Source : Environmental Justice Atlas

Industries extractives

Mariana, Brumadinho et ailleurs... Sur les traces désastreuses de Vale, multinationale minière

Un peu plus de trois ans après le drame de Samarco, à Mariana, un autre barrage minier de la multinationale Vale s’est effondré fin janvier au Brésil. La catastrophe, qui a fait plus de 300 victimes, met à nouveau sur le devant de la scène ce géant minier brésilien présent un peu partout dans le monde... jusqu’en Nouvelle-Calédonie. Un collectif de chercheurs et de mouvements sociaux a réalisé une cartographie des activités de Vale dans le monde et de nombreux cas de pollution et de conflits sociaux qu’elles entraînent. Le texte ci-dessous, qu’ils ont rédigé, présente ce travail.

Le 25 janvier 2019, une mer de boue a détruit les bâtiments administratifs et le réfectoire de la mine Córrego do Feijão ainsi qu’une partie de la communauté de Vila Ferteco à Brumadinho, entraînant la mort de plus de 300 personnes (lire notre article). Une tragédie humaine et environnementale incommensurable... et annoncée. Un peu plus de trois ans après le drame de la mine Samarco à Mariana, c’est encore une fois la rupture d’un barrage minier dans l’état de Minas Gerais. Et encore une fois une catastrophe impliquant la multinationale Vale.

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Au Brésil et dans les autres pays où elle opère [1] cette entreprise s’illustre par de nombreux cas de conflits, de violation des droits de l’homme, de procédures douteuses d’octroi de licences environnementales et d’indemnisation, d’amendes non payées, de dommages écologiques irréversibles et de destruction des moyens de subsistance des populations indigènes et autochtones.

Dans cet article, grâce à la contribution de chercheurs et de mouvements sociaux de différents pays, nous présentons une cartographie des conflits environnementaux liés à l’entreprise Vale, qui montre que la négligence et l’insécurité ressenties par les populations touchées par les tragédies de Brumadinho et de Mariana au Brésil ne sont pas des cas isolés et s’inscrivent dans un modus operandi systématiquement reproduit par Vale à l’échelle internationale.

« Ce n’était pas un accident. C’était un crime. »

Cet échantillon de près de 30 cas au Brésil, au Pérou, en Argentine, au Chili, au Mozambique, en Nouvelle-Calédonie, en Guinée, en Australie et en Indonésie renforce sans aucun doute les nombreuses voix qui disent : « Ce n’était pas un accident. C’était un crime. »

La version originale interactive de cette cartographie est disponible, avec des articles présentant chaque cas signalé, sur le site de l’Environmental Justice Atlas.

Il y a à peine trois ans, à Mariana, suite à la rupture du barrage minier Fundão, le fleuve Rio Doce a été complètement contaminé sur près de 700 kilomètres jusqu’à l’océan (lire notre enquête : Plus de deux ans après la catastrophe, les sinistrés de Samarco face au cynisme des multinationales minières). Dix-neuf personnes ont perdu la vie dans cet accident, tandis que des centaines de familles ont vu leurs maisons détruites. Ironiquement, ce même Rio Doce avait inspiré le nom original de Vale : Companhia Vale do Rio Doce (CVRD).

Dans cette région de l’État de Minas Gerais, où le CVRD, propriété de l’État brésilien, a vu le jour en 1942, en plus de l’insécurité croissante due à la présence de nombreux barrages, les populations souffrent également des impacts quotidiens de l’exploitation minière et de la lutte contre les projets d’expansion de Vale (par exemple, dans la chaîne de montagnes de Gandarela et à Nova Lima).

La croissance de CVRD et les « zones sacrifiées » dans le nord du Brésil

CVRD, fondée dans les années 1940 pendant la dictature de Getulio Vargas pour exploiter les ressources naturelles et stimuler l’industrialisation de l’économie brésilienne, a développé et élargi ses activités d’un point de vue sectoriel et géographique. À partir des années 1980, l’entreprise a étendu ses activités au nord du Brésil, dans l’État du Pará.

Aujourd’hui, selon le Système d’information géographique de l’exploitation minière (Sigmine), Vale dispose de 1 630 concessions minières au Brésil, couvrant une superficie totale de 53 977 km2 (équivalent à la surface de la Croatie).

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En outre, selon l’Agence nationale brésilienne de l’exploitation minière (ANM), en plus des barrages de résidus miniers de Brumadinho et Mariana, Vale possède 160 autres barrages similaires à travers le pays, dont 65 sont identifiés comme présentant un risque potentiel élevé de dommages en cas de rupture.

Dans un contexte international où les industries polluantes et électro-intensives ont été progressivement délocalisées dans les pays du Sud, la municipalité de Barcarena dans l’État de Pará se spécialise dans l’industrie de l’aluminium (lire notre enquête sur place : Polluées, menacées, déplacées : ces communautés amazoniennes aux prises avec des multinationales européennes). Dans ce processus, les populations autochtones (quilombolas et autres communautés locales) ont subi les impacts négatifs de l’industrie sans bénéficier du développement promis (par exemple avec le projet hydroélectrique Alunorte, le pipeline de Moju ou l’exploitation de la bauxite à Oriximiná).

En outre, le projet ferroviaire de Carajás, construit par CRVD afin d’exporter les importantes réserves de minerai de fer exploitées dans la région, a accéléré la déforestation de la forêt amazonienne, le bois coupé étant ensuite transformé en charbon de bois et utilisé par l’industrie de la fonte établie le long du chemin de fer. Dans l’une des communautés situées le long du chemin de fer de Carajás, Piquiá de Baixo, où la population souffre de problèmes de santé en raison de la pollution de l’industrie de la fonte, plusieurs groupes de résistance se sont organisés et formé le Rede Justiça nos Trilhos (« Réseau justice sur les rails ») en 2007. Cette alliance a joué un rôle fondamental pour que la relocalisation revendiquée par les habitants vers une nouvelle communauté sur un site non pollué, rebaptisée Piquiá da Conquista (« Piquiá de conquête »), ait enfin lieu.

Le réseau Justiça nos Trilhos joue également un rôle actif dans une autre affaire d’injustice environnementale impliquant CVRD : le projet S11D, qui n’est autre que le plus grand projet de mine de fer au monde. Celui-ci a été vivement contesté pour ses incidences sur l’environnement dans la forêt nationale protégée de Carajás et pour des allégations d’acquisitions irrégulières de terres et d’expropriations violentes dans la communauté de Canaã dos Carajás – à quoi s’ajoutent les violations des droits de l’homme liées à l’implantation du chemin de fer de Carajás, utilisé pour transporter le minerai du S11D.

Les Xikrin, un des peuples indigènes implantés en bordure de la forêt de Carajás, sont aussi affectés par deux autres projets de la société, le projet de nickel Onça Puma et le projet de cuivre Salobo. Plusieurs procédures judiciaires sont en cours opposant cette communauté et Vale. Une des préoccupations majeures des Xikrin est la pollution de la rivière Cateté par les métaux lourds, qui a des conséquences dramatiques pour leur survie et leur culture. Ils reçoivent une compensation de Vale, mais exigent surtout la cessation des opérations afin d’assurer la préservation de leur mode de vie.

De CVRD à la multinationale Vale

Ces affaires impliquant la communauté autochtone xikrin et les autres cas cités précédemment, suggèrent que Vale ne comprend ou n’écoute pas les revendications locales, en particulier lorsque la destruction de modes de vie et de valeurs culturelles et écologiques (voire de vies tout court) ne peut être compensée financièrement. Après tout, combien vaut une rivière ? Et si l’histoire passée de Vale a toujours été une histoire de destruction, son histoire récente est, à certains égards, encore plus troublante.

Depuis 1997, CVRD a connu un processus de privatisation et d’internationalisation. Ce processus a été couronné en 2007 par son changement de nom au profit de Vale, plus moderne. Le V de CVRD, qui signifiait « vallée » en référence à la dépression géographique naturelle du fleuve Rio Doce désormais contaminé par les résidus miniers, céda ainsi sa place à un nouveau Vale, annoncé en grande pompe par l’ancien président de la société Roger Agnelli : « Partout dans le monde, le mot Vale est facile. Vale est synonyme de valeur. C’est un nom court et facile à retenir. » Ce changement de désignation visait à améliorer la communication de Vale avec ses actionnaires dans le monde entier. Par contre, l’effet ne fut pas le même en ce qui concerne les communautés locales.

En général, les activités de Vale en dehors du Brésil sont marquées par des injustices environnementales très similaires à celles observées dans les cas brésiliens. L’une des initiatives lancées pour lutter contre les impacts et les violations des droits de l’homme causés par Vale au niveau mondial, est la coalition internationale des personnes impactées par Vale, qui rassemble depuis 2009 des organisations et des mouvements sociaux de nombreux pays où la société est présente.

Pendant qu’au Brésil Vale consolidait sa position de premier producteur mondial de minerai de fer (avec plus de 350 millions de tonnes produites en 2017), l’acquisition de la société minière canadienne Inco Limited en 2006 et les investissements à Moatize au Mozambique en 2004 l’ont également élevé au rang de producteur majeur de nickel et de charbon à l’échelle internationale. Le fer, le charbon et le nickel sont les éléments nécessaires à la production d’acier, alliage métallique dont la consommation a drastiquement augmenté en raison de la forte croissance économique chinoise. Inco possédait les plus grandes réserves de nickel au monde et représentait le deuxième producteur mondial de nickel, avec des activités en Indonésie et en Nouvelle-Calédonie.

En Indonésie, Inco (absorbée depuis par Vale) a commencé ses activités en 1968. Depuis plus de cinquante ans, les peuples autochtones se battent pour avoir accès à leurs terres ancestrales et à leurs moyens de subsistance ainsi que contre la pollution de l’eau, de l’air, du sol et les problèmes de santé causés par l’exploitation du nickel. Leur combat vise aussi les projets hydroélectriques de la région, présentés comme une source d’énergie « propre », alors qu’ils servent principalement à alimenter en électricité l’activité minière locale. La région de Moatize a été considérée comme recelant les plus importants gisements de charbon non exploités du monde. Dans la région, des centaines de petits agriculteurs mozambicains, réinstallés dans des conditions précaires par Vale, continuent de réclamer une indemnisation appropriée et respectueuse.

Au cours de la période récente, Vale a également étendu ses activités aux secteurs de l’énergie et de la logistique, en raison de leur rôle clé de support des activités minières. Au Brésil, outre le chemin de fer Carajás, la multinationale a réalisé d’importants investissements dans l’énergie, notamment dans le gigantesque projet hydroélectrique de Belo Monte en Amazonie.

Dans le secteur minier, outre le « paquet acier », Vale a investi dans des projets d’extraction de cuivre et de phosphates principalement en Amérique du Sud. Au Pérou, par exemple, selon l’Institut géologique de l’activité minière et métallurgique (INGEMMET), Vale dispose de 432 concessions minières (242 concessions autorisées, 188 en attente d’autorisation et 2 annulées), ce qui représente une superficie totale de 4297 km2.

Dans l’un des rares cas de justice environnementale répertoriées dans notre cartographie, les communautés de Cajamarca (Pérou) ont réussi à suspendre un projet d’exploitation de cuivre de Vale après avoir prouvé qu’il y avait d’innombrables irrégularités dans l’approbation des permis d’exploration et des licences environnementales.

Pour conclure, il est également important de souligner que la privatisation et l’internationalisation de Vale lui donnent une plus grande flexibilité pour des acquisitions et des cessions sur de courtes périodes. Dans de nombreux cas, Vale a revendu des projets miniers sans assumer sa responsabilité environnementale et sociale (par exemple, un projet de cuivre au Chili, un projet de phosphate au Pérou, un projet de potasse en Argentine). Dans le cas du projet de phosphate Bayóvar au Pérou, la communauté locale a dénoncé une appropriation illégale de la terre et les pêcheurs une pollution de la mer et de l’air. Deux pêcheurs ont été tués en 2012 lors de manifestations contre Vale.

Si la présence d’importants passifs sociaux et environnementaux est l’un des traits communs des cas rassemblés ici, il y en a d’autres : le peu de bénéfices sociaux ou économiques pour les communautés locales, et le fait que la multinationale essaie toujours de se décharger de sa responsabilité. Pour cette raison, il est nécessaire de veiller à ce que l’impunité ne prévale pas en ce qui concerne les deux tragédies de Mariana et de Brumadinho, ainsi que dans tous les autres cas cités dans cet article. Mais il apparaît tout aussi nécessaire de réfléchir aux problèmes engendrés par l’intense extractivisme qui prévaut dans les pays du Sud, mené par de grandes sociétés minières telles que Vale, afin de satisfaire les « besoins » de consommation de pays plus riches.

Version interactive de la cartographie et lien vers les études de cas détaillées (généralement en anglais, espagnol ou portugais) : https://ejatlas.org/featured/envconflictsvale#

Cette cartographie a été coproduite par des universitaires activistes, des chercheurs indépendants et des activistes locaux. Les auteurs des fiches de conflits sont indiqués à la fin de chaque fiche. Nous sommes reconnaissants aux organisations et aux collectifs qui ont échangé avec nous des informations et des données et qui luttent chaque jour sur le terrain, devant les tribunaux, chez eux.

Nous remercions spécialement les organisations suivantes : Movimento d ’Atingid @ s por Barragens (MAB) ; Arculação Internacional da Atingid @ s Pela Vale ; Movimento Aguas de Gandarela ; FASE ; Jubileu Sul Brasil, Movimento pela Soberania ; Grupo de pesquisa de Mapa de Conflitos envolvendo Injustiça Ambiental e Saúde no Brasil ; Mining Watch Canada ; JATAM Indonesia.

Cette carte s’appuie sur la coordination générale, les recherches et le graphisme du groupe de recherche EJAtlas (Daniela Del Bene, Sara Mingorría, Greel Navas, Lucrecia Wagner, Raquel Neyra, Max Stoisser), de Yannick Deniau du collectif Geocomunes et de Beatriz Saes (Universidade Federal Fluminense).

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