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Transition ?

La raffinerie de Total à La Mède convertie à l’huile de palme

par Olivier Petitjean

L’apparente unanimité autour des impératifs de la transition énergétique peut cacher des gouffres de différences. Nul projet ne l’illustre mieux que la « bioraffinerie » de Total à La Mède (Bouches-du-Rhône), dédiée à la production d’agrocarburants, qui doit entrer en service à l’été 2018. Avec à la clé des importations massives d’huile de palme.

C’est en 2015 que Total a annoncé la fermeture de sa raffinerie historique de La Mède et sa reconversion en une unité de production de biodiesel. Une partie des emplois du site devaient ainsi être préservés. Cette fermeture, qui faisait suite à celle de la raffinerie des Flandres en 2010, ne relevait d’ailleurs en rien d’un désengagement progressif de ce type d’activités de traitement d’hydrocarbures, mais plutôt d’un choix de délocalisation, puisque Total développe dans le même temps une immense raffinerie à Jubail, en Arabie Saoudite. Le groupe pétrolier n’’en a pas moins présenté ce projet comme un signe de son engagement envers les énergies « vertes ».

Pourtant, les agrocarburants comme le biodiesel sont aujourd’hui largement déconsidérés. Promus comme une réponse relativement « facile » à mettre en œuvre au réchauffement climatique, leur développement a été fortement encouragé par les politiques publiques en Europe et aux États-Unis. Il s’est rapidement avéré cependant qu’en remplaçant des cultures à destination alimentaire moins lucratives, les agrocarburants concouraient à la hausse des prix des denrées agricoles. Pire encore, si l’on tient compte des émissions de gaz à effet de serre occasionnées par la déforestation et le changement d’usage des sols, certains agrocarburants sont sans doute tout aussi nocifs que le climat que les énergies fossiles. C’est pourquoi l’Europe revient aujourd’hui sur les mesures de soutien aux agrocarburants décidées il y a quelques années, malgré la résistance des entreprises qui ont fait leur fortune grâce à elles, comme le groupe français Sofiprotéol-Avril.

En ce qui concerne la bioraffinerie de La Mède, Total a tout d’abord annoncé que son agrocarburant serait fabriqué à partir d’huiles alimentaires usagées – un vœu pieux dès lors qu’il n’y a actuellement en France aucun système pour collecter ces huiles usagées en quantité suffisante. En réalité, l’agrocarburant de Total à La Mède sera bien fabriqué à partir d’huiles végétales issues de cultures spécialisées, et en particulier d’huile de palme. L’huile de palme a été privilégiée sur les autres options – comme le biodiesel à base de colza produit en France – pour son coût plus faible. Un choix qui a d’ailleurs rendu furieuse la profession agricole française. Outre les problèmes associés aux agrocarburants en général, l’huile de palme est particulièrement problématique parce que son développement en Malaisie et en Indonésie a entraîné une vague de déforestation particulièrement destructrice, affectant des espèces animales emblématiques comme les tigres de Sumatra ou les orang-outans. L’industrie de l’huile de palme se développe aujourd’hui également en Afrique équatoriale, où elle crée des problèmes similaires.

Affaire d’État

Le grand public a été largement sensibilisé à ces problèmes en ce qui concerne l’utilisation de l’huile de palme dans l’industrie agroalimentaire ; ils valent aussi évidemment pour son utilisation en vue de la production de carburant, qui impliquerait des quantités encore plus énormes. Selon un document mis au jour par Greenpeace et les Amis de la Terre, le seul projet de La Mède devait initialement augmenter les importations françaises d’huile de palme de 64%, à hauteur de 550 000 tonnes par an. Total se défend en assurant qu’elle n’achètera pour sa raffinerie que de l’huile de palme « certifiée », c’est-à-dire respectant en théorie un certain nombre de critères assurant qu’elle n’a pas été produite dans des conditions trop problématiques. Un argument qui ne convainc pas les écologistes, qui soulignent que de nombreuses études et rapports, émanant de chercheurs, d’ONG ou d’institutions publiques, ont démontré les insuffisances des systèmes de certification actuels, conçus par et pour les industriels.

Entre-temps, le projet est devenu une véritable affaire d’État. L’Union européenne envisage en effet d’interdire l’utilisation d’huile de palme dans les carburants d’ici 2021, mais se heurte à l’opposition de plusieurs États membres dont la France. Du côté du gouvernement français, le ministre Nicolas Hulot a annoncé un plan de lutte contre la « déforestation importée » (autrement dit l’importation de produits issus de la déforestation) et évoque une interdiction possible de l’huile de palme dans un avenir plus ou moins lointain. Autant d’éléments qui rendent le projet de Total non viable à moyen terme. Pourtant, autorisation vient d’être donnée à Total pour ouvrir à l’été 2018 une bioraffinerie dont le principe même est en contradiction avec ces objectifs. Tout au plus a-t-il été précisé que l’huile de palme brute ne représenterait pas plus de la moitié de la matière première raffinée, soit 300 000 tonnes, et que sa part devrait diminuer progressivement. Il semble que l’argument de la vente d’armes, et en particulier du Rafale, à la Malaisie soit entrée en ligne de compte dans la position du gouvernement français. Le gouvernement de ce pays, très liés à l’industrie de l’huile de palme, aurait mis ces contrats dans la balance.

Olivier Petitjean

Cet article est extrait de notre véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises, à paraître en juin. Sur ce projet, voir ici.

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Photo : Rainforest Action Network CC (enquête sur les plantations d’huile de palme de Cargill, 2009)