique russe RZD, en partenariat avec le groupe grec GEK Terna, et la société roumaine Grup Ferroviar Roman (GFR). GEK Terna et RZD sont aussi candidats à la reprise de Rosco, en concurrence avec Siemens et Alstom. Dans les deux cas, la décision est désormais prévue pour 2015, après l’avoir été en 2013, puis en 2014.

[6Il faut aussi mentionner les banques françaises qui conseillent TAIPED dans les processus de privatisation, comme BNP Paribas pour l’aéroport international d’Athènes ou le Crédit agricole pour le service d’est d’Athènes.

[7Lire ici.

[8Source. Les enchères pour DEI/PPC sont attendues en 2015

[9Source.

[10Lire cet article du Financial Times, presque favorable à Syriza.

[11Voir notre enquête déjà citée.