Source : Direkt36

Kleptocratie

Hongrie : comment l’entourage de Viktor Orbán s’enrichit grâce aux fonds européens et à la complaisance d’entreprises comme Bouygues

par Olivier Petitjean

Le premier ministre hongrois Viktor Orbán vient d’être réélu pour un troisième mandat, à l’issue d’une campagne marquée par une surenchère dans les discours anti-migrants et anti-UE. Dans le même temps, son entourage continue à s’enrichir grâce à des projets de travaux publics financés en grande partie sur fonds européens. En bénéficiant parfois de la complaisance d’entreprises occidentales, comme Bouygues.

Le gouvernement dirigé par Viktor Orbán, qui vient d’être reconduit pour quatre années supplémentaires, est emblématique des nouvelles oligarchies au pouvoir dans une partie de l’Europe de l’Est, qui mettent l’appareil d’Etat et les fonds publics au service des intérêts économiques d’une petite élite. Le travail de journalistes d’investigation hongrois comme ceux de Direkt36 a permis de montrer comment des parents ou des amis d’enfance de Viktor Orbán ou d’autres hommes politiques hongrois avaient amassé des fortunes en monopolisant les marchés publics, eux-mêmes financés en grande partie grâce aux fonds de cohésion de l’Union européenne (UE). Ces derniers, destinés à réduire les inégalités entre pays européens, représenteraient plus de 80% de l’investissement public en Hongrie.

Le gendre de Viktor Orbán s’est par exemple enrichi rapidement en gagnant de nombreux contrats de rénovation de l’éclairage public dans des villes hongroises, le tout grâce à l’argent apporté par l’UE. Malgré un prix plus élevé que celui de ses concurrents, son entreprise Elios Innovativ remportait systématiquement des appels d’offres taillés sur mesure. « Orbán a bâti un système basé sur les marchés publics financés par l’UE grâce auquel ses proches et ses amis sont devenus riches. C’est assez ironique de la part de quelqu’un qui attaque autant l’UE dans ses discours », commente András Pethő, le directeur de Direkt36 [1].

Complaisances de Bouygues

Les journalistes de Direkt36 ont notamment mis en lumière les relations étroites entre l’entreprise du père de Viktor Orbán, spécialisée dans la fourniture de matériaux de construction, et la filiale hongroise de Colas (groupe Bouygues) [2]. Malgré des prix apparemment supérieurs, l’entreprise du père de Viktor Orbán, de même qu’une entreprise de fret appartenant à son frère et chargée de transporter les matériaux de construction, semblent s’être acquis une position de fournisseur pivilégié pour de nombreuses entreprises hongroises ou étrangères actives sur le secteur des marchés publics en Hongrie. À travers sa filiale Colas, Bouygues demeure un acteur majeur du secteur de la construction dans le pays, et a récemment décoché plusieurs contrats routiers et autoroutiers.

L’Union européenne a diligenté plusieurs enquêtes sur l’usage des fonds de cohésnion. L’Office de lutte antifraude (OLAF) de l’UE a publié il y a quelques semaines un rapport accablant sur les marchés d’éclairage public. Une délégation de parlementaires européens, après s’être rendue dans le pays, a constaté que pour plus d’un tiers des appels d’offres pour des travaux publics, il n’y avait qu’une entreprise à répondre [3]. Le gouvernement hongrois, lui, dénonce dans ces enquêtes une opération purement politique orchestrée par Bruxelles. La mécanique bruxelloise et les complaisances de la droite européenne font que Viktor Orbán et son régime risquent fort d’échapper à toute sanction réelle. Comme pour ses attaques contre les migrants et contre la société civile.

Olivier Petitjean

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Photo : Alexandre Prévot CC via flickr

[1Source de la citation et plus de détails dans cet article du Monde.

[2Lire leurs enquêtes en anglais ici, ici et .

[3Le chiffre serait même de 45% en Pologne et en Croatie. En République tchèque, le premier ministre nouvellement élu Andrej Babiš s’est lui aussi retrouvé sur la sellette après un rapport de l’OLAF concluant à de multiples irrégularités dans ses affaires destinées à attirer des subventions européennes.