Source : International Rivers

Hydroélectrique

Le barrage Nam Theun 2 d’EDF, l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire sur le Mékong ?

par Olivier Petitjean

Il y a exactement dix ans, la Banque mondiale, l’Agence française de développement et d’autres institutions financières débloquaient des millions d’euros pour financer un grand barrage au Laos, sur un affluent du Mékong. L’entreprise majoritaire dans le consortium n’était autre qu’EDF, laquelle n’a cessé de présenter ce projet comme un modèle de « durabilité ». Pour les associations internationales et locales qui l’ont examiné, il s’agit bien plutôt d’un exemple de barrage destructeur, conçu pour exporter de l’électricité à des centaines de kilomètres. Aujourd’hui, plusieurs dizaines de grands barrages sont construits ou projetés dans le bassin du Mékong. Les institutions financières internationales ont-elles tiré les leçons qui s’imposent ?

Une coalition internationale d’ONG [1] a souhaité marquer à sa manière l’anniversaire du feu vert donné à Nam Theun 2 à travers un communiqué de presse conjoint, appelant les institutions financières concernées à reconnaître que les millions d’euros investis n’ont pas donné les résultats promis.

« Au cours des dix années écoulées, nous avons mené des études systématiques avec les villageois qui vivent le long de la rivière Xe Bang Fai et nous avons rassemblé de nombreux éléments sur les impacts dévastateurs de Nam Theun 2, explique Tanya Lee de l’ONG International Rivers. Ces impacts incluent une chute dramatique des captures de poissons, l’inondation de champs de riz et de jardins potagers auparavant utilisés pour l’approvisionnement alimentaire, ainsi que des problèmes dermatologiques récurrents liés à la turbidité de l’eau. Les ’bénéfices de développement’ invoqués dans les documents promotionnels de la Banque mondiale ne se sont jamais matérialisés. »

Le barrage de Nam Theun 2, dont EDF est le principal associé avec une part de 35%, a été inauguré en 2010. L’entreprise publique française n’a jamais manqué une occasion de présenter ce projet comme un modèle de « développement durable », et comme une première expérience probante en vue de la construction d’autres grands barrages, notamment en Amazonie (lire notre article). Pour les ONG, le barrage aura surtout déplacé 6300 indigènes et affecté plus de 100 000 personnes en aval. Loin de contribuer au développement local, ce barrage exporte plus de 90% de l’électricité qu’il génère en Thaïlande, vers les usines des multinationales. Des reproches qui ont été confirmés par des audits officiels de la Banque mondiale.

Récemment, une étude du CNRS confirmait également les soupçons des écologistes selon lesquels le barrage de Nam Theun 2, comme beaucoup de barrages en zone tropicale, émettait de fortes quantités de méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 - aux antipodes de l’image d’énergie « verte » entretenue par l’industrie.

Pour Shalmali Guttal de l’ONG Focus on the Global South, « La Banque mondiale, l’Asian Development Bank, la Banque européenne d’investissements [et l’Agence française de développement...] doivent reconnaître publiquement leur complicité dans les destructions causées par Nam Theun 2 et assumer la responsabilité juridique, financière et morale des dommages que ce barrage occasionnés pour les communautés locales et l’environnement. L’échec de Nam Theun 2 fournit plus de preuves qu’il n’est nécessaire pour que ces institutions cessent de financer le développement de grands barrages dans la région du Mékong. »

Olivier Petitjean

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Photo : Axel Drainville CC