Charbon

« Si la Société Générale appliquait ses principes sociaux et environnementaux, elle ne resterait pas impliquée une seconde de plus dans le projet Alpha Coal »

Alpha Coal : c’est le nom d’un mégaprojet dans le Nord-Ouest de l’Australie consistant à extraire des millions de tonnes de charbon, les acheminer par train sur plusieurs centaines de kilomètres et les exporter vers l’Asie via un terminal portuaire géant au beau milieu de l’aire protégée de la Grande Barrière de Corail. Un projet dont l’un des derniers soutiens dans le secteur financier international n’est autre qu’une banque française : la Société Générale. Julien Vincent et Tony Brown, représentant l’opposition locale au projet Alpha Coal, étaient en France fin mai à l’invitation des Amis de la Terre pour rencontrer les représentants de la Société Générale et participer aux mobilisations citoyennes en marge de l’Assemblée générale annuelle du groupe bancaire. Entretien.

Pourquoi êtes-vous venus en France aujourd’hui, et qu’avez-vous à reprocher à la Société Générale ?

Julien Vincent : Je suis le directeur des campagnes de Market Forces, une organisation australienne dont l’objectif est d’empêcher le financement de projets destructeurs pour l’environnement. Nous ciblons les banques, les fonds de pension, mais aussi l’utilisation et l’orientation des finances publiques en Australie. C’est dans ce cadre que nous ciblons aussi des banques internationales, lorsqu’elles financent des projets destructeurs dans notre pays. C’est le cas de la Société Générale, qui joue un rôle critique dans le projet Alpha Coal [1] D’autres entreprises françaises, comme Total et GDF Suez - qui possède la centrale au charbon la plus polluante d’Australie -, sont elles aussi actives dans des projets énergétiques destructeurs en Australie [2].

Tony Brown : De mon côté, je travaille dans le secteur du tourisme, à environ 60 kilomètres du site de rejet de déchets prévu dans le projet. Nous représentons 40% des visites à la Grande Barrière de Corail. Nous sommes très inquiets de l’extension projetée d’Abbot Point, le terminal charbonnier, dans le cadre du projet Alpha Coal.

Quel est exactement le rôle de la Société Générale dans le projet Alpha Coal ?

Julien Vincent : Ils conseillent le porteur du projet, une firme appelée GVK. Pour réunir les financements nécessaires pour Alpha Coal, GVK doit convaincre les investisseurs potentiels que le projet est viable financièrement, et aussi d’un point de vue social, environnemental, politique. Le rôle de la SocGen est de les aider dans cette tâche. En outre, si l’on observe ce qui s’est passé antérieurement dans des projets similaires, la banque qui conseille le porteur de projet finit souvent par financer elle-même le projet. Si vous faites le tour du mode de la finance pour promouvoir un projet, il semble naturel que vous y mettiez aussi un peu de votre propre argent. Nous voulons que la Société Générale traite son mandat de la manière la plus sérieuse possible. Ce qui implique de procéder à un travail considérable d’expertise indépendante pour pallier aux défauts du processus d’évaluation officiel, qui est un véritable désastre en Australie.

Hier, vous avez longuement rencontré les représentants du département « Développement durable » de la Société Générale. Comment s’est passé la réunion ?

Julien Vincent : Que nous puissions avoir une telle confrontation, qui nous permette de mettre sur la table les implications de ce projet, ne peut être que positif. C’est une opportunité rare d’ouvrir le dialogue.

Tony Brown : Ce que je peux leur apporter, en tant que professionnel affecté par le projet, c’est une voix qui provient du terrain, et une image plus complète du projet et de ce qu’il va signifier concrètement sur place. L’information dont ils disposent provient pour l’essentiel des porteurs du projet, ou des secteurs de l’administration qui sont totalement alignés sur les intérêts de ces derniers – autrement dit, c’est la même information. En fait, il existe d’autres sources d’informations sur le projet Alpha Coal, émanant d’autres agences administratives, que la SocGen n’aura jamais vues. Par exemple, un rapport interne de l’Autorité du Parc Marin de la Grande Barrière (Great Barrier Marine Park Authority) estime que le choix de rejeter les déchets du dragage du port en mer comporte un niveau de risque « moyen à élevé » pour l’environnement et « élevé » pour les secteurs du tourisme et de la pêche. Si la Société Générale appliquait authentiquement les principes sociaux et environnementaux qu’elle est censée mettre en œuvre dans ses décisions d’investissement, il serait impossible qu’elle reste impliquée une seconde de plus dans l’expansion d’Abbot Point.

Le problème est donc que la SocGen se contente de réaliser l’évaluation du projet depuis leurs bureaux à Paris, sans tenir compte de la réalité du terrain ?

Tony Brown : Cela vaut pour toutes les évaluations de ce type. C’est précisément le problème. Si nous ne venions pas ici, si nous ne retrouvions pas face à face avec ces gens, quelles chances aurions-nous de changer la direction du projet ? L’objectif de cette réunion était pour mois d’introduire un peu plus d’équilibre dans les informations dont ils disposent, afin qu’ils puissent voir le tableau général. On verra s’ils respectent leur part du contrat.

Mais, même si la Société Générale se retirait, n’y aura-t-il pas tout de suite dix autres banques pour prendre sa place ?

Julien Vincent : C’est ce qu’ils disent. En fait, de nombreuses banques ont annoncé qu’elles ne s’impliqueraient pas dans des projets comportant des risques pour la Grande Barrière de Corail, comme c’est le cas pour Alpha Coal [3] Les mandats d’autres banques sont arrivés à échéance et n’ont pas été renouvelés. Pour le moment, la SocGen a choisi de rester. Nous espérons que leur travail sera aussi rigoureux qu’il doit l’être.

Tony Brown : La réalité, c’est que n’importe quelle banque qui examinerait sérieusement ce projet ne pourra arriver qu’à une conclusion : qu’il comporte des risques économiques, sociaux et environnementaux importants. Si un banque disait cela clairement et explicitement, le projet ne verrait jamais le jour, ce qui serait le résultat normal. Mais ce qu’il y a d’effrayant, c’est que malgré le fait que tout le monde sait que le projet sera très difficile à viabiliser financièrement, ils commencent à procéder aux dragages pour élargir le port. Tout ceci va nuire à l’industrie touristique – une industrie durable, qui est là pour bien plus longtemps que l’industrie du charbon – et d’autres secteurs également.

Julien Vincent : L’un des principaux enjeux du projet Alpha Coal est que s’il voit le jour, il y a huit autres projets de mines derrière qui bénéficieraient de l’effet d’entraînement. Cela aura un impact énorme non seulement sur le climat, mais aussi localement, à travers l’épuisement des nappes phréatiques, la pollution de l’air, la multiplication des dragages et des rejets de déchets dans le Parc maritime.

Pourquoi ces énormes nouveaux projets charbonniers aujourd’hui dans l’État du Queensland, à un moment où la demande asiatique de charbon diminue et où cela ne semble plus économiquement viable ?

Tony Brown : L’une des déclarations les plus extraordinaires que les représentants de la Société Générale nous aient faites hier a été de prétendre qu’il en allait du charbon aujourd’hui comme du pétrole dans les années 1970 : son prix très bas aujourd’hui serait appelé à devenir très haut dans le futur. Mais ce n’est pas comparable : nous sommes bien plus dépendants du pétrole que du charbon. Ils ont essayé de prétendre que mettre davantage de charbon sur le marché finira par en augmenter le prix !

Julien Vincent : C’était un peu insultant. Nous avons examiné ces questions nous aussi, nous avons lu les rapports des experts et leurs prédictions sur la chute de la demande en Chine et la fin du charbon. Tout ceci suggère qu’augmenter nos exportations de charbon est la dernière chose à faire aujourd’hui. Et il s’agit de charbon qui, lorsqu’il finira par arriver en Inde, coûtera 100 dollars la tonne. Ils prétendent que le développement du charbon va servir à accroître l’accès à l’énergie chez les Indiens pauvres, mais comment auront-ils jamais les moyens de se payer une électricité générée avec du charbon à 100 dollars la tonne. C’est une sorte d’automystification [4]

Mais, s’agissant de banquiers et d’hommes d’affaires « sérieux », il doit bien y avoir un raisonnement économique derrière leur soutien ?

Julien Vincent : C’est effectivement l’argument qu’ils se sont acharnés à faire valoir. Mais si l’on étudie la question objectivement, d’innombrables études et rapports, y compris émanant de banques comme Citibank et Deutsche Bank, prédisent tous la même chose : que le marché mondial du charbon souffre d’un approvisionnement excédentaire, et qu’il est en déclin structurel. La Société Générale essaie de prétendre que le bas prix actuel du charbon est cyclique ; mais la plupart des experts disent que c’est structurel.

En Australie même, quels sont les acteurs qui poussent au développement de ces projets charbonniers ?

Tony Brown : L’Australie est un État très dépendant du secteur minier. C’est lié à la manière dont le pays s’est construit. Les États et l’administration fédérale engrangent la TVA, les royalties et diverses autres ressources fiscales, qui constituent des incitations financières considérables. L’approbation du rejet des déchets en mer était du ressort du gouvernement fédéral. La plupart des opérations sur terre prévues dans le cadre du projet sont du ressort de l’État du Queensland. L’ironie est que le port d’Abbot Point est aussi propriété de l’État du Queensland. De sorte qu’en dernière instance, c’est le gouvernement qui a la responsabilité d’approuver un projet dont il est aussi, directement et indirectement, le principal bénéficiaire potentiel. Ils vous diront que ce sont les citoyens australiens qui en seront les véritables bénéficiaires. Mais soyons honnêtes : 83% des bénéfices réalisés par les multinationales sont transférés à l’étranger.

L’Australie a connu ces dernières années un boom minier qui lui a permis de mieux résister à la crise économique globale que les autres pays occidentaux, mais qui semble aujourd’hui toucher à la fin. Il s’agit peut-être aussi pour le gouvernement de le relancer.

Julien Vincent : Je ne veux pas balayer d’un revers de main ce que le boom minier a apporté à l’Australie, mais il a aussi entraîné une profonde distorsion de l’économie, en nuisant aux industries orientées vers l’exportation. En outre, cela reste du court-termisme. C’est ce que je me suis efforcé d’expliquer hier à la Société Générale. S’ils réalisent une véritable évaluation complète des impacts et des risques du projet, ils doivent tenir compte du fait que le boom minier et charbonnier tel que nous l’avons connu ces dernières années en Australie a en fait provoqué un déclin dans d’autres secteurs économiques, en raison d’un taux de change élevé et d’autres conséquences. Il est nécessaire d’évaluer l’impact macroéconomique global avant de déverser davantage de charbon sur le marché. Plus spécifiquement, Alpha Coal aura un impact très direct sur le secteur du tourisme, qui représente une source de richesse importante pour le pays.

Tony Brown : Le secteur minier représente environ 9% de l’économie australienne, et le tourisme environ 5%. Mais l’argent du tourisme est utilisé et réinvesti localement, alors que les 9% de l’industrie minière vont directement dans les coffres des multinationales. Franchement, je doute que nos gouvernants aient véritablement réfléchi sérieusement aux implications économiques d’Alpha Coal. J’ai rencontré des hommes politiques à de nombreuses reprises ; aucun d’eux ne comprend véritablement les enjeux. Ils ne font que répéter ce que leur ont dit les porteurs du projet, en répétant des petites formules toutes prêtes, ou des estimations de la contribution d’Alpha Coal en termes de croissance du PIB, sans regarder les faits.

Julien Vincent : À titre d’exemple, les équipements pour ces nouvelles mines ne seront pas fabriqués en Australie. Ils seront fabriqués ailleurs, et pourtant c’est inclus dans la « valeur » estimée du projet Alpha Coal. Des projets de ce type ont besoin du soutien d’agences de crédit à l’exportation. Si vous voulez un soutien de l’US Export Import Bank [l’agence de crédit à l’exportation américaine], cela implique que votre équipement soit fabriqué aux États-Unis et envoyé en Australie. Pareil pour la China Export Import Bank. C’est la seule raison pour laquelle ces agences de crédit à l’exportation s’intéressent à de tels projets.

Des projets comme Alpha Coal ne créent-ils pas au moins de l’emploi ?

Julien Vincent : Les hommes politiques australiens n’ont que l’emploi à la bouche, comme partout ailleurs. Ils s’empressent de souligner que le développement du charbon créera des emplois, mais ce n’est pas du long terme. L’industrie minière a supprimé des milliers d’emplois ces deux dernières années. Et il faut voir la manière dont ils traitent les communautés où ils sont implantés. Par exemple, BHP Billiton avait une autre mine de charbon dans le Queensland, et du jour au lendemain ils ont décidé de la fermer immédiatement parce qu’elle ne faisait pas de profits. Mais la ville était devenue dépendante de cette mine. La mine avait commencé par imposer sa présence à la ville, puis elle l’a abandonnée à son sort sans aucune forme de soutien pour les résidents.

Tony Brown : Il y a aussi la folie des loyers dans les villes minières. Pour de petites cabanes au milieu de nulle part, il faut payer des loyers beaucoup plus importants que pour des appartements avec vue sur la mer à Sydney ! Cela crée des difficultés incroyables pour l’économie des petits villages autour des mines. Et il en va de même pour ce qu’on appelle le « fly in fly out » : l’industrie minière ne permet pas aux employés de vivre sur place, de sorte qu’ils doivent déménager à Brisbane, à 1000 kilomètres de là, et venir à la mine en avion, rester une vingtaine de jours, puis reprendre l’avion pour rentrer chez eux, et ainsi de suite. Et cela concerne 100% des travailleurs de la mine. C’est extrêmement préjudiciable pour les villages locaux et pour les familles de ces employés.

Que pensent les résident locaux et la société australienne en général des projets charbonniers comme Alpha Coal ? Il semble y avoir eu beaucoup d’actions et de manifestations contre l’industrie du charbon dans le pays récemment.

Tony Brown : Les sondages montrent qu’une majorité écrasante des habitants du Queensland sont opposés au déversement de déchets en mer dans la Grande Barrière de Corail. Localement, cependant, ces projets divisent la population. À Bowen, juste au Nord d’Abbot Point, les gens sont plutôt favorables, à cause des emplois créés. L’industrie du tourisme, elle, est totalement opposée. La plupart des petites villes de la côte ont souffert des changements entrainés par l’industrie minière. Les agriculteurs eux aussi sont très inquiets. Le Galilee Basin est à 400 kilomètres d’Abbot Point, ce qui nécessitera de construire une ligne de chemin de fer à travers leurs terres. Ils ont peur pour la qualité de l’eau, et la poussière de charbon risque également de constituer un énorme problème pour eux. Or il s’agit d’une région agricole importante pour l’Australie.

Julien Vincent : Pour la société australienne, la Grande Barrière de Corail est intouchable. Le projet Alpha Coal a été ciblé par des procédures judiciaires. Il y a trois procédures en cours rien que sur la question du rejet des déchets en mer. Au niveau national, il y a effectivement des mobilisations et des résistances à travers tout le pays. Nous avons des blocages de mines qui durent depuis des années. Il y a par exemple une importante mine d’or en Nouvelle-Galles du Sud, Maules Creek, qui est bloquée depuis très longtemps. L’entreprise concernée avait reçu une facilité de crédit de 1,2 milliard de dollars, et se trouve face à des difficultés financières considérables parce qu’elle ne peut pas faire avancer le projet. Chaque jour supplémentaire de délais lui coûte des centaines de milliers de dollars rien que pour les intérêts.

Une grande partie de mon travail consiste à convaincre les gens d’utiliser leur pouvoir en tant que personne ayant leur argent dans des banques ou d’autres institutions financières. Nous n’avons pas eu de problèmes à convaincre les Australiens de retirer leur argent des institutions qui soutenaient Alpha Coal et d’autres projets similaires. En un sens, cela relève du grand mouvement global de désinvestissement des énergies fossiles. Tout comme de nombreuses personnes s’efforcent de vivre de manière plus consciente d’un point de vue environnemental dans leur quotidien, si elles apprennent que leur banque finance les exportations de charbon, elles la quitteront.

Malheureusement pour vous, la Société Générale n’a pas de réseau de banque de détail en Australie…

Julien Vincent : Non, mais cela pourrait arriver en France aussi. D’ailleurs, cela a déjà commencé. J’ai rencontré ces jours derniers plusieurs personnes qui avaient quitté la Société Générale en raison de leur soutien à Alpha Coal [5]

Propos recueillis par Olivier Petitjean

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Photo : Stephen Hass CC