Source : Mediapart

Conditions de travail

L’étrange transaction d’EDF avec la veuve d’un ouvrier mort sur le chantier du terminal méthanier de Dunkerque

EDF, en association avec Total et Fluxys, achève la construction d’un immense terminal méthanier à Dunkerque, présenté comme l’un des plus grands chantiers de France... mais aussi comme un nouvel exemple de surexploitation de salariés détachés. Mediapart révèle que l’entreprise publique française a versé 220 000 euros à la veuve d’un ouvrier portugais mort en juillet 2014 sur le chantier pour acheter son silence. L’ouvrier décédé était employé par une agence intérimaire pour le compte d’un sous-traitant d’EDF. Deux autres sont morts depuis sur le chantier.

Présentée en 2011 comme la réponse gouvernementale pour lutter contre le chômage dans la région de Dunkerque, dont le taux avoisine 14 %, la construction du futur méthanier est vite devenue un modèle de dumping social. Sur 1 300 salariés, on estime que 800 sont des travailleurs dits « détachés », rattachés au régime de leur pays, Roumanie ou Portugal, où les cotisations sociales sont plus basses. Dès décembre 2013, la CGT révèle que certains ouvriers travaillent 60 heures par semaine, six jours sur sept et que d’autres ne sont payés que 600 euros. (...) Ce cynisme a peut-être trouvé son paroxysme lors du décès d’un travailleur détaché. Le 22 juillet 2014, six mois seulement après les alertes lancées sur les conditions de travail et la sécurité du chantier, Antonio R., soudeur âgé de 41 ans, meurt asphyxié. Recruté au Portugal par Globatemp, une société d’intérim, il travaillait depuis mai 2014 sur le futur terminal, pour SMM, un sous-traitant d’EDF, spécialisé dans les montages mécaniques. (...)

Si, dans un premier temps, EDF joue les intermédiaires entre la veuve et les entreprises de sous-traitance impliquées dans l’accident mortel, son rôle devient de plus en plus compromettant. Le premier électricien de France prend une part centrale dans les négociations et en obtient des avantages non négligeables. C’est dans les propres locaux de la direction d’EDF à Lille qu’est décidée l’élaboration d’une transaction, en décembre 2014, en présence de deux responsables d’EDF, de SMM, l’entreprise sous-traitante employant le salarié et de Generali, compagnie d’assurances. Cette transaction est signée le 23 janvier 2015, par la veuve, SMM et Generali. Étonnamment, EDF ne la signe pas, mais son nom, via sa filiale Dunkerque LNG, responsable du chantier, apparaît dans les clauses les plus déterminantes.

Ainsi, en échange de 220 000 euros et, selon les clauses de la transaction que Mediapart a pu se procurer, l’épouse du défunt s’engage à « mettre fin à toute contestation née ou à naître », à « ne plus formuler aucun grief et/ou réclamation », à « s’abstenir de tout acte qui serait de nature à porter atteinte ou à nuire à la réputation ou à l’image » de EDF. Et comme si cela ne suffisait pas, EDF négocie que la veuve renonce à « se constituer partie civile et à exercer l’action civile devant les juridictions pénales françaises, portugaises et toute autre juridiction étrangère » à l’encontre d’EDF, et certifie « ne pas témoigner ou transmettre des documents de quelque nature qu’ils soient ou fournir toutes informations à tous tiers en situation de litige, présent, passé ou à venir » avec EDF.

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EDF n’a pas souhaité commenter ces révélations.

Le terminal méthanier Dunkerque doit être achevé en 2016. EDF détient 65% de la co-entreprise Dunkerque LNG aux côtés de Total et de la firme belge Fluxys. Le terminal devra permettre d’approvisionner en gaz naturel les réseaux français et belge. Une partie du GNL regazéifié à Dunkerque sera issu du gaz de schiste américain, suite aux contrats signés par EDF avec Cheniere (lire notre article).