Patagonie

Ruée sur le gaz de schiste argentin : Total veut imposer sa loi

par Olivier Petitjean

Après des échecs à répétition en Europe, et en plein essoufflement aux États-Unis, l’industrie du gaz de schiste tourne désormais ses regards vers l’Argentine. Avec le soutien actif du gouvernement, les multinationales pétrolières et gazières se précipitent pour développer les réserves potentielles de gaz et de pétrole de schiste que recèlerait le sous-sol de la Patagonie, sans se soucier des risques environnementaux ni des populations locales. Emblématique de cet état d’esprit, l’entreprise française Total a acquis pas moins de onze concessions, où elle a multiplié les forages par fracturation hydraulique. Y compris dans des aires naturelles protégées.

Pour Total et les autres majors pétrolières, l’horizon de développement des gaz et pétrole de schiste semble se rétrécir chaque jour. L’industrie américaine est en crise, du fait de la chute des prix. Leurs perspectives en Europe se réduisent comme peau de chagrin, en raison de la forte résistance politique et citoyenne qu’ils rencontrent partout, mais aussi de ressources exploitables très inférieures aux attentes, comme en Pologne. Les pays où elles peuvent encore espérer rééditer le boom gazier qu’a connu les États-Unis (et que les majors ont largement manqué) se comptent désormais sur les doigts d’une main.

C’est sans doute ce qui explique en partie que les dirigeants de Total s’accrochent ouvertement à leurs partenariats en Russie, signant en pleine crise géopolitique un contrat avec Lukoil en vue du développement du pétrole de schiste sibérien. Et aussi ce qui justifie que Total, comme ses consœurs, mette les bouchées doubles depuis plusieurs mois pour prendre le contrôle des réserves potentielles de gaz et pétrole de schiste de l’Argentine. Et ce, sans trop se préoccuper des communautés locales – notamment les indigènes Mapuche -, de l’impact environnemental de leurs opérations, ni de l’inadéquation du cadre juridique et normatif.

Les Amis de la terre, qui suivent depuis plusieurs années les activités de Total en Argentine [1], ont produit un film documentaire, réalisé par Gregory Lassalle, Terres de schiste, sur la ruée vers les gaz et pétrole de schiste en Argentine et son impact social et environnemental. Sa projection inaugurale a eu lieu à Paris le 13 mai. Ils publient simultanément, en partenariat avec l’organisation argentine Observatorio Petrolero Sur, un rapport intitulé Repousser les limites – la ruée vers les gaz et huiles de schiste en Patagonie argentine, qui présente le contexte politique du développement du gaz de schiste en Argentine et expose les pratiques reprochées à Total [2]. Depuis 2010, le groupe français s’est lancé dans des investissements et des forages tous azimuts dans la province patagonienne de Neuquén. Profitant de la complicité des autorités politiques, elle a réalisé des forages dans une aire naturelle protégée, en toute illégalité. Les Amis de la terre ont invité en France deux représentants de la société civile argentine, qui interviendront lors de l’Assemblée générale annuelle du groupe, qui se tient à Paris le vendredi 16 mai 2014.

L’Argentine, nouvel eldorado pétrolier et gazier ?

L’Argentine présente de nombreux avantages pour les majors pétrolières et gazières. Elles y sont en position de force depuis la vague de privatisation et de libéralisation du secteur dans les années 1990. Total, via sa filiale Total Austral, est déjà un leader de la production de gaz en Argentine, avec 30% du marché. De nombreuses infrastructures sont en place. Selon les experts de l’industrie, le pays abriterait les deuxièmes réserves mondiales de gaz de schiste après les États-Unis, et les quatrièmes réserves mondiales de pétrole de schiste. Des réserves relativement faciles à exploiter et concentrées pour l’essentiel, comme celles de gaz conventionnel, dans la province patagonienne de Neuquén.

Enfin, et peut-être surtout, aussi bien le gouvernement argentin que les autorités provinciales semblent avoir décidé de favoriser coûte que coûte le développement des gaz et pétrole de schiste. L’économie de la province de Neuquén est particulièrement dépendante du secteur des hydrocarbures. En fait, l’Argentine offre comme une miniature de la situation globale des majors pétrolières : confrontées au déclin de leurs réserves conventionnelles de gaz et de pétrole, elles voient dans le développement à marche forcée des hydrocarbures de schiste une question de survie. Résultat : la multiplication de nouveaux projets, de nouvelles concessions ou d’extension d’anciennes licences, de nouveaux investissements et de nouveaux partenariats commerciaux. Outre Total, les acteurs de cette ruée vers le schiste argentin sont la compagnie argentine YPF (opérateur historique, récemment renationalisé), mais aussi Chevron, Shell, ExxonMobil, Petrobras et Wintershall (filiale de BASF).

L’essentiel des réserves potentielles est situé dans la partie occidentale de la province (zones de Vaca Muerta et de Los Molles) – la zone la moins peuplée, mais aussi la plus sèche, alors que l’exploitation des gaz et pétrole de schiste par fracturation hydraulique requiert des quantités massives d’eau. C’est aussi celle qui abrite le plus de populations indigènes Mapuche. Historiquement, ces derniers se sont trouvés progressivement relégués dans ces régions peu hospitalières sous la pression militaire puis démographique de l’État argentin. Plus récemment, ils ont été envahis dans cet ultime refuge par l’industrie pétrolière et gazière, avec pour résultats d’exacerber les conflits fonciers. Et cette dernière s’apprête aujourd’hui à se relancer, avec des techniques encore plus gourmandes en eau et encore plus polluantes. En plus de leur impact environnemental et sanitaire, une future exploitation des gaz de schiste de la région menacerait les activités économiques traditionnelles des Mapuche, notamment l’élevage extensif. La pollution des terres et des sources d’eau qui en résulterait, du fait des produits chimiques toxiques utilisés pour la fracturation hydraulique, pourraient aussi avoir un impact en aval, notamment dans la zone de production fruitière qui entoure la ville d’Allen (également une zone d’extraction potentielle de gaz de schiste), dans la province de Rio Negro.

Tout ceci apparaît d’autant plus problématique que les menaces présentes ne font que s’ajouter à l’héritage des pollutions passées. Dans les années 1990, le coût des dégâts environnementaux liés à l’exploitation des hydrocarbures avait été évalués à 900 millions de dollars rien que pour la période 1991-1997. Les communautés Mapuche de Paynemil et Kaxipayin, dont le territoire est situé à proximité d’une des plus importantes concessions gazières, ont dû mener une lutte de plusieurs années, jusque devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, pour faire reconnaître la contamination de leurs ressources en eau et les problèmes sanitaires engendrés par ces activités.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les Mapuche aient été en première ligne de la contestation du gaz de schiste en Argentine. Fin août 2013, suite à la signature d’un accord entre YPF et Chevron, ils ont manifesté par milliers dans les rues de la capitale provinciale, avant d’être sévèrement réprimés par la police (voir ici). Les Mapuche ont été rejoints dans la lutte par les militants pour la justice environnementale et les syndicats. « Un tel degré de mobilisation contre cette activité productive centrale, qui fournit des emplois directs ou indirects, est inédit », souligne le rapport des Amis de la terre. Ce mouvement se traduit par des manifestations, des occupations de puits, et des recours en justice. Trente collectivités locales argentines ont déclaré qu’elles interdisaient la fracturation hydraulique sur leur territoire, à la manière de ce qui s’est fait en France et partout dans le monde. Mais elles se heurtent à l’opposition des autorités provinciales et nationales. Le moratoire décrété par la ville d’Allen, suite à la mobilisation des habitants et des producteurs fruitiers, a été cassé par la Cour supérieure de justice, pour inconstitutionnalité. Pour le moment, Total, YPF et leurs consœurs paraissent bien décidées à passer outre.

Rien n’arrête Total

L’entreprise pétrolière française détient désormais onze concessions pétrolières et gazières dans la province de Neuquén [3]. Ces concessions représentent au total une superficie de presque 5300 kilomètres carré, soit 6% de la province de Neuquén ou la surface d’un département français. Une opacité soigneusement entretenue règne en ce qui concerne les activités précises de Total sur ces terres. À partir des informations recueillies localement par les militants, les Amis de la terre indiquent toutefois que l’entreprise française a déjà réalisé plusieurs forages par fracturation hydraulique, à la fois sur ses concessions historiques et sur les nouvelles concessions acquises depuis 2010.

Ce sont néanmoins les forages réalisés par Total dans la concession de Pampa Las Yeguas II qui ont principalement retenu l’attention, pour la raison qu’ils sont situés dans une aire naturelle protégée [4]. L’aire naturelle d’Auca Mahuida, qui existe sur le papier depuis 1996, abrite une biodiversité aussi riche que menacée, représentative de la faune et de la flore de la steppe patagonienne. On y trouve notamment des guanacos, des pumas, des condors, des nandous, des chats sauvages, des tatous ou des chinchillas – ainsi que des dizaines d’espèces de reptiles encore mal connues. Auca Mahuida abrite également des lieux rituels traditionnels des Mapuche ainsi que de nombreux sites archéologiques. Les services techniques en charge des aires protégées avaient dénombré, début 2012, pas moins de 69 puits de pétrole et de gaz dans la zone, et constaté des infractions dans la quasi totalité de ces puits. Les entreprises impliquées étaient YPF, Shell, Total, ExxonMobil, Wintershall, Pan American Energy (joint-venture de BP et de la compagnie chinoise CNOOC) et quelques autres. Et ce il y a deux ans, avant la vague du gaz de schiste proprement dite. Selon les Amis de la terre, rien n’a été fait depuis pour remédier aux infractions constatées alors.

Total profite du fait que tous les textes et décrets relatifs à la mise en place de l’aire protégée n’ont pas été entièrement validés, en raison de la mauvaise volonté des autorités provinciales. Tant que cela n’est pas entièrement et formellement interdit, la multinationale pétrolière française s’autorise visiblement à faire ce qu’elle veut. Mais en l’occurrence, selon les Amis de la Terre, cela impliquait non seulement de profiter d’une situation (délibérément maintenue) de vide juridique, mais aussi de jouer avec les lois et les règles en vigueur, puisque la licence de forage a été octroyée à Total sans respecter la procédure normale de consultation, sans que toutes les pièces et informations théoriquement nécessaires aient été fournies, et malgré l’avis négatif des services techniques.

Tout ceci serait peut-être passé inaperçu si une riveraine n’avait pas poursuivi en justice Total. L’entreprise avait installé sur ses terres, sans la consulter, un puits destiné à recueillir les eaux de reflux de la fracturation hydraulique. Les procédures judiciaires qui s’en sont suivies ont permis de mettre en lumière de nombreux manquements flagrants aux règles de la part de Total et des autorités provinciales, mais elles ne semblent pas avoir changé grand-chose sur le terrain : l’entreprise pétrolière a poursuivi imperturbablement ses forages, sans respecter les conditions qui lui avaient été imposées par la justice.

Les majors dictent leurs conditions

Ces événements sont symptomatiques du climat politique dans lequel se déroule la ruée vers les réserves potentielles de gaz et le pétrole de schiste de Patagonie. Le cadre légal et normatif de régulation des activités d’extraction d’hydrocarbures, déjà inadapté, est rendu encore plus flexible, et les maigres obligations existantes en termes de consultation du public sont supprimées. Dans la province de Neuquén, il n’est plus nécessaire, par exemple, d’organiser des audiences publiques avant d’obtenir des licences pétrolières et gazières. L’opacité est la règle en ce qui concerne les contrats signés avec les opérateurs, la nature de leurs activités, et les risques potentiels pour l’environnement. « Au manque d’information de la part des organismes publics s’ajoute le silence de l’entreprise, puisque Total ne communique pas sur les techniques d’extraction utilisées, ni sur l’étendue de ses contrats dans le pays. », notent les auteurs du rapport.

Le gouvernement argentin s’est lancé depuis quelques années dans une véritable surenchère législative et normative, destinée à encourager le développement du gaz de schiste et à favoriser les intérêts des entreprises pétrolières. En juillet 2013, un décret gouvernemental accordait ainsi une hausse des prix sur le marché intérieur, ainsi qu’un allongement de la durée des concessions et une série d’avantages fiscaux et financiers aux multinationales pétrolières et gazières investissant dans le pays. Le lendemain était signé le contrat entre YPF et Chevron dénoncé par les manifestants de Neuquén. L’État argentin s’est également engagé à investir dans les infrastructures routières de la province. Il a supprimé toute taxation sur l’importation des biens d’équipement nécessaires aux opérations gazières et pétrolières, dans une période de restriction budgétaire et de strict contrôle des importations. Et de nouvelles mesures sont annoncées pour 2014.

Pourquoi le gouvernement argentin se montre-t-il donc si empressé à favoriser le développement du gaz de schiste ? Il est confronté depuis plusieurs années au déclin de ses réserves conventionnelles et, en conséquence, à une augmentation de sa facture énergétique. Parallèlement, il a décidé en 2012 de renationaliser l’entreprise YPF, ancien monopole public, qui avait été privatisé en 1990 et vendu à l’espagnol Repsol. Cette renationalisation a été présentée comme une reprise en main du secteur, après la libéralisation effrénée des années 1990, et comme une affirmation de la souveraineté énergétique du pays [5]. Mais cette politique s’est surtout traduite par l’émergence d’une sorte de « raison d’État pétrolière et gazière », selon les termes du rapport, elle-même réduite à un pari sur le développement des gaz et pétrole de schiste. Quoique nationalisée, YPF reste gérée comme une entreprise privée, et la direction en a été confiée à Miguel Galuccio, un ancien dirigeant de Schlumberger – une entreprise qui n’est autre que l’un des principaux fournisseurs de l’industrie du gaz de schiste. Miguel Galuccio ne cache d’ailleurs pas ses priorités : « Nous avons l’engagement de répéter ce qui s’est passé aux États-Unis [avec le gaz de schiste] et qui a changé le paradigme énergétique mondial » [6]. Selon les Amis de la terre, l’YPF « renationalisée » a surtout joué un rôle de courroie de transmissions des intérêts et des demandes des firmes privées au sein même de l’État argentin. Sans moyen de développer seul les gaz de schiste, celui-ci s’est trouvé réduit à courtiser les investisseurs étrangers.

Les autorités de la province de Neuquén ne sont pas en reste. Pour s’attirer une plus grande partie des revenus gaziers et pétroliers, elles ont créé leur propre société anonyme, Gaz et pétrole de Neuquén (GyP), qui noue des accords commerciaux avec les majors pétrolières en tant que détentrice des concessions. Le gouvernement de la province se retrouve donc juge et partie : bénéficiaire direct et indirect des activités d’extraction, il a tout intérêt à réduire au minimum les mesures de protection environnementale et la participation du public. Et bien évidemment, ni les comptes ni les processus décisionnels de GyP ne font l’objet d’une communication publique. La promesse de grands programmes de « responsabilité sociale » pour les habitants de la province suffira-t-elle à compenser cette absence de transparence ?

Aujourd’hui, malgré toutes ces concessions, les majors pétrolières maintiennent la pression, Total en tête. Dernièrement, les dirigeants de l’entreprise réclamaient encore, avant d’investir, une baisse des coûts de production locaux, un libre accès au marché des devises, une amélioration des infrastructures, une stabilité légale et fiscale, et une « reconnaissance » de son rôle dans l’économie du pays. Bref, des profits garantis. Merci le gaz de schiste.

Olivier Petitjean

La version initiale de cet article indiquait de manière erronée que quinze collectivités locales de la province de Neuquén s’étaient déclarées « libres de fracturation hydraulique ». En fait, une seule collectivité de cette province pétrolière, Zapala en décembre 2013, l’a fait. Les 29 autres sont situées ailleurs dans le pays, dont quelques unes - comme Allen - limitrophes de Neuquén. Correction apportée le 10 juin 2014.

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Photo : zeesstof CC