CAC40, gaz russe et droite extrême - 2e volet

Quand les grands groupes français se font les instruments de la politique d’influence du Kremlin

par Olivier Petitjean

La Russie est un pays stratégique pour certains groupes du CAC40. Plusieurs d’entre eux, à commencer par Total et Vinci, ont noué des relations étroites avec certains oligarques et affichent leur proximité avec le Kremlin, malgré les controverses sur la Syrie ou le soutien de Poutine aux extrêmes-droites européennes. Les intérêts économiques peuvent-ils être séparés du soutien politique ? L’apolitisme revendiqué par les patrons français vis-à-vis de la Russie est-il crédible ? Deuxième volet de notre enquête.

Total à la manœuvre en tant qu’actionnaire direct et indirect du projet, Vinci et Technip pour construire l’usine de liquéfaction et les cuves de stockage du gaz, EDF et Engie pour transporter et commercialiser le combustible en Europe et ailleurs... Yamal LNG, cet immense complexe inauguré en décembre 2017 et voué à l’exploitation massive des hydrocarbures de l’Arctique russe, réunit plusieurs grands noms du CAC40 (lire le premier volet de cette enquête). Le projet résume à lui tout seul l’importance stratégique de la Russie pour certains milieux d’affaires français. Mais il illustre aussi les questions que pose leur proximité assumée avec le Kremlin et les oligarques russes, dans un contexte marqué par la crise ukrainienne, la guerre en Syrie et le soutien de plus en plus appuyé de Vladimir Poutine à l’extrême-droite européenne.

Il n’y a d’ailleurs pas que Yamal LNG. En plus d’accueillir le gaz liquéfié transporté par bateau depuis l’Arctique dans leurs terminaux français, Engie et EDF sont également impliquées dans la géopolitique gazière du gouvernement russe à travers des projets de gazoducs visant à contourner l’Ukraine et l’Europe centrale. Les dirigeants d’Engie se sont engagés à apporter 10% des capitaux du projet Nord Stream 2, à travers la mer Baltique, actuellement objet d’un bras de fer entre la Russie et la Commission européenne. Le président sortant du conseil d’administration d’Engie, Gérard Mestrallet, a récemment réitéré son soutien à ce projet à la télévision russe, à l’occasion du forum économique de Gaïdar, le « Davos russe », en janvier dernier [1].

Le CAC40 et ses amis du Kremlin

La direction d’EDF n’est pas en reste puisqu’elle négocie, à travers sa filiale italienne Edison, un autre projet de gazoduc, passant cette fois à travers les Balkans et la mer Adriatique, baptisé « South Stream » [2]. Le tout en contradiction totale avec les objectifs affichés par la Commission européenne et le gouvernement français, à la fois en termes de lutte contre le réchauffement climatique et de réduction de la dépendance du vieux continent envers le gaz russe.

Autres dirigeants français très proches de l’oligarchie russe : ceux de Vinci. Tout comme Total a lié son destin en Russie à celui de Guennadi Timchenko (cf. le premier volet de cette enquête), le géant du BTP s’est étroitement associé à un autre oligarque très proche de Poutine, Arkadi Rotenberg. Ce qui lui a permis d’obtenir le contrat d’un autre projet emblématique : la construction d’une nouvelle autoroute entre Moscou et Saint-Pétersbourg, traversant la forêt de Khimki et ses zones naturelles protégées, et l’ouvrant aux développeurs immobiliers. L’affaire a suscité l’une des plus importantes luttes écologistes de l’histoire de la Russie, portée en particulier par la militante Evguenia Chirikova (lire notre résumé de cette affaire), aujourd’hui exilée en Estonie. Elle a aussi valu à Vinci l’ouverture en France d’une enquête sur de possibles infractions financières, suite à une plainte déposée par l’association Sherpa. En cause : les conditions de l’octroi des marchés et le recours à des sociétés-écrans basées à Chypre, dont certaines liées à Arkadi Rotenberg. Cette enquête n’a pas empêché Vinci de signer fin 2017 un nouveau contrat de concession assurant à sa filiale le monopole total de l’exploitation des 669 kilomètres d’autoroutes entre Moscou et Saint-Pétersbourg.

Quand les patrons français se pressent pour rencontrer Poutine

Malgré les sanctions occidentales et surtout malgré la succession des controverses sur le rôle de la Russie en Syrie et sur l’alliance du Kremlin avec les extrêmes-droites européennes, les grands patrons français continuent à affluer pour rencontrer Vladimir Poutine. Fin janvier 2018, le président russe a à nouveau reçu en groupe dans sa datcha les patrons de Danone, Dassault aviation, Thales, Pernod Ricard, Crédit agricole, Leroy-Merlin, Renault, Sanofi, Schneider electric, Air liquide et Total – soit (avec Auchan, Vinci et la Société générale) les principaux groupes tricolores implantés dans le pays.

Des rencontres similaires avaient été organisées les années précédentes, généralement par l’intermédiaire de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe, co-présidée par Guennadi Timchenko et Patrick Pouyanné, les deux acteurs clés de Yamal LNG. Avec à chaque fois à peu près les mêmes protagonistes, et la même mise en scène savamment orchestrée pour adresser le même message à destination de l’opinion russe et des dirigeants européens : malgré les sanctions, les milieux d’affaires européens continuent à courtiser la Russie et son gouvernement.

Les grand-messes économiques organisées par le Kremlin constituent un autre moment privilégié de contacts et de relations publiques. Au dernier forum de Gaïdar, outre Gérard Mestrallet, on comptait de nombreux représentants d’Engie, d’EDF, de Bouygues... mais aussi de Blablacar. Encore plus important : le Forum économique de Saint-Pétersbourg, organisé chaque printemps dans la ville natale de Vladimir Poutine. En 2014, en pleine crise ukrainienne, Mediapart s’était procuré la liste (normalement confidentielle) des participants à l’événement. Outre les PDG de grandes entreprises comme Total, Vinci ou Danone, on y retrouvait plusieurs personnalités politiques françaises comme Dominique Strauss-Kahn, Luc Chatel, Dominique de Villepin ou encore Claude Guéant. Ces deux derniers étaient même présentés dans le programme comme « vice-présidents » de Veolia, au même titre qu’Alexandre Djouhri, le sulfureux intermédiaire impliqué dans les affaires libyennes de Nicolas Sarkozy. Une bonne illustration de la manière dont fonctionnent les réseaux franco-russes.

Dans la nébuleuse de la « France russe »

On a beaucoup écrit, ces dernières années, sur la « russosphère » et son influence supposée en France [3]. Sous ce terme se cache une nébuleuse hétérogène de soutiens plus ou moins appuyés à Poutine et à son régime parmi les hommes politiques, dans les cercles d’affaires, les médias ou le milieu universitaire. Nébuleuse où se mêlent et se confondent appuis accordés en toute bonne foi, les allégeances ferventes au Kremlin, et les complaisances intéressées. Le tout animé par un réseau d’associations et d’institutions ciblant différents milieux (comme la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe pour les cercles d’affaires), et bien entendu par les médias francophones contrôlés plus ou moins directement par le Kremlin, à commencer par RT ou Sputnik.

Tout ceci forme un milieu propice aux glissements insensibles, voire aux instrumentalisations. C’est ainsi qu’accoutumés à affluer aux grandes rencontres collectives avec Poutine, les patrons du CAC40 ont pu se retrouver, comme nous l’avons raconté dans le premier volet de cette enquête, à participer à une conférence à l’ambassade de Russie en septembre 2014 pour soutenir la position russe en Ukraine, avec pour invité d’honneur Serguei Narychkine, un oligarque frappé par les sanctions qui a aussi été l’un des principaux artisans du rapprochement du Kremlin avec le Front national.

Derrière la façade de l’apolitisme

Sans minimiser les sympathies pour le Kremlin que l’on peut trouver également à gauche, la russosphère est solidement ancrée d’un côté de l’échiquier politique. Front national, fillonistes, villiéristes, souverainistes, fondamentalistes catholiques, militaires de carrière... Les principaux soutiens français de Poutine forment une galaxie allant de la droite à l’extrême-droite, en passant par diverses nuances de vert-de-gris, qui d’ailleurs s’entremêlent de plus en plus. Qu’il s’agisse de défendre la culture européenne, la religion et les valeurs traditionnelles, de critiquer l’impérialisme américain, de réaffirmer l’importance de gouvernements forts, ou encore de mettre en avant sa capacité à mener à bien des projets industriels ambitieux sans se laisser arrêter par les critiques des écologistes et des défenseurs des droits de l’homme, le régime de Poutine sait soigner son image auprès de ce public.

Les grands groupes français – toujours prompts à affirmer le caractère « apolitique » de leurs relations avec la Russie [4] - peuvent-ils prétendre ignorer le caractère politiquement marqué de leurs relations avec le Kremlin ?

En réalité, à y regarder de plus près, les frontières entre le monde des affaires et la droite russophile sont pour le moins poreuses. Tout d’abord, elles sont traversées par une multitude d’intermédiaires à la lisière du monde économique et du monde politique, comme Jean-Pierre Thomas, ancien conseiller Russie de Nicolas Sarkozy, ou encore Gilles Rémy, du Cifal, l’artisan du contrat de vente de deux Mistrals à la Russie, finalement abandonné par François Hollande. Une catégorie dans laquelle on pourrait aussi ranger Jean-Louis Schaffhauser, aujourd’hui eurodéputé Front national consultant en Russie pour le compte de Total, Auchan et Dassault [5], et l’une des chevilles ouvrières des relations entre le Kremlin et le parti d’extrême-droite. C’est notamment lui qui a négocié l’emprunt du FN auprès de la banque FCRB, liée à Guennadi Timcheko, l’oligarque associé à Total (voir encore le premier volet de cette enquête).

Le cercle où se mêle cadres de Suez et droite extrême

Certains dans les cercles patronaux n’hésitent pas à afficher la couleur. C’est le cas de Henri de Grossouvre, directeur des collectivités locales au sein de Suez, qui est aussi l’un des animateurs du réseau « Paris Berlin Moscou » et du « Cercle Pouchkine ». Ce cercle fréquenté aussi bien par des proches des Républicains que du Front national mérite l’attention, puisque parmi ses co-fondateurs officiels, on trouve deux autres cadres de Suez, un personnage lié à l’ONG intégriste CitizenGo, et un ancien président des jeunes de la Droite populaire de Thierry Mariani, qui s’affiche désormais en spécialiste des « fusions-acquisitions dans le domaine gazier en Europe de l’Est ». Le Cercle Pouchkine organise des conférences régulières donnant la parole aux soutiens fidèles du Kremlin et autres intervenants réguliers des médias de la fachosphère.

Citons encore le cas de Philippe Pégorier, patron de la filiale russe d’Alstom, auquel ses prises de position publiques extrêmement favorables au Kremlin et contre les sanctions occidentales ont fini par coûter la place de président de l’AEB, l’association des entreprises européennes en Russie. N’a-t-il pas fait, contrairement aux dirigeants de Total, par exemple, qui font attention à toujours garder un langage policé lorsqu’ils s’expriment publiquement sur le Kremlin [6], qu’affirmer tout haut ce que beaucoup de ses confrères pensent tout bas ?

Quand business et droite dure font bon ménage

Autre cas emblématique de cette grande confusion entre soutien politique et intérêts économiques : celui de François Fillon. La candidat malheureux des Républicains à l’élection présidentielle de 2017, grand ami de Vladimir Poutine, avait obtenu la victoire aux primaires de la droite en galvanisant l’électorat le plus réactionnaire. Il s’est rapidement retrouvé sur la sellette pour les activités très lucratives de sa société de conseil 2F [7]. Parmi les missions qui lui auraient été confiées dans ce cadre, celle d’organiser pour le compte d’un milliardaire libanais une rencontre avec le président russe et Patrick Pouyanné, l’actuel PDG de Total. Rappelons que ce dernier a été le directeur de cabinet de François Fillon lors de son passage au ministère des Télécommunications, dans les années 1990. Parmi les conférences pour lesquelles l’ancien Premier ministre a été rémunéré via sa société 2F, plusieurs ont eu lieu en Russie, au Kazakhstan, et dans d’autres nations pétrolières.

François Fillon n’est pas le seul homme politique à avoir capitalisé sur ses liens avec le régime de Poutine. Dominique Strauss-Kahn siège au conseil de surveillance de deux banques russes. Dans un autre genre, Philippe de Villiers, lui aussi poutiniste convaincu, est entré en affaire pour construire en Russie deux parcs d’attraction sur le modèle du Puy-du-Fou. Son partenaire pour cette opération ? L’homme d’affaires et oligarque ultra-orthodoxe Konstantin Malofeev, impliqué dans plusieurs affaires troubles, dont l’une aux dépens de l’assureur français Axa [8], qui a financé les séparatistes pro-russes en Ukraine et la guerre dans le Donbass.

Thierry Mariani, soutien fervent du Kremlin qui a mené une délégation de parlementaires français en Crimée au moment de son annexion, semble lui aussi avoir noué des liens économiques avec Konstantin Malofeev [9]. Entre défendre les intérêts français en Russie, défendre la Russie et défendre ses propres intérêts, la frontière semble parfois difficile à tracer.

Olivier Petitjean

Lire le volet suivant de cette enquête : Yamal LNG : comment les intérêts de l’industrie pétrolière continuent à primer sur la sauvegarde du climat... et même sur les sanctions commerciales

Voir aussi le premier volet : Autour d’un immense projet gazier dans l’Arctique, les liaisons dangereuses de multinationales françaises avec l’oligarchie russe

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Photo : Kremlin CC