Source : The Guardian

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Hinkley Point : comment le gouvernement britannique s’est embarqué dans un mégaprojet nucléaire risqué, coûteux, et probablement inutile

Le chantier du nouveau réacteur nucléaire EPR de Hinkley Point, construit par EDF au Royaume-Uni, commence à peine que déjà sont annoncés des délais et des augmentations de coûts. Le projet est toujours aussi contesté aussi bien au Royaume-Uni qu’en France, et au sein même de l’entreprise française. Comment le gouvernement britannique a-t-il pu signer un tel accord avec EDF malgré le prix exorbitant, les risques environnementaux, et les doutes sérieux sur la viabilité même du nucléaire face à la montée en puissance des renouvelables ?

Le Guardian revient en longueur sur l’histoire du projet Hinkley Point, en montrant comment une campagne de relations publiques savamment orchestrée, renforcée par les conflits d’intérêts et les pantouflages entre ministères et entreprises énergétiques, a donné naissance à ce projet titanesque malgré la faiblesse des justifications économiques et techniques.

L’histoire de Hinkley Point C est celle d’une chaîne de décisions, prises par des douzaines de personnes sur presque quatre décennies, qui prises isolément étaient peut-être raisonnables, mais dont le résultat aujourd’hui est un brouillamini insondable de politiques publiques et d’ambitions. Des promesses ont été faites et rompues, des politiques ont été adoptées, abandonnées, puis adoptées à nouveau. La seule chose qui n’a jamais changé est la projection des coûts, qui n’a pas cessé de monter. Mais si tant de gens en sont venus à penser que Hinkley Point C est un projet structurellement vicié et irrécupérable, la question demeure : comment en est-on arrivé à ce point, où des milliards de livres ont été déversées sur un projet qui semble de moins en moins séduisant à chaque année qui passe ? (...)

Vers la fin 2003, toutes les orientations gouvernementales semblaient indiquer que Hinkley Point C ne serait jamais construit, et aucune autre nouvelle centrale nucléaire n’était envisagée. Il paraissait certain que le nucléaire n’avait plus d’avenir en Grande-Bretagne - ce pourquoi le volte-face à 180 degrés effectué par le gouvernement trois ans plus tard a surpris tant de monde. (...) Une des choses survenues au cours de ces trois années a été un blitz de relations publiques de la part de l’industrie nucléaire, qui a déployé une armée de lobbyistes, y compris d’anciens hommes politiques comme l’ex ministre de l’Énergie Brian Wilson, pour pousser l’idée d’une « renaissance nucléaire » au Royaume-Uni. (...) Des messages clés ont été martelés à travers campagnes médiatiques et publicitaires. Les renouvelables étaient intermittentes et non fiables. Les importations de gaz de l’étranger étaient une source de vulnérabilité politique. Le nucléaire « vert » était la seule manière plausible d’atteindre nos objectifs de réductions de gaz à effet de serre.

Lire l’intégralité de l’article sur le site du Guardian.

Une autre raison de l’engagement résolu du gouvernement britannique dans Hinkley Point C est peut-être le souci de maintenir une expertise dans le domaine du nucléaire civil pour soutenir son nucléaire militaire. L’article revient également sur le fait qu’en 2007, lorsque Gordon Brown est devenu Premier ministre et a accéléré le choix du nucléaire, son frère Andrew Brown était directeur de la communication d’EDF.

Un autre conflit d’intérêt concerne la négociation très controversée du prix de revente en gros de l’électricité garanti par le gouvernement britannique à EDF, largement supérieur au prix de gros actuel :

L’accord financier conclu par EDF avec les Britanniques en octobre 2013 pour financer le projet - lequel, selon les termes de l’ancien administrateur d’EDF Gérard Magnin, revient à faire payer par le contribuable britannique les besoins énergétiques de la France - reste l’un des aspects les plus controversés du projet Hinkley Point. Au regard de son engagement à ce que le nouveau réacteur voit le jour, le gouvernement n’avait pas d’autre choix que de faire à EDF une offre impossible à refuser. (...) Des questions sérieuses persistent sur la manière dont le prix garanti a été calculé. Il a fallu batailler longuement avec le gouvernement pour qu’il rende publics les documents utilisés pour justifier ce prix. En 2012, alors que les négociations avec EDF allaient commencer, le gouvernement a embauché le cabinet de consultants LeighFisher pour évaluer le coût de construction de Hinkley Point C. Plus élevés seraient les coûts estimés par LeighFisher, plus élevé le prix garanti à EDF. Or (...) LeighFisher est une filiale du Jacobs Engineering Group. Au moment même où LeighFisher évaluait les coûts de construction de Hinkley Point, Jacobs travaillait pour EDF, avec certains de ses employés détachés au sein de l’entreprise française. D’après l’enquête du National Audit Office, des employés de Jacobs ont "contribué" à l’exercice de vérification des coûts effectué par LeighFisher.

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Photo : Nick Chipchase CC via geograph.org.uk