Charbon, gaz de schiste, nucléaire

La Pologne, le climat et les entreprises françaises de l’énergie

par Olivier Petitjean

La Pologne, chargée cette année d’accueillir la Conférence internationale sur le climat (COP19), s’est retrouvée critiquée de toutes parts en Europe du fait de son soutien indéfectible au charbon et sa connivence avec les grandes multinationales et les intérêts industriels. Les entreprises françaises de l’énergie - EDF, GDF Suez et Alstom - sont très actives en Pologne depuis quelques années. On ne s’étonnera donc pas si, en matière de politique climatique, leurs positions recoupent très largement celles du pays organisateur de la COP.

Faut-il y voir un signe da la résignation de la communauté internationale à l’inaction en matière de changement climatique ? Le pays chargé cette année d’accueillir, du 11 au 22 novembre, la dix-neuvième conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (COP19) n’est autre que la Pologne. C’est-à-dire un pays surtout réputé pour son attachement indéfectible à la filière charbon et son opposition à tout objectif ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre au niveau européen.

Le charbon représente, selon scientifiques et environnementalistes, plus du tiers des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. Sa part dans le mix énergétique mondial a recommencé à croître, ce qui explique largement les records d’émissions enregistrés en 2012. Le charbon pourvoit actuellement à 90% des besoins en électricité de la Pologne, et la situation ne semble pas près de changer. Loin de s’arrêter en si bon chemin, le gouvernement polonais compte désormais aussi sur le lignite (ou « charbon brun », moins riche en énergie et plus polluant que le charbon conventionnel) et sur les gaz de schiste. Le premier ministre Donald Tusk déclarait ainsi récemment : « La houille et le lignite, et bientôt le gaz de schiste, resteront pour nous les principales sources d’énergie. »

Au moment même où s’ouvrait la Conférence des parties – qui ne suscite guère plus d’espoir et à peine plus d’intérêt depuis l’échec de Copenhague en 2009 -, l’actualité du climat et des dangers du réchauffement revenait hanter l’opinion publique mondiale. Le cyclone Haiyan a entraîné des milliers de morts et des millions de déplacés aux Philippines. La Pologne, championne des « énergies sales », a été choisie pour organiser la COP parce qu’elle était la seule candidate d’Europe centrale et orientale, région dont c’était le tour d’organiser la conférence. Saura-t-elle relever le défi ?

Son gouvernement semble plutôt avoir choisi d’imposer ses vues sans états d’âme. Quelques jours à peine avant le début de la Conférence sur le climat, et à deux pas des lieux où celle-ci doit se tenir, la Pologne a accueilli une autre conférence internationale, le Sommet international du charbon et du climat, co-organisé avec l’Association mondiale du charbon (World Coal Association) [1]. La déclaration finale de ce sommet, co-signée par le ministre polonais de l’économie Janusz Piechociński, appelle l’ONU et les banques internationales d’investissement à s’engager résolument dans le secteur du charbon : « Nous devons faire face à nos défis environnementaux tout en permettant au charbon de continuer à jouer son rôle de source d’énergie économique, abondante et facilement accessible. »

Une conférence sous influence ?

La manière dont la dix-neuvième Conférence des parties a été organisée par la Pologne n’a rien fait non plus pour apaiser les craintes des environnementalistes et des militants pour la « justice climatique ». Une large place a été accordée aux grandes entreprises polonaises et étrangères, issues de secteurs économiques parmi les plus polluants et les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre. Ce dont le ministre polonais de l’environnement Marcin Korolec s’est ouvertement félicité : « Pour la première fois en 19 ans, depuis que les négociations sur le climat existent, les représentants du secteur privé mondial en feront partie. » Parallèlement, les places réservées aux organisations de la société civile ont été réduites comme peau de chagrin. « Tandis que les portes de la COP19 sont grandes ouvertes aux entreprises des industries polluantes, les places pour les organisations observatrices ont été quant à elles réduites. Plusieurs groupes de la société civile ont reçu moins de la moitié du nombre de places qui leur sont normalement attribuées. », déplorait ainsi un réseau d’ONG.

L’un des principaux sponsors de la Conférence n’est autre que le géant de l’acier et de la sidérurgie ArcelorMittal. Un comble lorsque l’on sait que le secteur de la sidérurgie représente entre 6 et 7% des émissions globales de gaz à effet de serre (et peut-être 20% des émissions européennes). Le Corporate Europe Observatory, dans sa série de portraits peu flatteurs des sponsors de la COP, souligne que le groupe ArcelorMittal est à lui seul responsable d’émissions équivalentes à celles de la République tchèque. L’entreprise n’a cessé de faire pression sur les gouvernements européens et sur la Commission pour obtenir des permis d’émissions de carbone à titre gracieux, ce qui lui a permis d’accumuler des excédents de permis d’une valeur de plus d’un milliard et demi d’euros.

Alstom, autre sponsor de la COP, est lui-aussi un des plus importants émetteurs de CO2 de la planète, par le biais de son implication dans une multitude de centrales thermiques de par le monde – y compris en Pologne. Un autre sponsor important, PGE, l’une des principales firmes énergétiques polonaises, exploite deux grandes mines de lignite et plus de 40 centrales électriques, dont celle de Belchatow, la plus importante source d’émission de CO2 d’Europe.

C’est la première fois qu’un pays hôte accorde à des entreprises un statut officiel de « partenaire » de la conférence des parties sur le climat, en leur donnant accès à la table des négociations en échanges de divers « services ». Comme ArcelorMittal, les autres sponsors ont tous « généreusement » apporté leur petite pierre à l’édifice de la COP. Le géant de la sidérurgie a construit gratuitement le dôme d’acier du hall de la conférence. Alstom fournit l’eau et des verres « biologiques », PGE les stylos et bloc-notes, Opel et BMW mettent des voitures à disposition…

Pour la première fois aussi, la Conférence des parties inclura dans son programme officiel un « business day », organisé par des groupements d’entreprises. La société civile internationale a rendu publique une déclaration solennelle, signée par 140 organisations (dont une trentaine d’organisations françaises), pour dénoncer la mainmise du secteur privé sur les négociations climatiques : « Avec des gouvernements tissant des partenariats avec certains des plus grands responsables de la crise climatique, la COP19 va accroître la capacité des pollueurs à tirer profit de la situation au détriment du climat. »

C’est que l’influence des industriels et des milieux d’affaire sur la COP ne se limite pas à la présence d’une poignée de « sponsors ». Le Corporate Europe Observatory et le Transnational Institute ont publié un « guide du lobbying dans le cadre de la COP » (en anglais) qui présente les principaux acteurs de ce trafic d’influence. On y retrouve les lobbies du pétrole, du charbon, du nucléaire, des gaz de schiste, des technologies de capture et de stockage du carbone, des agrocarburants, des marchés carbone, et nombre d’autres. Selon les auteurs du guide, ces acteurs cherchent à promouvoir « leur » solution au changement climatique en la présentant comme la plus « verte », « alors qu’en fait elles ne servent que leurs intérêts économiques immédiats, tout en empêchant toute action réelle, efficace et équitable en matière de climat ». Outre Alstom et ArcelorMittal, d’autres entreprises françaises jouent un rôle actif dans les coulisses de la COP, que ce soit directement ou à travers de diverses associations professionnelles : Total (gaz de schiste), GDF Suez (gaz de schiste, capture et stockage du CO2), Lafarge (défenseur des permis de polluer gratuits), Areva (nucléaire et réseaux), et quelques autres. L’un des personnages clé de ce lobbying, Nick Campbell, président du groupe de travail sur le climat de BusinessEurope, et ancien président des groupes climat du lobby chimique CEFIC et de la Chambre de commerce internationale, est aussi un employé de l’entreprise chimique française Arkema…

Les énergies fossiles « propres », paradigme du renoncement climatique ?

La presse française et européenne a exprimé ses doutes sur la volonté et la capacité de la Pologne à défendre fidèlement la position sur laquelle s’est accordé le Conseil européen. En effet, ce pays n’a cessé de torpiller toute proposition d’objectifs de réduction des émissions au niveau communautaire. En 2012, la Pologne s’était opposée avec succès à un accord européen sur la feuille de route « pour une économie faible en carbone » à l’horizon 2050, qui prévoyait des réductions de 40% à l’horizon 2030 et de 80% à l’horizon 2050. Et le pays a déjà annoncé son intention d’empêcher la fixation d’objectifs même plus modestes à l’horizon 2030.

Aujourd’hui, la position « officielle » de négociation de l’Union européenne est que la COP s’accorde sur une feuille de route en vue de la Conférence des parties qui doit se tenir en 2015 (très probablement en France), et que chaque pays mette sur la table d’ici fin 2014 des objectifs précis de réduction, qui puissent ensuite faire l’objet d’une négociation collective. Or, la Pologne a toujours refusé de le faire. Pourtant, les ambitions annoncées aujourd’hui par l’Union européenne sont tout sauf révolutionnaires. Le mandat de négociation de l’UE fait la part belle à la prolongation et à l’extension des divers mécanismes de marchés carbone. Les réductions d’émissions affichées ne seront donc qu’apparentes. En outre, ces marchés carbone sont la cible d’innombrables critiques, à la fois pour les fraudes et manipulations dont ils font l’objet et pour leurs conséquences sur les populations des pays du Sud, où les multinationales vont implanter leur mégaprojets de « compensation ». L’extension des marchés carbone, comme le rappelle la déclaration de la société civile, reste avant tout un moyen de perpétuer l’ordre climatique établi, en permettant aux intérêts industriels historiques de continuer à émettre des gaz à effet de serre pourvu qu’ils paraissent les « compenser » ou les « racheter » d’une manière ou d’une autre. Les différences avec la position polonaise ne semblent donc pas si énormes. De là à penser que les autres pays européens laissent délibérément jouer à la Pologne le rôle du « méchant », il n’y a qu’un pas que beaucoup d’observateurs critiques n’ont pas hésité à franchir. Il ne semble pas en effet que l’opposition de la Pologne soit réellement suffisante pour empêcher toute action européenne – au pire, une dérogation aurait pu lui être accordée.

Certes, on sent que la Pologne et ses alliés industriels cherchent à insuffler comme un changement d’atmosphère en matière de politique climat-énergie. Les conférences des parties précédentes ou le Sommet mondial du développement durable Rio+20 accordaient déjà une place très importante aux multinationales et à leurs « propositions ». Mais le discours officiel restait largement axé sur le changement d’époque et la durabilité. La place était alors occupée par les géants de l’agroalimentaire, des nouvelles technologies ou encore des services environnementaux. Par contraste, la liste des sponsors de la COP19 inclut nombre d’entreprises au profil industriel plus traditionnel, relevant de secteurs économiques traditionnellement considérés comme « sales » : entreprises sidérurgiques, automobiles, aéronautiques, énergétiques ou pétrolières… Certaines d’entre elles, comme BMW, ont même fait récemment la une de la presse européenne du fait de leur lobbying acharné contre les règles européennes de limitation de la pollution de l’air.

Plutôt que la recherche de nouveaux modes de productions plus économes et de sources d’énergies alternatives, l’heure semble désormais au choix assumé de la poursuite de l’exploitation des énergies fossiles, mais de manière plus « moderne » et plus « efficiente ». Une ligne politique qui pourrait permettre, éventuellement, de réduire les émissions de gaz à effet de serre de quelques pour-cents – dans l’hypothèse où aucune nouvelle capacité ne serait déployée –, mais qui ne permettra jamais d’atteindre des objectifs plus ambitieux en matière d’économie « décarbonée ». C’est sans doute ce qui explique que le gouvernement polonais se soit toujours opposé avec acharnement à tout objectif ambitieux de réduction des émissions.

La Banque européenne d’investissement (BEI) poursuit elle aussi la même ligne en matière d’énergie et de climat, en finançant par exemple la « modernisation » de la centrale de Belchatow. Si la Banque a annoncé en fanfare cet été la fin de ses investissements directs dans le charbon, la porte reste ouverte pour des projets d’amélioration de l’efficience des centrales existantes ou de capture du CO2.

On retrouve ici la position officielle de l’Association mondiale du charbon et de toutes les entreprises impliquées dans ce secteur : la part du charbon est en train de croître dans le mix énergétique mondial, on ne peut se passer de cette source d’énergie, notamment dans les pays émergents, et donc la seule chose à faire est d’investir massivement dans la modernisation des installations et dans le « charbon propre », c’est-à-dire dans les technologies de capture du CO2 [2]. Toute autre solution serait impraticable et économiquement ruineuse pour l’Europe et ses entreprises. Ce qui n’est pas dit, c’est que les technologies de capture et de stockage du CO2 sont encore très loin d’être au point, et que leur développement nécessiterait tout d’abord de lever toute une série d’incertitudes quant à leur impact environnemental et sanitaire. On voit mal comment l’existence hypothétique de telles technologies dans le futur éloigné pourrait justifier aujourd’hui une ruée vers le charbon et le lignite.

Christiana Figueres, secrétaire exécutive de la Convention des Nations-Unies sur le climat et présidente de la COP, s’est retrouvée sous le feu des critiques des écologistes pour avoir accepté de participer au Sommet international du charbon, préalable à la COP proprement dite. Si elle a cautionné la technologie de capture du charbon et le principe du « charbon propre », elle n’en a pas moins aussi surpris les dirigeants économiques présents par la virulence de son appel à « laisser le charbon dans le sol » et à fermer les vieilles centrales.

Les entreprises françaises de l’énergie, sur la ligne polonaise ?

Le discours tenu par ArcelorMittal pour justifier aujourd’hui sa place privilégiée à la COP paraît complètement en phase avec la ligne politique défendue par la Pologne. L’entreprise met en avant sa contribution à un « monde aux émissions de gaz carbonique réduites, et des produits et services plus respectueux de l’environnement », grâce à 50 millions d’euros investis dans les technologies vertes, et dans l’amélioration de l’efficacité énergétique de ses usines polonaises. Aujourd’hui, elle affirme que la plupart de ses sites ont fait « tout ce qui est possible actuellement » en matière de réduction de leurs émissions. C’est sans doute la raison pour laquelle elle s’est toujours opposée, comme le rappelle encore le Corporate Europe Observatory, à tout renforcement du système européen de limitation des émissions de gaz à effet de serre. À la Commission européenne, l’entreprise disait déjà en 2012 : « Une politique de l’énergie et du climat réussie est une politique qui soit abordable. »

Même son de cloche chez Alstom. En matière de changement climatique, le groupe français mise sur « des énergies fossiles plus propres, le déploiement de la capture de carbone et l’extension du nucléaire ». Dans la même logique, Alstom avait rendu publics en juin 2013 les résultats d’une étude calculant combien de tonnes de carbone il avait permis d’« économiser » en fournissant des équipements flambant neufs ou en modernisant des centrales électriques existantes [3]. Bien entendu, il n’est nulle part question des émissions actuelles et futures occasionnées par les projets dans lesquels Alstom continue à s’impliquer.

Chez BNP Paribas, l’une des banques les plus impliquées dans le secteur du charbon au niveau mondial, c’est toujours la même logique qui est à l’œuvre. Dans sa réponse aux Amis de la terre qui l’ont nominée au « prix Pinocchio » 2013, la banque souligne ainsi que « le charbon joue un rôle important dans le mix énergétique mondial », mais signale avoir mis en place une « politique de financement et d’investissement dans le secteur du charbon » qui l’a conduite à refuser « 39 projets, ce qui représente 236 millions de tonnes équivalent CO2 évitées chaque année ». Sur les projets que la banque continue tout de même à financer, et sur leurs émissions de CO2, en revanche, pas un mot. De fait, le réseau BankTrack, avec une série de partenaires, vient de publier un nouveau classement des banques mondiales les plus impliquées dans le charbon, où BNP Paribas occupe la dixième place, du fait notamment de ses investissements en Australie, en Afrique du Sud et en Colombie.

En matière de climat et d’énergie, et au-delà du seul charbon, les entreprises énergétiques françaises paraissent donc fondamentalement sur la même longueur d’ondes que le gouvernement polonais. Depuis plusieurs mois, Gérard Mestrallet, PDG de GDF-Suez, orchestre une campagne européenne de dénigrement de la politique européenne du climat et de l’énergie en général et des aides aux énergies renouvelables en particulier. Selon le patron français (soutenus par ses homologues des autres géants européens de l’énergie : RWE, E.ON, Edison, ENI, Gas Natural, Iberdrola, etc.), les subventions aux renouvelables et le blocage de l’exploitation des gaz de schiste auraient entraîné une perte de rentabilité artificielle des centrales au gaz, ce qui les aurait « obligé » à fermer ces centrales. Au risque de provoquer des black-outs dans l’avenir, du fait de l’irrégularité des sources renouvelables. Selon Gérard Mestrallet et ses alliés, il faut donc arrêter de subventionner les énergies renouvelables et réorienter les financements publics vers les technologies de capture et de stockage et vers le renforcement et l’interconnexion des infrastructures électriques européennes.

C’est le même discours qui est tenu aujourd’hui partout en Europe. EDF, pourtant absente de la liste des entreprises emmenée par Gérard Mestrallet (peut-être du fait de sa stratégie propre, davantage basée sur le nucléaire) a elle aussi cherché à justifier ses augmentations de tarifs en Grande-Bretagne par l’augmentation de la fiscalité verte et des aides aux renouvelables. Chez Eurelectric, le lobby industriel européen de l’industrie électrique où siègent Alstom et Areva, c’est la même rengaine. Alors que ses entreprises membres étaient accusées d’amasser des milliards de profits grâce aux marchés carbone européens, le groupe répliquait : « Ce n’est pas l’ETS, mais les taxes et le fardeau de politiques onéreuses de subventions aux renouvelables qui causent aujourd’hui la hausse globale des coûts de l’électricité pour les usagers finaux. » [4].

GDF-Suez, EDF et Alstom surfent sur la politique polonaise du « tout charbon »

L’attachement des autorités polonaises à la filière charbon a aussi des raisons sociales : mines et usines emploient encore, directement et indirectement, plusieurs centaines de milliers de personnes dans le pays. Il s’agit aussi de secteurs fortement syndicalisés, où les travailleurs sont tout acquis à la cause du charbon et considèrent souvent les environnementalistes comme des ennemis. Et l’effondrement économique qui a suivi la fin de la période communiste signifie que les émissions de gaz à effet de serre cumulées du pays, malgré la priorité accordée au charbon, n’ont pas vraiment, pour l’instant, augmenté davantage en Pologne que dans les autres pays européens. En matière de climat, cette dernière a coutume d’avancer des arguments similaires à ceux des grands pays émergents, en invoquant son droit à « se développer » pour atteindre le même niveau de consommation que les pays occidentaux.

Pour autant, la politique polonaise de soutien inconditionnel aux énergies fossiles paraît aller bien au-delà des nécessités pratiques. Elle a aussi un caractère idéologique. C’est probablement ce qui explique la proximité, ouvertement affichée, entre les autorités polonaises et les grandes multinationales des secteurs intensifs en énergie. Et si les entreprises énergétiques françaises ne sont pas en reste, c’est qu’elles sont aussi activement impliquées – EDF, GDF-Suez et Alstom en tête - dans le secteur de l’énergie en Pologne, et en particulier dans celui du charbon.

EDF, qui représente ainsi 10% du marché de l’électricité polonais, y consomme 7 millions de tonnes de charbon par an, ce qui en fait le second acheteur de charbon du pays. L’entreprise française possède plusieurs centrales importantes, dont celle de Wybrzeże et celle de Rybnik. Cette dernière, d’une capacité de 1 775 MW, est appelée à fermer en 2016, et EDF souhaite la remplacer par une nouvelle unité de 910 MW. Un projet contesté aussi bien par les populations locales, qui se plaignent depuis des années de la pollution de l’air, que par les environnementalistes. La Commission européenne elle-même a refusé l’octroi de crédits carbone pour cette modernisation, comme l’avait demandé EDF.

GDF Suez, quant à elle, exploite depuis 2000 la centrale électrique au charbon de Polaniec, cinquième de Pologne en termes de capacité avec 1800 MW. Et le groupe envisage de construire une autre centrale, de 500 MW, en collaboration avec le groupe minier Bogdanka.

Alstom, enfin, a récemment annoncé qu’elle allait relancer le projet de centrale d’Opole, appelée à devenir la plus importante centrale au charbon de Pologne, avec deux unités de 900 MW chacune. Un projet initialement confié à PGE, que la firme polonaise avait abandonné en arguant de sa non rentabilité économique. Alstom n’a pas hésité à prendre la relève avec le soutien du gouvernement. La firme française projette également la construction d’une nouvelle unité de 450 MW dans la centrale au charbon à Turow, dans le Nord du pays.

Des alternatives énergétiques guère plus attractives

Au-delà du charbon, le gouvernement polonais s’est aussi fait remarquer pour son soutien indéfectible à l’exploitation des gaz de schiste. L’un des sponsor de la COP, l’entreprise pétrolière polonaise Lotos SA, est activement impliquée dans ce secteur, au point de présider l’un des principaux groupes de pression favorable à leur exploitation. Fin 2012, le Corporate Europe Observatory avait déjà dénoncé la collusion entre les autorités polonaises et les lobbies du gaz de schiste au niveau européen], où GDF Suez, Total et quelques autres entreprises françaises jouent un rôle non négligeable.

Au vu des premiers forages, plutôt décevants, les estimations des réserves polonaises ont toutefois été révisées à la baisse. Plusieurs multinationales, dont ExxonMobil et Marathon Oil, ont renoncé à leurs projets en Pologne, et les autres, comme Chevron, font face à une résistance de plus en plus acharnée des populations locales. Total et GDF Suez restent théoriquement sur les rangs pour exploiter les gaz de schiste polonais. Le gouvernement polonais continue aussi à y croire et a demandé aux entreprises publiques de l’énergie, notamment PGNiG, de poursuivre les prospections.

Une autre piste de diversification énergétique privilégiée par le gouvernement polonais est le nucléaire. Un appel d’offres pourrait être lancé en 2014 pour la construction de réacteurs pour une capacité totale de 6000 MW. Le groupe PGE, sponsor de la COP, devrait en être l’opérateur. Les « champions » français EDF et Areva sont évidemment sur les rangs pour construire ces réacteurs, avec le soutien actif du gouvernement de François Hollande. Alstom, l’un des principaux fournisseurs de turbines nucléaires au niveau mondial, devrait aussi profiter de ce marché.

Même le secteur des énergies renouvelables n’est pas exempt de problèmes, puisque près de la moitié de la production électrique « verte » provient en fait de la biomasse (bois), brûlé dans des centrales à co-combustion charbon-biomasse. Une option énergétique très peu efficiente, qui a également pour effet de monopoliser les aides aux énergies renouvelables et les certificats verts au bénéfice des groupes énergétiques qui exploitent le charbon, au détriment de sources plus propres.

Cinq millions de tonnes de bois auraient ainsi été brûlées en 2011 en Pologne, dont une partie importée d’autres pays. « Ici, on peut parfaitement importer du bois de Russie, le faire brûler dans une centrale à charbon et déclarer qu’on est passé à 15% d’énergies renouvelables ! », déclare ainsi à Libération Adam Ostolski, coprésident du parti vert Zieloni .

Une nouvelle loi sur les énergies renouvelables devait venir améliorer la situation, en réduisant le soutien à la biomasse en faveur du solaire et de l’éolien offshore. Mais elle est actuellement bloquée du fait de la pression des entreprises énergétiques nationales et étrangères. Y compris, là encore, d’entreprises françaises – en l’occurrence GDF Suez, qui a beaucoup investi dans la filière biomasse polonaise. Le groupe, dont on rappellera que l’État français possède 36%, a d’ailleurs fait savoir haut et fort que si le gouvernement polonais réduisait ses subventions à la biomasse, il n’hésiterait pas à lui demander des compensations financières du fait du manque à gagner occasionné : « Nous demanderons un arbitrage et réclamerons à l’État plusieurs millions de zlotys. » Au petit jeu de la promotion des énergies sales, la Pologne ne sort pas forcément gagnante.

Olivier Petitjean

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Photo de une : ecotist CC