Retour sur le barrage de Jirau, 5e partie

Révoltes ouvrières et bouleversements sociaux

par Olivier Petitjean

Le chantier de Jirau a attiré plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers et d’autres migrants, provoquant des changements sociaux considérables dans la région. Malgré les programmes mis en place par le consortium, une atmosphère de far west s’est développée, tandis que sur le chantier, les mauvaises conditions de travail et de vie provoquaient deux violentes révoltes chez les ouvriers. Cinquième volet de notre enquête sur l’histoire du mégabarrage amazonien de GDF Suez.

La précipitation des deux consortiums emmenés par Odebrecht et GDF-Suez (voir le volet précédent de cette enquête) explique aussi en partie les problèmes sociaux occasionnés par les deux barrages de Jirau et de Santo Antonio, à la fois pour la population locale et au niveau des chantiers. Aller plus vite impliquait d’embaucher davantage d’ouvriers : le nombre de travailleurs mobilisés par le chantier de Jirau a culminé à 20 000 en 2011. Au début du XXe siècle, la construction de la ligne de chemin de fer Madeira-Mamoré, destinée à transporter le latex vers l’océan Pacifique (voir le second volet de cette enquête), avait entraîné des milliers de morts parmi les ouvriers, principalement des immigrants venus des Antilles britanniques, décimés par la malaria et autres maladies tropicales. Aujourd’hui, les chantiers de Jirau et de Belo Monte accueillent encore de nombreux migrants en plus des travailleurs brésiliens pauvres – Boliviens mais aussi Haïtiens émigrés à la suite du tremblement de terre de 2009.

Des chantiers d’une telle ampleur n’ont pas été sans répercussions importantes dans toute la région. L’ampleur des deux ouvrages et la rapidité impulsée aux travaux ont provoqué un afflux massif et soudain de population : les ouvriers, dans certains cas leurs familles, et tous ceux venus offrir leurs « services » divers et variés à ces nouveaux arrivants. En revanche, les infrastructures et les services publics nécessaires – écoles, services de santé, logement décent, eau et assainissement – n’ont été mis en place que très lentement, et seulement de manière limitée, dans la mesure où une bonne partie de ces nouveaux arrivants devait repartir dès la fin du chantier. En 2011, la Plateforme brésilienne pour les droits économiques, sociaux et culturels estimait que l’émigration vers Porto Velho avait été 22% plus importante que prévue au moment de l’étude d’impact, et que les meurtres avaient augmenté de 44% et les cas d’abus d’enfants de 18% entre 2008 et 2010. Le nombre de viols à Porto Velho avait littéralement explosé entre 2007 et 2010 (+208%).

Certes, GDF Suez et les défenseurs des deux barrages ne manquent pas de mettre en avant que les chantiers ont créé de l’emploi, que les habitants de la zone vivaient auparavant dans des conditions de pauvreté effroyables et que les consortiums leur ont apporté toute une série de bienfaits. Le groupe énergétique se prévaut ainsi d’avoir fait jaillir de terre une ville nouvelle à Nova Mutum, dotée de tous les conforts de la vie moderne, pour reloger les familles affectées par le barrage. Comme le souligne la journaliste d’Agência Publica, cette ville de 6000 âmes, surnommée par certains « Nova Jerusalem », et dont l’entreprise française ne se lasse pas de faire la promotion, paraît avoir été conçue par un publicitaire ; le logo du consortium y est omniprésent.

Elle est aussi, en réalité, principalement destinée à accueillir les cadres du chantier et leurs familles. Selon Agência Publica, seule une zone restreinte de la ville a été réservée à 150 familles relogées de l’ancien village de Mutum Paraná, englouti par le barrage (environ 250 autres familles ont préféré recevoir une indemnisation monétaire). Les témoignages recueillis auprès de ces familles suggèrent qu’elles ne sont pas forcément satisfaites de leur nouvelle vie « moderne », dont elles sentent tous les inconvénients en termes de relations sociales et de coût de la vie. « Mon habitation est magnifique, mais où est mon existence ? Quel est l’intérêt d’avoir de si belles maisons si nous n’avons pas de travail ? », demandait ainsi une habitante à un reporter. Une fois achevés, les deux barrages n’emploieront plus qu’une poignée d’ouvriers, alors même que les moyens de subsistance traditionnels des populations locales auront été sérieusement compromis, et leurs terres agricoles fertiles envahies par les eaux.

Parallèlement, comme l’ont souligné la plupart des journalistes venus sur les lieux [1], à quelques kilomètres à peine de la ville flambant neuve de Nova Mutum, un tout autre spectacle attend les visiteurs. Jaci Paraná, ancien village de pêcheurs, a vu sa population passer en quelques mois de 4000 à 16 000 habitants. C’est là que les ouvriers du chantier viennent chercher les services de prostituées ou dépenser leur argent dans des bars. Les réseaux criminels qui contrôlent la prostitution ont même organisé un pont aérien spécial entre les chantiers de Belo Monte et du Rio Madeira, faisant alterner leurs « employées » entre les deux sites en fonction de la date des jours de paie des ouvriers. Les eaux usées s’y écoulent librement dans les rues, et la violence y est endémique : une fosse collective a par exemple été retrouvée avec les corps de cinq personnes sommairement exécutées, dont un enfant de cinq ans. Malheureusement pour eux, les habitants de Jaci Paraná ou bien n’étaient pas inclus dans l’étude d’impact [2], ou bien l’argent qui leur était destiné s’est perdu quelque part.

À cela s’ajoutent les violations des droits humains et des droits des travailleurs sur le site du chantier lui-même. La présence conjointe de nombreuses entreprises sous-traitantes n’a rien fait pour simplifier la situation et clarifier les responsabilités. En 2008, le Ministère brésilien du travail, suite à des révélations de Reporter Brasil, a officiellement « libéré » 38 travailleurs migrants qui s’y trouvaient de fait dans une situation d’esclavage. Selon l’enquête d’Agência Publica, la course à la productivité pour achever les travaux en un temps record a considérablement aggravé les problèmes de sécurité, inévitables pour un chantier de cette ampleur. Par exemple, certains ouvriers chargés de couper les arbres étaient payés à la pièce pour les inciter à aller plus vite, au risque de provoquer des accidents. Le procureur du travail de l’État de Rondônia et les inspecteurs du travail ont constaté de nombreuses infractions au droit du travail et infligé plusieurs millions de réais d’amendes au consortium pour horaires excessifs [3].

Les deux chantiers de Jirau et de Santo Antonio auraient entraîné la mort de 13 ouvriers entre 2008 et 2011, décès qui auraient pu être facilement évités avec des mesures de sécurité basiques. On ne compte plus les accidents du travail – Agência Publica observe que ces derniers ne sont le plus souvent jamais enregistrés officiellement par les firmes sous-traitantes ou les managers, de sorte que les ouvriers se voient refuser toute indemnisation. Le Tribunal du travail de Rondônia aurait été saisi centaines de procédures intentées par ces ouvriers pour obtenir réparation.

Ces conditions de travail précaires, la faiblesse des salaires et la réunion de plusieurs milliers d’ouvriers en un lieu isolé au milieu de l’Amazonie concourent à expliquer que le chantier de Jirau ait connu en 2011 et 2012 deux importantes révoltes ouvrières. En mars 2011, les ouvriers mirent le feu aux baraquements ainsi qu’aux bus du consortium (tout ayant démarré en raison de conflits liés aux autorisations de sortie des ouvriers), puis décidèrent de cesser le travail pour protester contre l’autoritarisme des entreprises et contre leurs conditions de vie. Partie de Jirau, cette grève s’est peu à peu propagée aux autres barrages (Santo Antonio et Belo Monte), puis à plusieurs autres grands chantiers lancés simultanément par le gouvernement brésilien, que ce soit dans le domaine de l’énergie ou en vue de la Coupe du monde de football de 2014 et des Jeux olympiques de 2016. De ce mouvement social résulta un processus national de négociation entre partenaires sociaux dans le secteur du BTP, au terme duquel les ouvriers obtinrent un renforcement de leurs droits syndicaux, une hausse de salaires et diverses garanties en termes de conditions de travail et de sécurité. Le gouvernement de Dilma Rousseff fit pression sur les entreprises, plutôt réticentes, pour qu’elles acceptent ces concessions.

En mars et avril 2012, les ouvriers de Jirau se mirent à nouveau en grève pendant 26 jours pour obtenir l’application à tous de l’accord signé l’année précédente. L’une des firmes sous-traitantes refusait encore de le mettre en oeuvre. Les ouvriers revendiquaient encore une fois de meilleures conditions d’hébergement, une plus grande facilité de communication avec leurs familles, ainsi que de meilleurs salaires. Une émeute éclata lorsqu’il fut décidé, sous l’impulsion des syndicats, de mettre fin au mouvement. Les grévistes avaient obtenu une augmentation de salaire de 7% et diverses autres concessions. Les mécontents, accusant leurs leaders de collusion avec les consortiums et avec le Parti des travailleurs de Lula et Dilma Rousseff, mirent à nouveau le feu à leurs baraquements et aux magasins du consortium.

Dans les deux cas, le gouvernement fédéral brésilien a mobilisé les forces nationales de sécurité pour mettre fin à la révolte, dans des conditions particulièrement violentes. Les critiques évoquent des cas de torture, des disparitions, et d’un décès par attaque cardiaque. Ces violences ont également entraîné des retards importants dans les travaux à Jirau et Santo Antonio (trois mois après la révolte de 2011).

Depuis ces événements, qui ont eu un retentissement international, diverses unités de la police et de l’armée brésiliennes stationnent en permanence dans le chantier de Jirau. Une nouvelle grève a eu lieu en avril 2013, à la suite de laquelle les ouvriers ont gagné une autre augmentation de salaire.

Olivier Petitjean

Lire le sixième et dernier volet de l’enquête : Un barrage modèle ?

Revenir à l’introduction de l’enquête.

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Photo : Gouvernement brésilien CC