Source : Mediapart

Sécurité au travail

Quand Total rejette la responsabilité d’un accident mortel sur les victimes

En 2009, une explosion sur le site pétrochimique Total-Carling, en Moselle, faisait deux morts et six blessés. Accusés d’avoir manqué à leurs obligations de sécurité, l’entreprise française et ses dirigeants étaient récemment en procès pour « homicide involontaire » et « blessures involontaires ». Pour se dédouaner, ils mettent en cause une « erreur humaine » de leurs ouvriers. Le procureur a requis deux ans de prison avec sursis contre l’ancien directeur du site et 200 000 euros d’amende contre Total Petrochemicals France. Récit de Mediapart.

Pourquoi des salariés sans expérience de redémarrage d’un vapocraqueur ont-ils eu la charge d’une opération si périlleuse ? (...) L’état général du vapocraqueur numéro 1 du site de Carling était-il défaillant ? Total a-t-il failli en connaissance de cause à ses obligations de sécurité ? L’un des éléments du dossier a occupé, de fait, une bonne partie des débats, ultra techniques, étourdissants pour les observateurs et les familles de victimes. Depuis 1996, parce qu’ils ne fonctionnaient pas correctement, des inhibiteurs ont été posés sur les détecteurs de flamme installés près des brûleurs dans le surchauffeur incriminé. (...) Les inhibitions de sécurité, des « shunts », en vocabulaire technique, dysfonctionnent, et ont été remplacés depuis des années par « une mesure compensatoire » établie par Total, et qui comprenait notamment une « surveillance visuelle accrue » de la part des opérateurs. (...) Manifestement, par méconnaissance du mode opératoire ou inexpérience, une série d’erreurs humaines ont précipité l’explosion. Mais les experts sont formels, « la cause racine » de cette accident, ce sont les sécurités bloquées. « Quand vous court-circuitez une barrière de sécurité technique et que vous la compensez par une barrière visuelle, vous augmentez mécaniquement le risque d’erreurs humaines », rappelle Fernand-Jacques Guillou, expert auprès des cours d’appel de Lyon et de Grenoble.

Une désinvolture particulièrement grave, insistent les avocats des parties civiles, alors que le site de Carling est classé Seveso II, donc soumis normalement à une réglementation très stricte. Pour la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), chargée du contrôle des installations industrielles à risques, Total Petrochemicals a même commis une infraction en n’informant pas la préfecture de ces shunts quasiment à demeure sur le surchauffeur B du vapocraqueur 1. Même constat du côté de l’Inspection du travail, qui a rédigé un rapport au vitriol sur les conditions de travail des ouvriers, avant et pendant l’accident. La situation est d’autant plus troublante que le vapocraqueur 1 a subi un lifting en 2007, lors d’un « grand arrêt », dédié à la maintenance, sans que le site ne se préoccupe de régler pour de bon cette histoire de « shunt ». (...)

« On ne peut être que choqué quand on voit que Total se déresponsabilise totalement, et en vient même à pointer du doigt des salariés qui ont été victimes de l’accident, s’indigne Geoffroy Caillon, délégué central CFDT à Carling (plusieurs syndicats, dont la CFDT, se sont portés parties civiles). Ça suscite beaucoup de questions pour la suite de notre travail et sur le dialogue social dans l’entreprise (...). » Le délégué, au diapason des salariés et des familles, note avec amertume qu’après l’accident, il a fallu dix mois seulement à Total pour moderniser le vapocraqueur à Carling et régler un problème en souffrance depuis dix ans. « Ces huit millions d’euros mis sur la table, peut-être aurait-il mieux valu les investir avant. »

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