Prix Pinocchio 2014

Pur Projet : bienvenue dans le monde (déjà controversé) de la « compensation carbone équitable »

par Sophie Chapelle

Imaginez un monde où les entreprises peuvent compenser les impacts sociaux et environnementaux de leurs activités. Comment ? En achetant des crédits carbone en faveur de populations travaillant à l’autre bout de leur filière. Ne rêvez plus, c’est le projet mis en œuvre par Tristan Lecomte, figure du commerce équitable, dans le cadre de son entreprise Pur Projet. Un marché carbone équitable, juste et solidaire... Vraiment ? Un récent rapport réalisé par une association écologiste française vient écorner l’un des projets de reforestation mené par Pur Projet au Pérou. En creux dans ce débat, la légitimité de la « compensation carbone », qui offre aux multinationales la possibilité de se racheter à moindre coût une image verte.

Il est un pionnier du commerce équitable en France. Tristan Lecomte, commerçant globe-trotter et polyglotte, est le fondateur d’Alter Eco, l’une des principales marques françaises de commerce équitable. En imposant ses produits dans les linéaires des supermarchés, ce diplômé d’HEC a reçu une volée de bois vert de la part des militants les plus radicaux de ce secteur [1]. Mais il assume pleinement son alliance avec la grande distribution, « préférant le discours résolument positif à la condamnation radicale des pratiques non vertueuses ». Nommé « Entrepreneur social de l’année » en 2013 par le Forum économique mondial de Davos, Tristan Lecomte a désormais passé la main chez Alter Eco et se consacre à une autre idée verte : la reforestation.

En 2008, il lance l’entreprise Pur Projet qui compte aujourd’hui une trentaine de projets de reforestation ou de conservation de la forêt dans 25 pays, y compris en Europe. L’idée ? « Planter des arbres pour redonner fertilité à leur terre, retrouver la biodiversité perdue et participer à la lutte contre le changement climatique qui les affecte durement, grâce à la création de puits de carbone » [2]. Au compteur de Pur Projet, 3,4 millions d’arbres déjà plantés. Ces projets sont explicitement financés par des grandes entreprises comme Vittel, Vinci ou GDF Suez. Une manière pour ces multinationales de compenser l’impact environnemental de leurs activités. Mais l’un des projets menés par Pur Projet au Pérou est désormais dans le viseur de l’association écologiste les Amis de la terre. L’entreprise de Tristan Lecomte est nominée au prix Pinocchio 2014 dans la catégorie « plus vert que vert », prix décerné à l’entreprise ayant mené la campagne de communication la plus abusive et trompeuse au regard de ses activités réelles. Qu’est-il reproché exactement à Pur Projet ?

Manque de consultation ?

Dans le rapport « Carbone contre nourriture » [3], les Amis de la terre se concentrent sur les projets de « compensation carbone forestière équitable » de Pur Projet au Pérou. Ce pays, Tristan Lecomte le connaît bien car c’est auprès de producteurs péruviens que la marque Alter Eco se fournit en cacao. Pour faire face à la déforestation qui touche l’État de San Martín, Tristan Lecomte s’appuie sur le réseau de coopératives partenaires d’Alter Eco, et initie en 2010 un programme de préservation de plus de 300 000 hectares de forêt primaire – programme dénommé « Biocorridor de Martin Sagrado ». « Les communautés à travers leurs associations et organisations démocratiques ont demandé au gouvernement régional des concessions à fin de conservation, afin de pouvoir préserver leurs ressources et écosystèmes » explique Pur Projet [4]. Or, selon Sylvain Angerand des Amis de la Terre, « les consultations auprès des communautés vivant à l’intérieur de l’aire de conservation ont eu lieu a posteriori », comme le suggèrent des témoignages recueillis dans la vidéo ci-dessous.


Les Amis de la terre demandent la mise en œuvre d’un « vrai processus de consultation des communautés – en particulier celles vivant à l’intérieur des concessions de conservation. » Il s’agit souvent de migrants, qui ont fui d’autres provinces péruviennes, comme celle de Cajamarca, envahies par les projets miniers et extractivistes (lire notre enquête). Au fil des années ils ont laissé leurs terres traditionnelles, devenues incultivables, et se sont établis progressivement en communautés dans la région de San Martín, mais sans droits fonciers reconnus.

En réponse à cette attaque, Pur Projet se défend bec et ongles sur son site [5]. L’entreprise assimile ces témoignages à des « exceptions » et regrette que les Amis de la terre n’aient « pas pris la peine de visiter les communautés de la zone Sud du projet » qui représenteraient plus de 90 % de la population impliquée dans le projet. C’est dans cette zone, située en périphérie du projet, qu’ont notamment été développés un jardin botanique avec une association des producteurs locaux en vue de préserver différentes essences et plantes médicinales, ainsi qu’une pépinière communautaire.

« Pur Projet oriente systématiquement les délégations qui souhaitent visiter le projet vers les villages de la zone Sud », rétorque Sylvain Angerand. « Il y a clairement dans ce projet des gagnants et des perdants ». Perdants qui ne sont autres que les paysans, issus des migrations récentes ou plus anciennes, vivant à l’intérieur de l’aire protégée, dont les zones disponibles pour l’agriculture pourraient être restreintes.

Une compensation carbone « équitable » ?

Pour financer ces projets de préservation de la forêt au Pérou, l’entreprise Pur Projet mise sur la compensation carbone [6]. Mais pas n’importe laquelle ! Leur approche se distinguerait de « l’offsetting classique » selon lequel des entreprises compensent leurs activités en finançant par des achat de crédits carbone une opération de conservation ailleurs dans le monde. Pur Projet préfère parler d’ « insetting ». C’est à dire ? Les entreprises intègrent au sein même de leurs filières leurs engagements sociaux et environnementaux. Dans le cas du Pérou, les projets sont financés par des entreprises – comme Alter Eco, Ben&Jerry’s ou Clarins – qui achètent des matières premières aux organisations de la zone de projet et qui souhaitent minimiser l’impact de leurs chaînes d’approvisionnements (cacao, café, plantes, noix de coco, miel...). Tristan Lecomte appelle donc à un « marché carbone équitable » [7] dans lequel sont supprimés les multiples 
intermédiaires et spéculateurs pour une meilleure rémunération des acteurs locaux. Et voilà comment « les intentions pures d’une organisation » sont transformés « en purs projets » indique le site internet de l’entreprise.

Pour les Amis de la terre, la différence avec la compensation carbone classique n’est pas évidente. « Plutôt que d’investir auprès de leurs fournisseurs pour réduire l’impact de leur chaîne d’approvisionnement, ces entreprises se donnent bonne conscience en finançant, via l’achat de "crédits carbone", des projets plus porteurs pour leur image de marque. » L’association relève dans la liste des clients de Pur Projet des entreprises comme GDF Suez qui a compensé les émissions de CO2 de son siège social en plantant plus de 10 000 arbres dans la coopérative Acopagro au Pérou. Ou bien encore le groupe de BTP Vinci qui s’est engagé à replanter un arbre pour chacun des 180 000 employés du groupe. « Vinci n’a financé la plantation d’arbres que pour une opération interne de ressources humaines à l’occasion de leur anniversaire, sans jamais l’envisager un seul instant, ni la communiquer, en termes de compensation ou pour se valoriser en terme "d’image verte" », se défend Pur Projet. Qui reconnaît que le mécanisme de compensation carbone a parfois été détourné par des investisseurs peu scrupuleux. « Mais ce n’est pas une raison pour le condamner en bloc, affirme Tristan Lecomte [8]. Il y a tellement à faire pour lutter contre le réchauffement climatique. » Quitte, parfois, à se salir un peu les mains... [9]

Droits fonciers contre droits sur le carbone

Pur Projet s’est donc lancé depuis 2013 dans la commercialisation de crédits carbone liés à la concession de forêts primaires au Pérou. « Dans ce cadre, souligne Pur Projet, les crédits sont vendus à des entreprises privées sur le marché volontaire du carbone, et le bénéfice de la vente n’est pas reversé au gouvernement mais aux communautés. » Sur 100 euros de crédits carbone, 70 euros seraient investis sur place. « C’est du carbone équitable », assure Tristan Lecomte. Et un projet potentiellement lucratif qui prévoit de générer environ 8,8 millions de tonnes de crédit carbone sur 40 ans. Au prix de 7 à 10 euros la tonne, cela représente un chiffre d’affaires total de plus de 60 millions d’euros, notent les Amis de la terre.

Selon les contrats que s’est procurée l’association, Pur Projet a obtenu au Pérou le transfert exclusif des droits du carbone sur plusieurs dizaines d’années [10]. « Or, la notion de droits du carbone n’est pas clairement définie ni encadrée par le droit international, observe Sylvain Angerand. Ils constituent potentiellement une forme d’accaparement des terres extrêmement forte puisque, des racines aux feuilles d’un arbre, tout est carbone. »

Selon l’entreprise Pur Projet, ce sont bien les organisations concessionnaires qui ont sollicité son aide pour financer les activités de leurs plans de gestion, et l’ont autorisé à vendre les crédits carbone liés à leur concession. « Pur Projet n’a aucun droit sur les terres, leurs usages, leur production », réaffirme l’entreprise. Ces droits sur le carbone ne constituent-ils pas un obstacle pour les communautés qui visent une reconnaissance de leurs droits fonciers ? « C’est tout le contraire ! » assure Pur Projet qui voit dans ce projet la possibilité pour les communautés de « gagner en visibilité et en crédibilité pour renforcer leurs droits sur le foncier ».

Entre accompagnement et sanctions

La vente de ces crédits carbone doit permettre de financer des activités enrayant la déforestation. D’après Pur Projet, 98 % de la déforestation de la zone protégée au Pérou est liée aux communautés locales. Ces dernières, pour se nourrir, augmentent leurs surfaces de culture à l’aide de pratiques traditionnelles qui consistent à brûler la végétation pour cultiver. Pour limiter ce phénomène, Pur Projet accompagne le développement de pratiques agroécologiques et agroforestières qui permettent aux communautés d’augmenter les rendements sur les parcelles qu’elles cultivent. L’entreprise finance également des activités complémentaires comme l’apiculture ou l’écotourisme procurant des revenus additionnels aux populations locales, en vue de diminuer la pression sur les surfaces boisées.

Ces intentions louables sont toutefois accompagnées de mesures de « contrôle et de surveillance » qui contribueraient à 22 % de la déforestation évitée ! Un document de présentation du projet [11] mentionne notamment la construction de « check-points » et le financement de patrouilles de gardes pour limiter la déforestation, l’exploitation illégale de bois et l’arrivée de nouveaux migrants. « Or, soulignent les Amis de la Terre, le contrat de concession entre Acopagro et le gouvernement régional prévoit explicitement des mesures répressives pouvant aller jusqu’à l’expulsion et la prison ». Suite à ces observations, Pur Projet a demandé fin septembre à son partenaire local d’amender le contrat de concession de conservation, « afin d’y spécifier qu’en cas d’invasion de la zone de forêt par les migrants, il n’y ait aucun recours à la force publique mais que le recours ait lieu par le dialogue et la médiation ».

Du commerce au carbone équitable

Est-ce l’amorce d’un échange constructif entre l’association des Amis de la Terre et l’entreprise Pur Projet ? Pas si sûr. Tristan Lecomte et son équipe estiment que l’association écologiste se trompe de cible. « La cible des Amis de la terre n’est pas Pur Projet, mais les clients de cette entreprise », répond Sylvain Angerand. GDF Suez, Vinci, PepsiCo, Vittel, Société Générale, Leclerc... La liste est longue [12]. Pur Projet fustige cette « vision caricaturale » des entreprises « reléguées au statut de démon sans rédemption possible ». Au contraire, la plupart d’entre elles seraient conscientes « que la compensation carbone seule ne pourra pas régler tous les problèmes ». Mais permettrait toutefois de « maîtriser » leur empreinte environnementale... « Une image non duale de l’écologie », voilà ce que défend Pur Projet.

Suite à la nomination de Pur Projet au Prix Pinocchio, les Amis de la terre demandent à l’entreprise « de reconnaître que la compensation carbone conduit à un transfert de responsabilité inacceptable des plus riches vers les plus pauvres » Une demande qui ne risque pas d’être suivie d’effet à lire Tristan Lecomte qui affirme : « Tout le travail de lobbying que j’ai pu entreprendre avec le commerce équitable, je suis prêt à le recommencer pour le commerce du carbone ». Après avoir été désigné en 2010 comme l’une des « 100 personnes les plus influentes du monde » par le magazine américain Time, Tristan Lecomte entrevoit l’avenir en vert.

Sophie Chapelle

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Photo : Les Amis de la terre.

- Voir la réponse complète de Pur Projet aux Amis de la Terre