Compensation

Projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : modèle environnemental ou greenwashing ?

par Nolwenn Weiler

Autoroutes zen, aérogares basse consommation, pistes cyclables, musée du bocage, déménagement des écosystèmes menacés… Vinci et ses prestataires n’ont pas lésiné sur les arguments « verts » pour vendre leur nouvel aéroport. Ses « espaces de respiration » en feraient presque une réserve naturelle ! Malgré tous leurs efforts, le projet de compensation de la biodiversité conçu par la multinationale a été invalidé. Décryptage.

L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes sera exemplaire au niveau environnemental. Le bocage en sera même l’emblème. Parole de Vinci. D’ailleurs, « contrairement à ce que l’on entend, le nouvel aéroport ne va pas consommer beaucoup d’espace » assurait Nicolas Notabaert, président de Vinci Airports. 1200 hectares, seulement... La multinationale concède que la future infrastructure aura des effets « importants et inéluctables » sur la campagne. Mais ces dommages seront quasi-annulés, promet-on, par le projet paysager. Et ses concepteurs ne manquent pas d’imagination.

Bernard Lassus, architecte paysagiste du projet explique ainsi vouloir « pousser le bocage jusqu’au bord des pistes du futur aéroport » [1]. À croire que l’aéroport étendra le bocage ! « Sur les photo-montages de Vinci, c’est tellement vert que l’on se demande même où les avions vont atterrir. », ironise Jacques Testard, militant d’Europe Écologie-les Verts et membre de l’Acipa, association historique des opposants à l’aéroport. La multinationale s’engage à planter des centaines de mètres de haies autour du tarmac. Les échangeurs et les abords de routes menant à l’aéroport ressembleront eux aussi à des parcs. Le tout formant « un espace de respiration » entre cet aéroport haute qualité environnementale (HQE) et l’agglomération nantaise.

Haies synthétiques et autoroutes zen

Cet « espace de respiration » sera truffé de « routes apaisées ». Ce concept « permet d’obtenir des vitesses de circulation limitées qui assurent de traverser le paysage en l’appréciant et en s’en imprégnant. ». A cette ambiance zen, il manque encore des séances de lévitation sur les bandes d’arrêt d’urgence... Il y aura en plus des « liaisons douces » poursuit l’étude d’impact [2]. « Le barreau routier qui permettra la desserte de l’aérogare accueillera une piste cyclable sur toute sa longueur. Des accès cyclistes proviendront également de toutes les communes alentours. », ajoute Vincent Bettinger, directeur projets et développement chez Vinci construction France.

Mieux : « Il y aura très peu de circulations d’avions. Ce qui permettra à nos clients compagnies aériennes de se rendre directement au décollage et de consommer très peu de kérosène. ». Doit-on en déduire que l’aéroport n’est pas vraiment nécessaire ? Pour les riverains inquiets de respirer quotidiennement des métaux lourds, du dioxyde de souffre et du CO2 en masse, un dispositif de surveillance de la qualité de l’air sera mis en place. Rassuré ? Il y aura enfin, pour ceux et celles qui regretteraient la majesté des arbres centenaires qui ornent actuellement les sentiers qui parcourent la zone, un musée dédié au bocage et à son histoire.

Des aérogares basse consommation

Cette addiction de Vinci pour la verdure n’est pas sans poser quelques problèmes techniques. « Les oiseaux apprécient de nicher dans les haies mais sont nuisibles au trafic aérien. (…) », rappelle le paysagiste Bernard Lassus. La solution ? « Recourir partiellement à des haies artificielles pour faire aboutir le projet là où la sécurité aérienne est en jeu... » Autre technique pour éloigner les dangereux volatiles : l’introduction d’une réglementation locale pour éliminer les plantations – comme le blé – susceptibles de trop attirer les oiseaux. Le cabinet d’étude Biotope, qui a réalisé l’étude d’impact, propose de son côté de déplacer les troncs de vieux chênes abattus « sur un autre secteur favorable » où ils feraient l’objet d’une « gestion adéquate » pour protéger d’éventuels insectes rares nichant dans les dits troncs. Gardien de grume, un futur métier pour les zadistes ?

Après les bretelles d’autoroutes zen et le bocage de synthèse, voici les aérogares économes en énergie. La toiture sera végétale, et plissée, de façon à profiter au maximum des rayons du soleil pour limiter les dépenses en chauffage et en éclairage. « Nous irons probablement au-delà des demandes exprimées à travers la norme BBC [3] pour tout ce qui touchera la consommation énergétique et l’isolation des bâtiments. », s’enthousiasme même Tanguy Bertolus, directeur technique de Vinci Airports. Les constructions auront recours à « une grande part de bois pour assurer l’intégration du bâtiment dans son environnement naturel » . Vinci prélèvera-t-il ce bois sur la ZAD dans un souci d’attention aux circuits courts ? L’origine du bois n’est pas mentionnée. On ne sait pas non plus quelles épaisseurs de matériaux d’isolation, ni quel mode de chauffage permettront d’atteindre des consommations écologiquement ultra compétitives. Mais les objectifs sont là : « Diviser par trois le bilan carbone par passager du futur aéroport du grand ouest par rapport à Nantes Atlantique aujourd’hui. » [4].

Détruire et compenser la biodiversité

Autre pilier du « verdissement », la compensation. Ce principe, confirmé par les lois du Grenelle de l’environnement, consiste à compenser plus loin la biodiversité que l’on détruit ici. À Notre-Dame-des-Landes, Vinci promet de refaire des mares, de prendre soin de zones humides situées hors des terres promises au béton, ou encore de passer des contrats avec des agriculteurs qui auraient des pratiques respectueuses de l’environnement.

Problème : pour compenser, encore faut-il dresser l’inventaire exact de ce qui va être détruit. La direction de Vinci évoque sa « démarche exemplaire pour dresser un inventaire complet du site sur la faune et la flore ». Une auto-congratulation que ne partage pas un collectif de naturalistes créé pour l’occasion, les « naturalistes en lutte ».« De nombreuses insuffisances ont abouti à un état des lieux tronqué de l’intérêt écologique de la zone d’aménagement différée (ZAD). » dénoncent-ils. « Les fonctionnalités des zones humides ont été systématiquement sous-évaluées, et leur nombre sous-estimé. » Exit par exemple leur rôle dans le cycle du CO2, qu’elles peuvent stocker en grande quantité. L’inventaire, réalisé par les experts du cabinet Biotope, aurait oublié des espèces, notamment la loutre d’Europe, une espèce protégée.

Déménager des écosystèmes

La perte des écosystèmes ne sera pas non plus intégralement compensée. Vinci applique un coefficient qui peut aller de 1 à 8. Huit hectares considérées comme de « faible valeur » pourront ainsi être compensés par la bonne gestion environnementale d’un seul hectare « à forte valeur ». Les naturalistes protestent contre ces calculs, dénués selon eux de « base scientifique sérieuse ». Vinci devra cependant dégoter 640 hectares pour installer mares, flore, tritons ou loutres, à la place des 1140 hectares dégradés.

Enfin, ces nouveaux écosystèmes, si tant est qu’ils survivent au déménagement, ne seront pas forcément protégés sur le long terme. Rien n’empêche d’y réaliser de nouveaux aménagements. D’autant que l’avenir foncier de la zone, une fois dotée d’un aéroport, est très incertain. Et aucune sanction n’est prévue au cas où le promoteur du projet ne tiendrait pas ses promesses de compensation.

Greenwashing invalidé

La méthode de compensation proposée par Vinci a de toute façon été invalidée, le 9 avril 2013 par le comité d’experts scientifiques que Jean-Marc Ayrault avait nommé en novembre 2012. En cause : la complexité des calculs, l’insuffisance de l’état des lieux initial de la biodiversité, l’incertitude sur la mise en œuvre des mesures de compensation promises et l’absence d’obligation de résultat.

Dès le lendemain, le Conseil national de protection de la nature (CNPN) faisait « siennes les réserves présentées dans le rapport », demandant que celles-ci « soient effectivement prises en compte par le maître d’ouvrage ». La poursuite du projet est désormais conditionnée à la levée de ces réserves.

« Le projet d’aéroport du Grand-Ouest (...) fera toute sa part au défi écologique, sans l’opposer au développement économique, seul à même d’assurer la cohésion sociale et la qualité de la vie. », ont réagi quatre jeunes élus socialistes « pour l’aéroport » dans une tribune publiée par le quotidien Ouest-France le 9 mai dernier. Si le défi écologique se résume à déménager mares et tritons et à instaurer des « espaces de respiration » le long des bretelles d’autoroutes... C’est pas gagné !

Nolwenn Weiler

Cet article a été publié initialement par Basta !.