Le vrai bilan des grandes entreprises françaises

Le CAC et la France

par Olivier Petitjean

Dans quelques jours, l’Observatoire des multinationales publiera son « véritable bilan annuel » des grandes entreprises françaises, qui propose à sa manière une radiographie du capitalisme hexagonal et de ses impacts sur l’environnement, le reste de la société et sur notre démocratie elle-même. L’occasion de poser une question de fond : celle de la relation entre un pays et « ses » grandes entreprises. Qu’apporte exactement le CAC40 à la France ?

Le CAC40 représente-t-il d’une certaine manière la France ?

Bien sûr que oui, puisque l’indice boursier parisien regroupe les plus grandes entreprises françaises, et que ses hausses et ses baisses sont souvent prises pour un indice de la santé économique du pays tout entier. Et puisque l’État français se préoccupe de protéger les « fleurons » nationaux contre les acquéreurs étrangers indélicats.

Bien sûr que non, puisqu’il s’agit de multinationales dont les actionnaires, l’activité et les effectifs sont localisés en bonne partie à l’étranger, et qu’elles sont gérées comme n’importe quelles multinationales, dans une optique de profit qui ne s’embarrasse pas de considérations « patriotiques ». Et puisque l’État français ne parvient pas toujours à empêcher l’acquisition des « fleurons » nationaux par des groupes étrangers et la délocalisation de leur siège hors de France, comme dernièrement pour LafargeHolcim.

D’un côté, nos grandes entreprises sont très internationalisées. De l’autre, elles restent étroitement entrelacées, symboliquement et politiquement, avec la France. D’abord parce que bon nombre d’entre elles (neuf dans le CAC40) comptent l’État parmi leurs principaux actionnaires. Ensuite parce que toutes ou presque bénéficient du soutien de l’État en France et à l’étranger, que leurs dirigeants participent aux voyages présidentiels ou ministériels, voire se rendent par eux-mêmes en délégation pour rencontrer Vladimir Poutine ou d’autres leaders internationaux. Certains dirigeants de grandes entreprises françaises interviennent en tant que tels dans le débat public national, par exemple pour soutenir les réformes du droit du travail ou la baisse de la fiscalité. Mais ils le font souvent, justement, en tant que porte-parole en France d’un ordre économique mondial auquel il faudrait nécessairement s’adapter.

La question est délicate mais importante. Nos grandes entreprises ont-elles une « nationalité », doivent-elles ou non être « patriotiques », et en quel sens ? Méritent-elles le soutien de l’État et du public alors que les stratégies qu’elles poursuivent ne correspondent pas forcément aux intérêts immédiats des travailleurs français ou du pays dans son ensemble ? Peut-on leur reprocher de se développer à l’international si cela concourt à ouvrir la France sur le monde et inversement, et que cela crée des opportunités pour leurs salariés ? Quelques éléments pour poser les termes du débat.

Les effectifs en France ne cessent de fondre, particulièrement dans l’industrie

Au 31 décembre 2017, les groupes du CAC40 avaient plus de 5 millions de salariés dans le monde entier. Que pèse exactement la France dans leur effectif ? Sept firmes de l’indice boursier ne publient pas de chiffres précis à ce sujet. Pour les autres, la proportion de salariés français dans l’effectif mondial à la fin de l’année dernière était de 26%. Un chiffre en nette baisse, puisque cette proportion était encore de 35% en 2010. Cette baisse n’est pas liée à une réduction d’activité, bien au contraire. Entre 2010 et 2017, le chiffre d’affaires cumulé des groupes du CAC40 (composition actuelle) a augmenté de 10%. Et leur effectif mondial a augmenté de 2,44%. Pourtant, leur effectif en France - pour les groupes qui publient ces chiffres - a baissé de près de 20% (ou de « seulement » 15,6% si l’on enlève Engie et Kering, qui ont connu des cessions ou changements de périmètre particulièrement importants). Seules neuf entreprises du CAC sur quarante ont vu leur effectif en France augmenter sur la période.

Le phénomène paraît particulièrement accentué dans le secteur de l’industrie. Renault a vu son chiffre d’affaires augmenter de 51% entre 2010 et 2017, son effectif mondial de 48%, mais son effectif français baisser de 12%. Même constat chez Michelin qui a vu son chiffre d’affaires croître de 22%, mais son effectif en France décroître dans les mêmes proportions (avec un effectif mondial en légère augmentation). Danone a vu son chiffre d’affaires augmenter de 45% sur la période, avec un effectif mondial en légère hausse de 3,8%, mais son effectif en France a baissé de 9%.

D’après les chiffres disponibles, seules sept entreprises du CAC40 ont vu leur effectif français évoluer plus favorablement que leur effectif global entre 2010 et 2017. Dans quatre de ces cas, l’effectif a seulement baissé moins rapidement en France qu’au niveau global ; dans les trois autres cas (Axa, Pernod et Société générale) il est en augmentation modeste. Il n’y a que trois groupes (Société générale, ST et Vivendi) dont l’effectif en France ait évolué plus favorablement entre 2010 et 2017 que leur chiffre d’affaires, lequel a baissé dans les trois cas.

Selon les chiffres disponibles, la place de la France dans les effectifs du CAC40 varie de 6 à 63%. Les grands groupes dont les effectifs sont « le moins français » sont, dans l’ordre, LafargeHolcim (6,1%), Essilor (6,9%) et Kering (7,1%). Celles où la France occupe encore une place majoritaire sont Safran (63,3%), Bouygues (58%) et Unibail Rodamco (52,6%).

Soutenir l’Observatoire !

Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com’ du CAC 40, nous enquêtons.

Soutenez l’indépendance de l’Observatoire en faisant un don.

Chiffre d’affaires, bénéfices, fiscalité : les données manquent

En ce qui concerne les données financières cette fois, la situation est beaucoup plus nébuleuse. Plusieurs grandes entreprises du CAC40 publient des données sur la localisation de leur chiffre d’affaires, mais sans toujours être claires sur ce qu’elles recouvrent : seulement les ventes et activités sur le territoire français lui-même, ou également les activités générales gérées depuis le siège. En ce qui concerne la localisation – beaucoup plus sensible – des bénéfices et des impôts versés, les données sont encore plus rares et encore plus à prendre avec des pincettes.

Sur les 30 firmes du CAC40 qui donnent des détails à ce sujet, une petite dizaine affiche une part du chiffre d’affaires en France inférieure à 10%. Cette part descend à 1,5% dans le cas de STMicro, 3,8% pour Solvay, et entre 6,6 et 6,8% pour Sanofi, Schneider Electric et LafargeHolcim. À l’autre extrémité, on trouve les entreprises du BTP et de l’immobilier : Bouygues (63,8%), Vinci (58,8%), Unibail (55,2%). Réalisent également une part significative de leur chiffre d’affaires en France certaines banques (Crédit agricole, Société générale) ainsi que Carrefour et Orange.

Parmi le tout petit nombre de firmes qui déclarent la part de leurs bénéfices en France, Orange est la seule où celle-ci (69%) est supérieure à la fois à la part de la France dans le chiffre d’affaires (43,9%) et dans l’effectif (39,3%).

C’est du point de vue de ses dirigeants que le CAC40 reste le plus « français »

Si l’on regarde maintenant du côté de la direction des entreprises, les choses sont plus nettes. L’immense majorité du CAC40 a son siège social en France, à l’exception toutefois d’Airbus (Pays-Bas), ArcelorMittal (Luxembourg), LafargeHolcim (Suisse), STMicro (Suisse), Solvay (Belgique) et TechnipFMC (Royaume-Uni). Trois de ces six firmes comptent pourtant l’État français parmi leurs actionnaires déterminants. Une autre, LafargeHolcim, va sortir de l’indice boursier, au bénéfice de l’entreprise de luxe Hermès.

Le constat est similaire en ce qui concerne les dirigeants. De toutes les firmes du CAC40, seules ArcelorMittal, LafargeHolcim et Renault n’ont pas au moins un directeur général ou un président de conseil d’administration de nationalité française (lire aussi notre enquête : Une haute fonction publique-privée à la française : près de la moitié du CAC40 a un patron issu des grands corps de l’État). Leurs conseils d’administration comptaient en 2017 37% de membres de nationalité étrangère. Dans les comités exécutifs en revanche, la place des Français et de Françaises est plus importante, autour de 75%.

Le poids des grands groupes en question

Le CAC40 en 2017, ce sont donc des groupes qui restent très majoritairement dirigés par des Français (et quelques rares Françaises), mais dont l’activité est largement internationalisée et qui tendent à réduire progressivement leurs effectifs en France. Ce constat pourrait être mis en relation avec le contraste souvent invoqué entre le développement des grandes entreprises françaises et allemandes. En forçant le trait, les premières ont plutôt étendu leurs activités en délocalisant et en investissant à l’étranger (ce qui explique aussi leurs relations étroites avec la diplomatie tricolore), tandis que les secondes auraient davantage investi dans l’appareil productif en Allemagne même, en privilégiant les exportations.

Un constat qui devrait faire réfléchir, au moment où le gouvernement français a enfin présenté son projet de loi Pacte, un patchwork de mesures d’inspiration libérale qui vise à rien moins qu’à « relancer l’économie » et « réconcilier les Français avec l’entreprise » (lire notre article). Cette loi semble basée sur l’idée qu’il suffirait d’alléger cotisations et obligations administratives pour libérer les petites et moyennes entreprises de la « peur de grandir » et les aider à exporter davantage. Peut-être faudrait-il aussi se préoccuper de questions plus structurelles, comme le poids des grands groupes et de leurs stratégies de recherche de rente et de maximisation des profits pour les actionnaires, au détriment de l’investissement et de l’emploi.

Olivier Petitjean

— 
Photo : Chupacabra Viranesque CC via flickr